XXXVII

L’Hôtel Waldorf, dont Dora avait fait sa résidence, est la propriété de

M. Astor, le milliardaire américain qui vit en Angleterre. Nous n’avons

rien encore de pareil en Europe. Il y a là des appartements Renaissance,

Louis XIV, Louis XV, Louis XVI, Empire. On y peut dîner à la lumière des

bougies ou à celle de l’électricité, sur du linge de Flandre ou sur de

la soie, dans de la porcelaine de Sèvres ou de Dresde, dans du vieux

Vienne ou du vieux Chine. On y peut boire des vins de tous les grands

crus dans les verres de Baccarat les plus fins, dans les cristaux de

Bohême les mieux taillés. Et les chefs sont des artistes qui possèdent

les meilleures recettes. Certaine «salade Waldorf» ne tardera pas à

figurer sur nos menus élégants. La plupart des Altesses, des Princes de

passage à New-York, ont logé dans cet hôtel de la Cinquième avenue et

lui ont donné un prestige de «comme il faut». Dora, qui avait appris à

tenir compte du goût de son seigneur et maître, avait choisi un

appartement Empire dont le style sobre et sévère reposait des splendeurs

fantastiques du reste de la maison.

Ce dîner d’adieu, qu’elle avait imaginé de donner aux de Kéradieu et aux

d’Anguilhon, n’était qu’un prétexte pour exhiber son mari, son titre, et

se montrer dans tout l’éclat de sa nouvelle position sociale. Elle avait

invité les quatre plus jolies mondaines de New-York. Elle les

considérait, à tort ou à raison, comme ses ennemies, mais elle était

sûre que, flattées de la préférence, elles parleraient avec enthousiasme

du comte et de la comtesse Sant’Anna, exciteraient la curiosité et lui

prépareraient ce succès de retour qu’elle désirait: l’Américaine sait

admirablement choisir les instruments nécessaires pour arriver à ses

fins.

Après la réconciliation entre l’oncle et la nièce, M. et madame Ronald

avaient promis de se dégager et de se rendre à l’invitation de Dora.

Pendant toute la journée qui précéda le dîner, Hélène éprouva une

secrète angoisse. Elle eut beau se répéter que Sant’Anna lui était

indifférent, la pensée de se retrouver en sa présence ne laissait pas

que de la troubler. S’il allait la reconquérir avec son regard prenant,

sa voix musicale? Elle avait peur maintenant de ces forces inconnues

dont l’être humain est le jouet. Elle évoqua alors la grande figure du

brahmine et, comme si elle eût senti de nouveau sa puissance

mystérieuse, elle reprit confiance.

Madame Ronald n’était pas une héroïne. Elle ne devait jamais atteindre

ces hauteurs où cesse le désir de plaire et d’être admirée. Ève elle

était, Ève elle resterait toujours. Elle apporta à sa parure tout son

art, toute sa coquetterie. Elle tenait à paraître aussi belle que

possible: pour rien au monde, elle n’aurait voulu que Lelo la trouvât

enlaidie ou vieillie; il fallait que son triomphe fût complet.

Selon sa promesse, elle arriva de bonne heure au Waldorf et, laissant

son mari au salon, alla retrouver Dora dans son cabinet de toilette.

Après l’échange de quelques paroles amicales, elle s’assit en face

d’elle et, entr’ouvrant son grand manteau doublé d’hermine, elle apparut

merveilleusement habillée, dans une robe de mousseline de soie noire sur

fond blanc, toute ruisselante de paillettes.

--Oh! la jolie robe!

--Elle m’est arrivée la semaine dernière; vous en avez l’étrenne.

--C’est gentil, cela, et elle vous va à ravir.

--Tant mieux!

A ce moment même, la porte fut ouverte brusquement et Lelo parut.

--Prête? demanda-t-il.

Puis, apercevant la visiteuse:

--Madame Ronald! quel plaisir de vous revoir!

A l’apparition du comte, Hélène s’était levée d’un seul et irrésistible

mouvement et lui avait tendu la main. Il la porta à ses lèvres, puis

leurs regards se rencontrèrent. Il y eut alors entre eux une

transmission plus rapide que l’éclair de pensées, de sentiments, une de

ces secondes psychologiques qui font les destinées humaines. Madame

Ronald n’eut pas un battement de paupières, pas un frémissement dans son

âme ou dans sa chair. L’homme qui était là, devant elle, lui parut un

autre que celui qu’elle avait aimé. Elle ne se rendit pas compte que

c’était elle qui avait changé.

--Je suis charmée de pouvoir vous souhaiter la bienvenue en

Amérique,--fit-elle du ton le plus naturel.

Quelque chose comme de l’étonnement, de la curiosité, se trahit sur la

physionomie de l’Italien.

--Et moi, je regrette de ne pas être rentré assez tôt pour aller vous

présenter mes hommages, dit-il poliment.

--N’importe. Comme compensation j’ai reçu la visite de votre fils, et

nous sommes devenus de grands amis. Il m’a tout de suite tendu les bras.

--Ah! je reconnais bien là mon sang! Les Sant’Anna n’ont jamais pu voir

une jolie femme sans lui tendre les bras.

--Lelo! s’exclama Dora; comment osez-vous?

--Mais, _mia cara_, c’est un mouvement instinctif, naturel à tout homme

de goût et de sentiment... Et puis, cela ne veut pas dire que nos

avances aient toujours été bien reçues!

--Celles de votre petit Guido l’ont été, je vous assure, répondit Hélène

gaiement.

--Il a de la chance!

--Au lieu d’échanger des madrigaux, regardez-moi! dit la comtesse,

s’éloignant de quelques pas pour mieux faire admirer sa toilette de

dîner, une longue tunique en point de Venise sur une jupe en mousseline

de soie hortensia.

Le souple tissu dessinait à la perfection ses lignes élégantes de fausse

maigre. Sur le corsage montant et transparent ruisselait une cascade de

diamants d’une incomparable beauté.

--Vous êtes ravissante! s’écria Hélène.

--Oh! elle sait s’habiller, la jeune personne! dit Lelo en souriant.

--C’est heureux! répondit Dora, très contente de l’approbation de son

mari.

Puis, prenant son éventail et ses gants:

--En scène, maintenant! Je débute ce soir à New-York dans le rôle de la

comtesse Sant’Anna, fit-elle un peu nerveusement.--J’espère que tout le

monde sera bien disposé et que nous aurons une soirée agréable.

Un quart d’heure plus tard, ce que l’on appelle au Waldorf la salle à

manger Astor, une salle de belles proportions, boisée d’acajou, décorée

de panneaux peints, offrait un joli tableau d’agapes modernes. La grande

table ronde était étincelante d’argenterie et de cristaux; au milieu,

une artistique corbeille remplie de fruits merveilleux; sur la nappe,

une jonchée de roses et d’orchidées rares; tout autour, des convives

triés sur le volet, des femmes dont la beauté et la parure ajoutaient au

plaisir des yeux. Parmi les Américaines, on reconnaissait au premier

coup d’œil celles qui vivaient en Europe. Chez la baronne de Kéradieu,

chez la marquise d’Anguilhon, la transformation était remarquable. On

eût dit que la grande aïeule leur avait communiqué un peu de sa douceur,

de son calme et de son indulgence. Leurs physionomies étaient moins

dures, leur ton moins tranchant, leurs voix plus nuancées. Chez Dora, le

changement qui étonnait tout le monde était dû surtout à l’amour. Il

avait modifié son expression, ses traits, ses manières. Il avait mis de

l’âme dans ses yeux moqueurs, lui avait fait une bouche de bonté, car

ses lèvres n’étaient plus aussi minces. C’était lui, en un mot, qui

l’avait féminisée.

Le baron de Kéradieu, le marquis d’Anguilhon et le comte Sant’Anna se

détachaient curieusement sur ce fond américain. Il était facile de voir

qu’ils appartenaient à une autre race que ces hommes d’action et de

pensée aux yeux froids, aux visages énergiques. Leurs figures d’un type

ancien donnaient une impression de fragilité et de faiblesse, mais

semblaient traversées par de chauds rayons de sentiment: elles avaient

plus de lumière,--et ces moustaches d’un tour hardi, que mademoiselle

Carroll--d’heureuse mémoire--avait qualifiées d’anachronismes,

ajoutaient à leur expression quelque chose d’audacieux et de

chevaleresque.

En Amérique, depuis la guerre, la causerie mondaine avait pris un

caractère spécial. Malgré l’effort des maîtresses de maison pour la

maintenir sur des sujets indifférents, elle était, comme par un

invisible courant, ramenée sans cesse aux questions brûlantes: un petit

mot suffisait à provoquer des discussions interminables, à produire une

mêlée d’opinions diverses, au milieu de laquelle amour-propre et

convictions se trouvaient souvent blessés. Ce soir-là, au dîner des

Sant’Anna, ce fut Jacques d’Anguilhon qui, inconsciemment, ouvrit le

feu.

--Je vois avec plaisir, mesdames,--fit-il en promenant les yeux autour

de lui,--que vous n’avez pas boycotté Paris: vos toilettes en sont la

preuve.

--Nous n’avons pas eu le courage de le bouder longtemps, voilà le fait!

répondit Lili Munroë, une beauté brune aux yeux violets qui se trouvait

à la droite de Lelo.--On nous en blâme dans certains milieux, et

peut-être avec raison. Paris aurait bien mérité que nous le

_boycotassions_... hein? le joli subjonctif!... il n’a pas été gentil,

gentil pour l’Amérique.

--Pas gentil, parce qu’il a pris parti pour l’Espagne?... Allons, vous

avez l’esprit trop juste pour ne pas comprendre le sentiment qui l’a

porté vers une nation de sang latin, déjà dépossédée, incapable de

lutter contre un ennemi jeune et riche, bien armé, tel que vous. Que

penseriez-vous de Paris si ses sympathies étaient à vendre aussi bien

que ses chiffons? En exprimant sa désapprobation comme il l’a fait, il a

manqué de «gentillesse», peut-être, mais cet élan de cœur, qui pouvait

lui coûter ses plus jolies et ses plus riches clientes, a été une preuve

de désintéressement, et toutes, j’en suis bien sûr, vous êtes capables

de l’apprécier.

--Oh! fit Charley Beauchamp, l’interdit contre la France avait été

prononcé dans la première explosion du jingoïsme, qui chez vous

s’appelle chauvinisme... Le chauvinisme a toujours enfanté plus de

sottises que d’actions héroïques. Rien n’est plus éloigné du vrai

patriotisme.

--Le vrai patriotisme! répéta Jacques d’Anguilhon, eh bien, c’est une

Américaine qui m’en a donné la note... Ma modestie m’empêche de la

nommer,--ajouta-t-il en regardant sa femme.--Après avoir lu la

déclaration de guerre, elle s’est écriée: «Pourvu que l’Amérique se

conduise bien dans cette affaire!... Si elle venait à se montrer indigne

ou seulement mesquine, _I would sink into the ground!_... Je rentrerais

sous terre!...»

--C’est cela! c’est cela! fit Henri Ronald, avec cette belle expression

qui mettait comme de la lumière sur son visage sévère,--le chauvinisme

est le sentiment exalté que nous avons de la valeur de notre pays,

simplement; le vrai patriotisme est le désir exalté de le voir supérieur

à tous les autres.

--Et supérieur surtout, continua M. Beauchamp, par la justice et par

l’humanité, les génératrices de toute force et de toute grandeur.

--J’avais réellement cru, dit le baron de Kéradieu, que le chauvinisme

était une effervescence de l’âme latine, qui est toujours comme une

machine trop chargée. Je vois qu’il sévit aussi fort aux États-Unis

qu’en France.

--Oui, mais, chez nous, répondit Willie Grey, il n’entre en action que

dans les grandes circonstances, tandis que chez vous, il constitue un

état d’âme et vous rend intolérants.

--Intolérants! Vous nous trouvez intolérants?

--Oh! oui!... s’écria la marquise d’Anguilhon. Ainsi, en France, quand

on est étranger, il faut toujours être de l’avis des autres.

--Annie! fit Jacques d’un ton de reproche.

--Madame d’Anguilhon a raison! continua Willie Grey. Dans les premiers

temps de mon séjour à l’atelier de Jean-Paul Laurens, je m’étais fait

une arme d’un certain guide de Paris où j’avais trouvé cette phrase, à

la fois comique et naïve: «Si vous avez le malheur d’être étranger...»

Je gardais sur moi le petit livre vert et, lorsqu’un de mes camarades se

montrait agressif, je le tirais de ma poche et lisais à haute voix: «Si

vous avez le malheur d’être étranger...» Il suffisait que je fisse mine

de le prendre: on changeait de ton. A la fin, on me l’a brûlé; mais je

dois dire que, jusqu’à notre guerre avec l’Espagne, on ne m’avait plus

fait sentir «le malheur d’être étranger!...»

--Ce chauvinisme excessif est fâcheux pour votre pays, ajouta Charley

Beauchamp; il en gêne le progrès, étouffe l’esprit libéral. Les

adversaires de l’ordre établi s’en font un instrument de haine et de

division... témoin l’antisémitisme, qui, chez vous, n’est qu’un parti

politique.

Henri de Kéradieu et Jacques d’Anguilhon échangèrent des regards de

surprise.

--L’antisémitisme un parti politique! répéta le marquis. Vous avez eu

cette impression d’ici?

--Parfaitement. Nous aimons à le croire du moins. La France! ce nom a

quelque chose de clair, de brillant, de généreux, on ne peut pas

l’associer avec une manifestation aussi barbare, aussi peu excusable que

l’antichristianisme des Turcs.

--Je suis de votre avis, mais au fond, tout au fond, il y a cet

antagonisme des races. Les Juifs sont des Orientaux et nous des

Occidentaux!

--Eh bien, répliqua M. Ronald, utilisez leurs qualités d’Orientaux, ce

sont autant de forces... et pas négligeables, je vous assure. Voyez

l’Angleterre! Elle s’est laissé conduire par un Disraëli. Elle l’a fait

servir à son bien et à sa gloire. Puis, sans se soucier de ce que ses

ancêtres avaient mangé les cailles et la manne dans le désert, elle l’a

créé lord et pair, l’égal des plus hauts barons chrétiens. Voilà ce que

j’appelle du bon patriotisme et de bonne politique.

--Une nation vraiment forte est toujours libérale, conclut Willie Grey.

--Et quelles pauvres questions, que ces questions de race! ajouta le

savant avec un peu de dédain. La religion a enseigné une fraternité

idéale, à laquelle personne n’a jamais bien cru; la science seule, en

faisant connaître aux hommes les liens profonds et multiples qui les

unissent, peut les conduire à la vraie fraternité.

--Vous ne vous fâcherez pas, monsieur de Kéradieu? ni vous, monsieur

d’Anguilhon?--dit madame Newton, la voisine de Charley Beauchamp,--si je

vous fais part d’une impression que je rapporte toujours de Paris et qui

me taquine parce qu’elle m’empêche de l’aimer entièrement.

--Nous ne nous fâcherons pas,--répondit le baron de Kéradieu, souriant à

la jolie femme qui s’excusait ainsi d’avance.--Voyons cette impression.

--Eh bien, je trouve que Paris n’est pas hospitalier.

--Pas hospitalier!

--Non, et c’est dommage, grand dommage:--ceci fut dit avec une

gentillesse qui adoucissait le blâme.--Si quelques Françaises venaient

visiter l’Amérique, nous nous ferions un plaisir de leur ouvrir nos

maisons, un devoir de leur faciliter les moyens de connaître notre pays.

Chez vous, personne ne s’avise de cela. Franchement, vous n’avez pas la

bosse de l’hospitalité!

--Voilà un terrible reproche, est-ce que nous le méritons vraiment?

--Vraiment... Tenez, j’ai une amie qui habite Paris depuis quinze ans.

Elle y a des parents dans la meilleure société, car sa famille est

d’origine française. Elle a essayé de créer un salon anglo-français et

n’a jamais pu y réussir: présentations, dîners, _five o’clocks_, rien

n’y a fait. On n’est pas allé, de votre côté, au delà de la carte de

visite. A ses réceptions, elle a toujours le chagrin de voir les

Parisiennes se grouper dans un coin et les Américaines dans l’autre.

--La différence de langue doit en être cause! répondit le marquis

d’Anguilhon.

--Elle y est certainement pour beaucoup, dit Antoinette de Kéradieu,

mais selon moi, l’exclusivisme des Français a encore une autre raison.

Dans leur vie intime, ils ont moins de tenue que les Anglais et même que

les Américains: ils craignent que leur laisser-aller ne les fasse mal

juger et préfèrent demeurer entre eux.

--Et puis, ajouta Annie, ils ont un tas de préjugés contre les gens qui

ne sont ni de leur religion ni de leur race... J’essaie d’en détruire

autant que possible, mais, dans ce cher Vieux Monde, il ne faut rien

brusquer, sous peine de dépasser le but.

--_Brava_, madame d’Anguilhon! s’écria Lelo, je vous félicite d’avoir

compris cela. Prenez exemple. Dora!

--Bien! bien! fit la jeune femme.

--Une Française seule, continua la marquise, pourrait opérer cette

fusion avec les étrangères, et elle serait profitable à toutes.

--Nul doute! fit Henri Ronald. Ainsi, je l’ai remarqué souvent, la

connaissance du français rend l’Anglais ou l’Américain plus aimable,

plus délié d’esprit, tandis que la connaissance de l’anglais rend le

Français plus correct dans sa tenue et dans ses dires.

--Eh bien, espérons qu’un de ces jours il se trouvera une Parisienne

capable de rompre la glace entre nous, dit gaiement Lili Munroë. Nous

lui élèverons une statue!

--Rompre la glace!... répéta Jacques en souriant. Oh! elle n’est pas

bien épaisse. Vous avez plus d’affinités avec nous qu’avec les Anglais.

Vous n’êtes pas des Saxons, après tout!

--Non? Qu’est-ce que nous sommes donc? demanda Marguerite Daner ouvrant

ses yeux tout grands.

--Des Américains.

--Vous avez raison, monsieur d’Anguilhon, dit Henri Ronald. La nature

répète ici ce qu’elle a fait autrefois chez vous. Pour créer les

Français, elle a croisé Celtes, Latins et Francs; pour créer les

Américains, elle est en train d’amalgamer Anglais, Irlandais, Écossais,

Hollandais, Allemands, Latins, et, de son laboratoire des États-Unis,

une race nouvelle sort peu à peu.

--Une race qui a probablement une haute destinée!

--Je le crois.

--A propos de race, dit Henri de Kéradieu, vous avez probablement lu

certain article de revue où il est démontré qu’il n’y a plus de noblesse

en France?

Les yeux de toutes les femmes pétillèrent d’intérêt.

--En effet, beaucoup de journaux l’ont reproduit, fît madame Ronald.

--Naturellement!... Eh bien, rassurez-vous, La Révolution a certainement

éclairci les rangs de l’aristocratie, mais elle ne l’a pas anéantie, pas

plus que le phylloxéra n’a détruit tous nos clos célèbres. Il y a encore

dans notre pays des hommes de race et des vins au bouquet rare,

inimitable, comme celui-ci,--ajouta le baron en élevant son verre

rutilant de vieux chambertin.--La race n’est pas chose si facile à

détruire. J’ai vu, près de Tunis, une tribu arabe qui se nomme les

Beni-Franzoun, «Fils de Français». Elle a sur son étendard les lis de

France et prétend descendre des compagnons de saint Louis. Les hommes

sont blonds, avec des yeux bleus, et ils portent les moustaches

tombantes comme les Gaulois.

--Ah! c’est bien curieux, cela! s’écria Lelo.

--Si, après les révélations de cette revue, il y avait encore des

Américaines tentées d’accorder leur main à quelque noble français, ce

dont je doute fort,--ajouta Henri de Kéradieu d’un ton plaisant,--je

leur dirais: «Cherchez la race. Elle se devine au premier coup d’œil,

elle est la meilleure garantie de l’origine et ne s’improvise pas comme

les parchemins. Si un homme a de la race, épousez sans crainte: il est

authentique.»

--Oui, oui, épousez! fit Annie joyeusement.

--Ne dirait-on pas, conclut Willie Grey en riant, que nous avons été

réunis au Waldorf pour nous permettre de nous expliquer sur ces petites

questions qui avaient jeté un peu de froid entre nous?

--Mais c’est bien possible! dit Jacques, et je suis sûr que nous nous

quitterons, ces jours-ci, en meilleure intelligence.

--Pourquoi ne nous attendez-vous pas, monsieur d’Anguilhon? demanda

Dora. Ce serait si amusant de faire le voyage ensemble!

--Il faut que je sois à Paris pour l’ouverture des Chambres.

--Ah! c’est vrai, vous êtes député.

--Oui... Annie m’a persuadé que c’était mon devoir de prendre en mains

les intérêts locaux. Je me suis présenté à la députation, par acquit de

conscience, avec le secret espoir de ne pas être élu... et puis, je l’ai

été. Quand on est marié à une Américaine, il est bien difficile de

rester oisif.

--Dora! s’exclama Lelo avec un air d’effroi. Vous n’allez pas me

demander de faire le bonheur des populations?... Je regimberais, je vous

en préviens.

--N’ayez pas peur, je me contenterai que vous fassiez mon bonheur, à

moi.

--Ah! tant mieux! C’est dans mes moyens, cela!

La conversation, ainsi lancée, demeura très animée, et ne fit plus

qu’échauffer entre les convives la sympathie et la cordialité.

Pendant tout le dîner, bien que tyranniquement accaparé, interviewé sans

merci par ses deux voisines, Sant’Anna ne cessa d’observer madame

Ronald. Sans avoir jamais soupçonné la profondeur du sentiment qu’il lui

avait inspiré, il était sûr qu’elle l’avait aimé. Le souvenir de

l’expression douloureuse qu’il avait surprise sur son visage au sortir

du consulat d’Italie, où il venait d’épouser Dora, avait maintes fois

amené sur ses lèvres un sourire de triomphe mauvais. Depuis qu’il était

en Amérique, il avait souvent pensé à elle et secrètement désiré la

revoir. Il l’avait revue; mais, avec sa fine intuition d’Italien, il

avait senti aussitôt qu’il lui était devenu indifférent, que ce pouvoir

magnétique, dont il était si fier, n’avait plus aucun effet sur elle. Il

en éprouvait un vif désappointement, une belle rage d’homme vaincu.

«Toutes les mêmes! se disait-il en manière de consolation.--Quelqu’un

d’autre, sans doute!...» Et jamais Hélène ne lui avait semblé aussi

désirable. Sa robe pailletée rendait son corps tout chatoyant, faisait

ressortir la riche nuance de ses cheveux, l’éclat de ses épaules. Sa

«blondeur» le fascina de nouveau, lui remplit les yeux d’une chaude et

sensuelle admiration.

Madame Ronald les rencontra souvent, ces yeux, les brava même avec une

hardiesse tranquille, et ils furent impuissants à provoquer chez elle le

plus léger trouble. Elle examinait le comte à la dérobée, et sa

physionomie exprimait un étonnement mêlé de dédain. Sous l’influence de

quelle magie l’avait-elle cru si supérieur? Un grand seigneur, rien de

plus... Il ne fallait pas lui demander autre chose que d’être beau,

aimable et généreux. Elle le voyait maintenant tel qu’il était, avec son

âme vieille, embuée par le passé, son incurable indifférence, sa

faiblesse de caractère. Oui, avec de la culture, il aurait pu devenir un

homme politique, un diplomate, mais cette culture lui manquait. C’était

un esprit en jachère, incapable de s’intéresser à autre chose qu’aux

faits-divers de la vie mondaine, incapable surtout d’aimer avec

profondeur et fidélité. Comme elle eût souffert par lui, grand Dieu! Sur

cette pensée, qui s’acheva dans un petit frisson, les regards d’Hélène

se tournèrent vers M. Ronald. Quelle puissance intellectuelle dans le

modelé de son front! Quelle pureté dans ces yeux de chercheur, qui ne

voyaient pas les choses basses ou indignes! Quelle beauté dans cette

bouche faite pour la vérité!... Elle avait vécu un rêve,--un cauchemar

plutôt, et combien douloureux!... Elle avait été folle!... folle!...

Maintenant Sant’Anna pouvait aller, venir, partir, il pouvait fleurter,

aimer, sans qu’un seul de ses actes ou de ses sentiments se répercutât

en elle. Cette assurance la rendit joyeuse comme une enfant. Elle

respira largement, à plusieurs reprises, pour le plaisir de sentir son

cœur dégagé. Entre Lelo et elle, la communication avait bien été coupée!

Une fervente action de grâces s’éleva de son être tout entier vers le

Maître qui avait accompli le miracle.

Après le dîner, Sant’Anna, curieux de savoir si l’indifférence d’Hélène

n’était point simulée, manœuvra pour la tirer à l’écart.

--Eh bien, «ma tante»! dit-il, en appuyant perfidement sur elle ses yeux

de charmeur,--comment trouvez-vous cette dernière surprise que nous

ménageait la destinée? Moi, Lelo, vous recevant à New-York, à l’Hôtel

Waldorf, Cinquième avenue, 33e rue!... Oh! cette 33e rue!

--Mais je trouve la surprise très agréable! Et vous?

--Délicieuse, stupéfiante surtout!... Le moyen, après cela, de ne pas

croire à la fatalité!

--Ne vous servez pas de ce mot: il implique une idée de hasard, de force

aveugle et brutale. Nous sommes les ouvriers de Dieu, ses collaborateurs

inconscients; il nous conduit vers des buts lointains que nous ignorons,

mais, à la fin, tout sera bien et pour tous.

Ses paroles impressionnèrent Lelo. Il sentit que la femme qui les avait

prononcées était à jamais hors de son pouvoir. Cependant il risqua une

ironie dernière:

--Alors, selon vous, de la rue de Rivoli où je vous ai rencontrée,

jusqu’au Waldorf où nous nous retrouvons, toutes les péripéties étaient

écrites d’avance. Toutes?...

Hélène supporta sans fléchir le regard qui accompagnait ce dernier mot.

--Toutes, répéta-t-elle avec une belle crânerie. Elles étaient

nécessaires, j’en suis convaincue.

--Si Ève devient philosophe, ce sera terrible! dit Sant’Anna.

--Pour le tentateur, oui,--répliqua madame Ronald en souriant,--mais

bien heureux pour Adam!... Et maintenant, «mon neveu»,--ajouta-t-elle

d’un ton tout à fait mondain,--nous allons vous gâter à qui mieux mieux

et vous rendre le séjour de New-York si agréable que vous nous

proclamerez les femmes les plus charmantes du monde: c’est là une de nos

ambitions...

Pendant cette conversation, Charley Beauchamp, le frère chevaleresque et

discret qui avait tout deviné, tout craint, ne quittait pas les causeurs

des yeux. Il s’était isolé dans un coin pour les observer. Sa

physionomie, d’abord inquiète, se rasséréna et, à la fin, il eut un

soupir de soulagement. En s’éloignant de Lelo, madame Ronald se dirigea

vers lui.

--Pourquoi me regardez-vous tant, ce soir? demanda-t-elle en lui donnant

un petit coup d’éventail sur le bras.

--Parce que je ne vous ai jamais tant admirée.

Une rougeur légère passa sur le visage de la jeune femme.

--Vous avez bien raison! répondit-elle gravement.

Un peu plus tard, comme Hélène se trouvait seule avec son mari dans le

coupé qui les ramenait chez eux, elle glissa soudainement sa main dans

la sienne. Sans parler, Henri Ronald la pressa et la retint avec force.

Alors, elle se blottit contre lui et, pendant tout le reste du trajet,

elle demeura muette, profondément heureuse, avec une sensation exquise

d’amour vrai et de sécurité parfaite. Arrivée dans son cabinet de

toilette, encore enveloppée de son long manteau, elle alla tout droit au

tableau de Willie Grey et, avec un accent de joie, de triomphe

impossible à rendre, elle s’écria:

--Guérie, Titania! guérie!

Ève victorieuse · 第 42 / 44 题