Lelo avait demandé à mademoiselle Carroll que leur mariage fût célébré
le plus tôt possible, et elle, qui s’était montrée si peu empressée à
devenir la femme de Jack Ascott, y avait consenti joyeusement. Elle
avait aussitôt fait hâter l’envoi des actes nécessaires. Son trousseau
avait été réexpédié de New-York à Paris. Et, riant de la surprise
qu’elle allait causer à la lingère, non sans éprouver cependant un peu
de honte et de remords, elle avait donné l’ordre qu’on y brodât une
couronne de comtesse, la couronne qui, décidément, devait marquer sa
destinée.
Maintenant, la jeune fille nageait dans le bonheur, dans l’orgueil, dans
la vanité. Elle avait feuilleté les archives de la famille Sant’Anna, vu
les bijoux dont elle pourrait se parer, et s’était rendu compte qu’elle
serait une très grande dame, l’égale des Princesses romaines. Quelle
revanche, quel triomphe pour elle. Dora, que beaucoup dans la société de
New-York ne trouvaient pas assez bien née! Il lui semblait que sa
fortune était peu de chose à côté de ce qu’elle allait gagner. Mais,
soit dit à son honneur, ces considérations matérielles et mondaines
traversaient seulement son esprit. C’était bien Lelo qu’elle aimait
par-dessus tout. A la voir si différente de ce qu’elle avait été, il
était impossible d’en douter. L’amour augmente l’égoïsme chez l’homme,
il le diminue ou le détruit chez la femme. Dora craignait de déplaire à
son fiancé, étudiait ses goûts, subordonnait sa volonté propre à celle
de son fiancé. Pour la première fois, elle avait conscience qu’elle
dépendait d’un autre être, et cette dépendance, au lieu de l’irriter ou
de l’humilier, la rendait heureuse et fière.
Une seule chose troublait sa joie: c’était l’hostilité de cette famille
romaine, dans laquelle elle allait entrer, une hostilité sourde,
recouverte d’une politesse parfaite, mais qu’elle sentait distinctement.
Elle avait dîné plusieurs fois au palais Sant’Anna et, tout le temps,
elle avait eu l’impression qu’elle déplaisait, que chacune de ses
paroles portait à faux. De son côté, elle ne comprenait pas ces gens
figés dans le passé. Ils lui faisaient l’effet d’horloges arrêtées, et,
un jour, dans un accès de mauvaise humeur, elle avait exprimé à Lelo le
désir de faire passer un courant électrique dans leurs esprits afin de
les renouveler et les débarrasser des préjugés accumulés qui les
encrassaient.
Dans le cercle de la comtesse Sant’Anna, Dora avait cependant réussi à
se faire deux amis: le cardinal Salvoni et l’avocat Orlandi. Elle
n’avait pas négligé de cultiver la sympathie du prélat. Il lui plaisait
de plus en plus. Elle savait, d’instinct, qu’il était une force, et elle
avait le respect de toute force, comme le mépris de toute faiblesse. Il
la mettait toujours sur le sujet de l’Amérique et l’écoutait avec un
intérêt marqué. Les boutades originales de sa future nièce amenaient
souvent de fugitifs sourires dans ses yeux noirs, et plusieurs fois elle
avait eu ce triomphe de le voir, dans la discussion, prendre parti pour
elle. L’avocat Orlandi, émerveillé de son intelligence pratique, de son
activité physique et mentale, de sa netteté, n’avait pas craint de
déclarer que cette Américaine était la vraie femme qu’il fallait à Lelo.
Il la défendait, en toute occasion, d’une façon habile, et ne manquait
pas de faire ressortir ses qualités. Sur sa demande, il lui avait
raconté l’histoire des Sant’Anna, et, avec l’autorisation de la
comtesse, l’avait mise, dans une certaine mesure, au courant des
affaires de la famille.
Mademoiselle Carroll, qui traitait sa mère comme une sœur aînée, avait
été bien surprise du respect un peu cérémonieux que Lelo témoignait à la
sienne. La première fois qu’elle l’avait vu s’incliner devant elle comme
un petit enfant, et ensuite lui baiser la main, elle était demeurée
muette d’étonnement, interdite, et, non sans un léger serrement de cœur,
elle avait conçu l’idée que son fiancé n’était pas tout à fait du même
siècle qu’elle.
Dora avait d’abord désiré que son mariage fût célébré à Rome, avec toute
la pompe de l’Église catholique; quand elle sut que sa qualité de
protestante l’obligerait à une cérémonie privée, elle opta pour Paris,
et Lelo en fut secrètement ravi. Un mariage à la nonciature lui
convenait infiniment mieux. C’était un immense soulagement pour lui de
penser que ni sa mère ni la princesse Marina ne seraient présentes à la
cérémonie.
L’avocat Orlandi avait en vain négocié avec les locataires qui
occupaient le premier étage du palais Sant’Anna, pour obtenir la
résiliation de leur bail. En l’apprenant, mademoiselle Carroll eut
grand’peine à se retenir d’esquisser un joyeux pas de danse. La
perspective de demeurer sur une petite place oubliée, entre des murs
d’un mètre d’épaisseur et sous le même toit que sa belle-mère, l’avait
terriblement effrayée. En voyant l’air désappointé de Lelo, elle lui dit
gaiement:
--Ne vous tourmentez pas. Il est toujours facile de se loger
princièrement à Rome... Et puis, nous pourrons bâtir un palais.
--Bâtir un palais! se récria le comte, quand nous en possédons un qui
est une merveille d’architecture!
--Oui, mais il manque d’air et de lumière, de cette bonne lumière qui
tue les microbes... et les préjugés!
Une crispation soudaine, douloureuse, altéra le visage de Lelo. L’âme
des ancêtres, des Sant’Anna d’autrefois, protestait sans doute, comme
l’avait dit madame Ronald, contre l’esprit nouveau et le modernisme
sacrilège.