Henri salua respectueusement le Chat et courut vers le jardin de la
plante de vie, qui n'était plus qu'à cent pas de lui. Il tremblait que
quelque nouvel obstacle ne retardât sa marche; mais il atteignit le
treillage du jardin. Il chercha la porte et la trouva promptement car
le jardin n'était pas grand; mais il y avait une si grande quantité de
plantes qui lui étaient inconnues, qu'il lui fut impossible de trouver
la _plante de vie_.
Il se souvint heureusement que la fée Bienfaisante lui avait dit
d'appeler le docteur qui cultivait le jardin des fées, et il l'appela à
haute voix. A peine l'eut-il appelé, qu'il entendit du bruit dans les
plantes qui étaient près de lui, et qu'il en vit sortir un petit homme
haut comme un balai de cheminée; il tenait un livre sous le bras, avait
des lunettes sur son nez crochu et portait un grand manteau noir de
Docteur.
«Que cherchez-vous, petit? dit le Docteur en se redressant. Et comment
avez-vous pu parvenir jusqu'ici?
--Monsieur le Docteur, je viens de la part de la fée Bienfaisante vous
demander la plante de vie pour guérir ma pauvre maman qui se meurt.
--Ceux qui viennent de la part de la fée Bienfaisante, dit le petit
docteur en soulevant son chapeau, sont les bienvenus. Venez, petit, je
vais vous donner la plante que vous cherchez.»
Il s'enfonça dans le jardin botanique, où Henri eut quelque peine à le
suivre, parce qu'il disparaissait entièrement sous les tiges; enfin ils
arrivèrent près d'une plante isolée: le petit Docteur tira une petite
serpette de sa petite poche, en coupa une tige et la donna à Henri en
lui disant:
«Voici, faites-en l'usage que vous a prescrit la fée; mais ne la laissez
pas sortir de vos mains, car si vous la posez n'importe où, elle vous
échappera sans que vous puissiez jamais la ravoir.»
[Illustration: «Que cherchez-vous, petit?»]
Henri voulut le remercier, mais le petit homme avait déjà disparu au
milieu de ses herbes médicinales, et Henri se trouva seul.
«Comment ferai-je maintenant pour arriver vite à la maison? Si en
descendant je rencontre les mêmes obstacles qu'en montant, je risque de
perdre ma plante, ma chère plante qui doit rendre la vie à ma pauvre
maman.»
Il se ressouvint heureusement du bâton que lui avait donné le Loup.
«Voyons, dit-il, s'il a vraiment le pouvoir de me transporter dans ma
maison.»
En disant ces mots, il se mit à cheval sur le bâton en souhaitant d'être
chez lui. Au même moment il se sentit enlever dans les airs, qu'il
fendit avec la rapidité de l'éclair, et il se trouva près du lit de sa
maman.
Il se précipita sur elle et l'embrassa tendrement, mais elle ne
l'entendait pas; Henri ne perdit pas de temps, il pressa la plante de
vie sur les lèvres de sa maman, qui au même instant ouvrit les yeux et
jeta ses bras autour du cou de Henri en s'écriant:
«Mon enfant, mon cher Henri, j'ai été bien malade, mais je me sens bien
à présent; j'ai faim.»
Puis le regardant avec étonnement:
«Comme tu es grandi, mon cher enfant! Qu'est-ce donc? Comment as-tu pu
grandir ainsi en quelques jours?»
C'est que Henri était véritablement grandi de toute la tête, car il y
avait deux ans sept mois et six jours qu'il était parti. Henri avait
près de dix ans. Avant qu'il eût le temps de répondre, la fenêtre
s'ouvrit et la fée Bienfaisante parut. Elle embrassa Henri, et,
s'approchant du lit de la maman, lui raconta tout ce que le petit Henri
avait fait pour la sauver, les dangers qu'il avait courus, les fatigues
qu'il avait endurées, le courage, la patience, la bonté qu'il avait
montrés. Henri rougissait de s'entendre louer ainsi par la fée: la
maman serrait son petit Henri contre son coeur et ne se lassait pas de
l'embrasser. Après les premiers moments de bonheur et d'effusion, la fée
dit:
«Maintenant, Henri, tu peux faire usage des présents du petit Vieillard
et du Géant de la montagne.»
Henri tira sa tabatière et l'ouvrit; aussitôt il en sortit une si grande
foule de petits ouvriers, pas plus grands qu'une abeille, que la chambre
en fut remplie; ils se mirent à travailler avec une telle adresse et une
telle promptitude, qu'en un quart d'heure ils bâtirent et meublèrent une
jolie maison qui se trouva au milieu d'un grand jardin, adossée à un
bois et à une belle prairie.
«Tout cela est à toi, mon brave Henri, dit la fée. Le chardon du Géant
te procurera ce qui te manque, le bâton du Loup te transportera où tu
voudras, et la griffe du Chat te conservera la santé et la jeunesse,
ainsi qu'à ta maman. Adieu, Henri, vis heureux et n'oublie pas que la
vertu et l'amour filial sont toujours récompensés.»
Henri se jeta aux genoux de la fée; elle lui donna sa main à baiser, lui
sourit et disparut.
La maman de Henri aurait bien voulu se lever pour voir et admirer sa
nouvelle maison, son jardin, son bois et sa prairie, mais elle n'avait
pas de robe; pendant sa maladie elle avait fait vendre par Henri tout ce
qu'elle possédait, pour que Henri ne manquât pas de pain.
«Hélas! mon enfant, je ne puis me lever, dit-elle: je n'ai ni jupons, ni
robes, ni souliers.
--Vous allez avoir tout cela, chère maman», s'écria Henri.
Et tirant son chardon de sa poche, il le sentit on désirant des robes,
du linge, des chaussures pour sa maman, pour lui-même, et du linge pour
la maison.
Au même instant, les armoires se trouvèrent pleines de linge, la maman
se trouva habillée d'une bonne robe de mérinos, et Henri d'un vêtement
complet de drap bleu; il avait de bons souliers, ainsi que sa maman.
Tous deux poussèrent un cri de joie; la maman sauta de son lit pour
parcourir avec Henri toute la maison; rien n'y manquait, partout des
meubles confortables et simples; la cuisine était garnie de casseroles
et de marmites; mais il n'y avait rien dedans. Henri sentit son chardon
en désirant avoir un bon dîner tout servi. Une table servie et couverte
d'une bonne soupe bien fumante, d'un bon gigot, d'un poulet rôti, d'une
bonne salade, se plaça immédiatement devant eux; ils se mirent à table
et mangèrent avec l'appétit de gens qui n'avaient pas mangé depuis près
de trois ans. La soupe fut bien vite avalée; le gigot y passa tout
entier, puis le poulet, puis la salade. Quand ils furent rassasiés, la
maman, aidée de Henri, ôta le couvert, lava et rangea la vaisselle,
nettoya la cuisine. Puis ils firent les lits avec les draps qu'ils
trouvèrent dans les armoires, et se couchèrent en remerciant Dieu et la
fée Bienfaisante. La maman y ajouta un remerciement sincère pour son
fils Henri. Ils vécurent ainsi très heureux, sans jamais manquer de
rien, grâce au chardon, sans souffrir ni vieillir, grâce à la griffe, et
sans jamais se servir du bâton, car ils étaient heureux dans leur maison
et ils ne désiraient pas se transporter ailleurs. Henri se borna à
demander à son chardon deux belles vaches, deux bons chevaux et les
choses nécessaires à la vie de chaque jour, mais sans jamais demander du
superflu, soit en vêtements, soit en nourriture: aussi conserva-t-il son
chardon tant qu'il vécut. On ne sait pas s'il vécut longtemps ainsi que
sa maman; on croit que la reine des fées les rendit immortels et les
transporta dans son palais, où ils sont encore.
HISTOIRE
DE LA PRINCESSE ROSETTE
I