Enfin il aperçut le treillage du jardin où était enfermée la plante de
vie, et il sentit son cour bondir de joie; il regardait toujours en
haut tout en marchant et allait aussi vite que te lui permettaient ses
forces, quand il sentit tout d'un coup qu'il tombait dans un trou; il
sauta vivement en arrière, regarda à ses côtés et vit un fossé plein
d'eau, assez large et surtout très long, si long qu'il n'en voyait pas
les deux bouts.
«C'est sans doute le dernier obstacle don't m'a parlé le Corbeau, dît
Henri. Puisque j'ai franchi tous les autres avec le secours de la bonne
fée Bienfaisante, elle m'aidera bien certainement à surmonter celui-ci.
C'est elle qui m'a envoyé le Coq et le Corbeau, ainsi que le petit
Vieillard, le Géant et le Loup. Je vais attendre qu'il lui plaise de
m'aider cette dernière fois.»
En disant ces mots, Henri se mit à longer le fossé dans l'espoir d'en
trouver la fin; il marcha pendant deux jours, au bout desquels il se
retrouva a la même place d'où il était parti.
Henri ne s'affligea pas, ne se découragea pas; il s'assit au bord du
fossé et dit:
«Je ne bougerai pas d'ici jusqu'à ce que le génie de la montagne m'ait
fait passer ce fossé.»
A peine eut-il dit ces mots, qu'il vit devant lui un énorme Chat qui se
mit à miauler si épouvantablement, que Henri en fut étourdi. Le Chat lui
dit:
«Que viens-tu faire ici? Sais-lu que je pourrais te mettre en pièces
d'un coup de griffe?
--Je n'en doute pas, Monseigneur le Chat, mais vous ne le voudrez pas
faire quand vous saurez que je viens chercher la plante de vie pour
sauver ma pauvre maman qui se meurt. Si vous voulez bien me permettre de
passer votre fossé, je suis prêt à faire tout ce qu'il vous plaira de me
commander.
--En vérité? dit le Chat. Écoute: ta figure me plaît; si tu peux me
pêcher tous les poissons qui vivent dans ce fossé; si tu peux, après les
avoir pêchés, me les faire cuire ou me les saler, je te ferai passer de
l'autre côté, foi de Chat. Tu trouveras ce qu'il te faut ici près sur le
sable. Quand tu auras fini, appelle-moi.»
Henri fit quelques pas et vit à terre des filets, des lignes, des
hameçons. Il prit un filet, pensant que d'un coup il prendrait beaucoup
de poissons, et que cela irait plus vite qu'avec la ligne. Il jeta donc
le filet, le retira avec précaution: il n'y avait rien. Désappointé,
Henri pensa qu'il s'y était mal pris; il rejeta le filet, tira
doucement: rien encore. Henri était patient; il recommença pendant dix
jours sans attraper un seul poisson. Alors il laissa le filet et jeta la
ligne.
Il attendit une heure, deux heures: aucun poisson ne mordit à l'hameçon.
Il changea de place jusqu'à ce qu'il eut fait le tour du fossé; il ne
prit pas un seul poisson; il continua pendant quinze jours. Ne sachant
que faire, il pensa à la fée Bienfaisante, qui l'abandonnait à la fin
de son entreprise, et s'assit tristement en regardant le fossé, lorsque
l'eau se mit à bouillonner, et il vît paraître la tête d'une Grenouille.
«Henri, dit la Grenouille, tu m'as sauvé la vie, je veux te la sauver à
mon tour; si tu n'exécutes pas les ordres du Chat de la montagne, il te
croquera pour son déjeuner. Tu ne peux pas attraper les poissons, parce
que le fossé est si profond qu'ils se réfugient tous au fond; mais
laisse-moi faire: allume ton feu pour les cuire, prépare tes tonneaux
pour, les saler, je vais te les apporter tous.»
Disant ces mots, la Grenouille s'enfonça dans l'eau; Henri vit l'eau
s'agiter et bouillonner comme s'il se livrait un grand combat au fond du
fossé. Au bout d'une minute, la Grenouille reparut et sauta sur le bord,
ou elle déposa un superbe saumon, qu'elle venait de pêcher avec ses
pattes. A peine Henri avait-il eu le temps de saisir le saumon que la
Grenouille reparut avec une carpe; elle continua ainsi pendant soixante
jours. Henri cuisait les gros poissons, jetait les petits dans les
tonneaux et les salait; enfin, au bout de deux mois, la Grenouille sauta
au bord du fossé et dit à Henri:
«Il ne reste plus un seul poisson dans le fossé, tu peux appeler le Chat
de la montagne.»
Henri remercia vivement la Grenouille, qui lui tendit sa patte mouillée
en signe d'amitié; Henri la serra amicalement, et la Grenouille
disparut.
Quand Henri eut rangé pendant quinze jours tous les poissons cuits et
tous les tonneaux pleins de poissons salés, il appela le Chat, qui
apparut tout de suite.
«Voici, Monseigneur, lui dit Henri, tous vos poissons cuits et salés.
Veuillez tenir votre promesse et me faire passer à l'autre bord.»
[Illustration: «Voici, Monseigneur, tous vos poissons.»]
Le Chat examina les poissons et les tonneaux, goûta un poisson cuit et
un poisson salé, se lécha les lèvres, sourit et dit à Henri:
«Tu es un brave garçon; je veux récompenser ta patience; il ne sera pas
dit que le Chat de la montagne n'ait pas payé tes services.»
En disant ces mots, le Chat s'arracha une griffe et la donna à Henri en
lui disant:
«Quand tu seras malade ou que tu te sentiras vieillir, touche ton front
avec cette griffe: maladie, souffrance, vieillesse disparaîtront; elle
aura la même vertu pour tous ceux que tu aimeras et qui t'aimeront.»
Henri remercia le Chat avec effusion, prit la précieuse griffe et voulut
l'essayer immédiatement, car il se sentait fatigué et souffrant. A peine
la griffé eut-elle touché son front, qu'il se sentit frais et dispos
comme s'il sortait du lit.
Le Chat sourit et dit:
«A présent monte sur ma queue.»
Henri obéit. A peine fut-il sur la queue du Chat, que cette queue
s'allongea tellement qu'il se trouva à l'autre bord du fossé.