Il marcha longtemps, longtemps; mais il avait beau marcher, il n'était
pas plus loin du pied de la montagne ni plus près du sommet que
lorsqu'il avait passé la rivière.
Un autre enfant aurait retourné sur ses pas; mais le brave petit Henri
ne se découragea pas, et, malgré une fatigue extrême, il marcha vingt
et un jours sans avancer davantage. Au bout de ce temps, il n'était pas
plus découragé qu'au premier jour «Dussé-je marcher cent ans, dit-il,
j'irai jusqu'à ce que j'arrive en haut.»
A peine avait-il prononcé ces paroles, qu'il vit devant lui un petit
Vieillard qui le regardait d'un air malin.
«Tu as donc bien envie d'arriver, petit? lui dit-il. Que cherches-tu au
haut de cette montagne?
--La plante de vie, mon bon Monsieur, pour sauver ma bonne maman qui se
meurt.»
Le petit Vieillard hocha la tête, appuya son petit menton pointu sur la
pomme d'or de sa canne, et dit, après avoir examiné longuement Henri:
«Ta physionomie douce et franche me plaît, mon garçon; je suis un des
génies de la montagne: je te laisserai avancer à condition que tu me
récolteras tout mon blé, que tu le battras, que tu en feras de la
farine, et que tu mettras la farine en pains. Quand tout sera récolté,
battu, moulu et cuit, appelle-moi. Tu trouveras tous les ustensiles qui
te seront nécessaires dans le fossé ici près de toi: les champs de blé
sont devant toi et couvrent la montagne.»
Le petit Vieillard disparut, et Henri considéra d'un oeil effrayé les
immenses champs de blé qui se déroulaient devant lui. Mais il surmonta
bien vite ce sentiment de découragement, ôta sa veste, prit dans le
fossé une faucille et se mit résolument à couper le blé. Il y passa cent
quatre-vingt-quinze jours et autant de nuits.
[Illustration: La rivière était si large qu'il vola pendant vingt et un
jours.]
Quand tout fut coupé, Henri se mit à battre le blé avec un fléau qu'il
trouva sous sa main, il le battit pendant soixante jours. Quand tout fut
battu, il commença à le moudre dans un moulin qui s'éleva près du blé.
Il moulut pendant quatre-vingt-dix jours. Quand tout fut moulu, il se
mit à pétrir et à cuire, il pétrit et cuisit pendant cent vingt jours. A
mesure que les pains étaient cuits, il les rangeait proprement sur des
rayons, comme des livres dans une bibliothèque. Lorsque tout fut fini,
Henri se sentit transporté de joie et appela le génie de la montagne.
Le génie apparut immédiatement, compta quatre cent soixante-huit mille
trois cent vingt-neuf pains, croqua un petit bout du premier et du
dernier, s'approcha de Henri, lui donna une petite tape sur la joue et
lui dit:
«Tu es un bon garçon et je veux te payer ton travail.»
Il tira de sa petite poche une tabatière en bois, qu'il donna à Henri en
disant avec malice:
«Quand tu seras de retour chez toi, tu ouvriras ta tabatière, tu y
trouveras du tabac comme jamais tu n'en as eu.»
Henri ne prenait jamais de tabac, et le présent du petit génie ne lui
sembla pas bien utile; mais il était trop poli pour témoigner ce qu'il
pensait; et il remercia le Vieillard d'un air satisfait.
Le petit Vieillard sourit, puis éclata de rire et disparut.