Au mois d’octobre, la petite coterie s’éparpilla forcément. On se sépara
avec la promesse de se revoir à Rome, dans les premiers jours de
janvier. Les Verga retournèrent en Italie; les quatre Américaines
rentrèrent à Paris et s’installèrent à l’hôtel Castiglione, que leur
avait recommandé la marquise d’Anguilhon.
La lettre de madame Ronald à son mari était faite pour le blesser au
vif. Sans qu’elle s’en rendît compte, chaque mot devait irriter sa
susceptibilité, provoquer son obstination et déterminer une de ces
bouderies d’homme bon qui sont particulièrement opiniâtres. De fait, il
ne répondit pas à sa femme. Ce silence étonna d’abord Hélène, puis lui
causa une peine mêlée de colère. Elle crut y reconnaître l’influence de
sa belle-mère et de sa belle-sœur. Cette opinion s’implanta dans son
esprit, la rendit injuste et absolument déraisonnable. Mademoiselle
Beauchamp lui représenta en vain que c’était trop exiger de vouloir
qu’un homme pareil abandonnât ses travaux pour venir s’ennuyer dans une
société étrangère de mondains et d’oisifs. Hélène déclara qu’elle valait
bien ce sacrifice. Du reste, Henri avait besoin de repos et de
changement; elle n’entendait pas permettre qu’il s’absorbât dans la
science: elle avait épousé un homme et non pas la chimie.
Lorsqu’une femme peut apporter, dans sa volonté ou son désir, un
semblant de logique, il n’y a point de recours. Madame Ronald arriva non
seulement à se convaincre elle-même, mais à convaincre sa tante, dont le
sens était si droit pourtant, que la raison était de son côté. Malgré
elle, chaque lundi et chaque jeudi, elle avait une petite fièvre
d’attente, et quand, dans son courrier toujours volumineux, elle ne
voyait rien de son mari, elle ne pouvait se défendre d’un serrement de
cœur, et le chagrin qu’elle éprouvait augmentait sa rancune. Charley
Beauchamp la blâmait sans réserve; dans toutes ses lettres, il
l’engageait à rentrer. Voyant qu’il n’obtenait rien, il finit par garder
le silence sur ce sujet.
En annonçant à Jack Ascott que sa mère ne pourrait passer l’hiver en
Amérique et qu’on ne les reverrait pas à New-York avant la fin de la
saison, mademoiselle Carroll l’avait invité à venir les rejoindre à
Rome, en des termes qui, une fois de plus, avaient désarmé le pauvre
garçon. Dora, du reste, commençait à désirer la présence de son
souffre-douleur et, de temps à autre, elle se prenait à dire: «_I miss
Jack._--Je regrette Jack...»
Tout cela n’empêchait pas les deux Américaines de s’amuser, Willie Grey
remplaçait de son mieux auprès d’elles Charley Beauchamp. Il les
conduisait au théâtre, les escortait à bicyclette. Elles étaient fort
contentes de l’avoir. Comme la généralité de leurs compatriotes, elles
proclamaient volontiers leur indépendance à l’égard de l’homme, et
n’aimaient cependant pas être sans cavalier.
La scène d’Ouchy n’était pas de celles qu’une femme peut oublier
facilement fût-elle une Américaine et une intellectuelle. Madame Ronald
se rappelait son «aventure» avec d’autant plus de plaisir qu’elle y
avait joué le beau rôle! Elle désirait revoir le jeune Romain pour
triompher une seconde fois. Lui garderait-il rancune? En tout cas, il ne
recommencerait pas à lui faire la cour; elle pouvait être bien
tranquille. Malgré elle, à chaque instant, les paroles entendues se
réimprimaient dans son cerveau, l’émotion ressentie se renouvelait à
loisir. Elle se demandait si le comte Sant’Anna l’avait réellement aimée
ou s’il n’avait eu pour elle qu’un caprice violent. Sa figure, au lieu
de s’effacer, devenait plus nette, le son de sa voix musicale encore
plus distinct. Hélène se laissait absorber par le souvenir de cette
tentation délicieuse, qu’elle croyait sans péril désormais, qui lui
donnait tout juste un frisson de peur rétrospective.
Sans que madame Ronald lui eût fait la moindre confidence, mademoiselle
Carroll avait deviné d’instinct qu’il y avait eu quelque fleuretage
entre elle et l’Italien. Elle ne cessait de la questionner sur lui, et
se réjouissait ouvertement de pouvoir à son tour faire sa connaissance.
--Heureusement que Jack sera là pour vous surveiller! lui dit un jour
Hélène.
--Si Jack est désagréable, je l’enverrai à Jéricho! répondit lestement
la jeune fille.
C’est à Jéricho, qu’Anglais et Américains envoient les gêneurs et les
importuns.
--En tout cas, je ne vous conseille pas de fleurter avec le comte
Sant’Anna.
--Pourquoi?
--Parce que les étrangers sont plutôt dangereux à ce jeu-là.
--Tiens! vous en avez donc fait l’expérience? demanda Dora en regardant
Hélène.
Puis, surprenant sa rougeur:
--Je suis fixée! dit-elle en riant. J’imagine que vous lui avez donné
une leçon, à ce beau comte!... S’il en veut une de ma part, il l’aura.
De cette manière, il ne pourra manquer d’avoir une bonne opinion des
Américaines.