Le lendemain, par le premier train, Hélène, son frère et sa tante, Dora
et sa mère quittèrent Paris.
Le voyage de Belgique et de Hollande fut un continuel enchantement pour
Charley. Son ami Willie Grey vint le rejoindre à Bruxelles et
l’accompagna de musée en musée. Dans le trésor de la vieille Europe, ce
trésor si lentement et si douloureusement amassé, il trouva, comme
nombre de ses compatriotes, les sensations qui seules peuvent rafraîchir
les cerveaux brûlés par la fièvre des affaires.
Hélène et Dora ne connaissaient ni la Belgique ni les Pays-Bas. Ce fut
une page nouvelle de l’ancien monde qu’elles déchiffrèrent avec une
curiosité extrême et qui les ravit par son étrangeté. Les petites villes
qui finissent dans le silence et la prière, dont la vieillesse est si
touchante, leur causèrent un étonnement respectueux. Les costumes lourds
et bizarres, les visages placides, la vie humaine ainsi menée sur un
mode lent et grave ne cessa de les amuser et de les intéresser. Pourtant
madame Ronald ne voyait pas sans plaisir approcher l’heure de partir
pour la Suisse et d’aller rejoindre le marquis et la marquise Verga.
Elle s’était liée extraordinairement vite avec cette compatriote
rencontrée chez madame d’Anguilhon.
Madame Verga sortait d’une bonne famille de Washington. Jeune fille,
elle avait beaucoup hanté la colonie étrangère. C’est là qu’elle avait
fait la connaissance de son mari, un Romain, attaché militaire à
l’ambassade d’Italie.
Elle avait un visage de très jolie poupée, animé par des yeux bleus qui
reflétaient une petite âme joyeuse et bonne. Plus brillante
qu’intelligente, elle se montrait naïvement heureuse d’être marquise,
d’avoir sa place dans la haute société de Rome. Son excellent caractère,
sa loyauté, lui avaient valu nombre d’amis. Son salon était un des plus
fréquentés. Sa nature simple et honnête l’empêchait de voir la moitié
des intrigues qui se nouaient et se dénouaient sous ses yeux. Elle
aimait les Italiens, disait-elle, parce qu’ils sont silencieux et
qu’elle pouvait, avec eux, parler tant qu’elle voulait. Le marquis
passait pour le mari le moins fidèle. Les uns croyaient qu’elle ignorait
tout, les autres qu’elle ne voulait rien savoir.
Toujours est-il qu’elle se proclamait la plus heureuse des femmes.
Madame Verga avait entretenu souvent madame Ronald et Dora du monde où
elle évoluait. Elle les avait engagées à passer l’hiver à Rome, leur
promettant de leur donner _a good time_, tous les plaisirs imaginables,
de les présenter dans telle et telle maison de l’aristocratie.
Sous cette suggestion répétée, Hélène avait commencé à se demander s’il
serait possible de décider son mari à faire ce voyage. Une idée, bien
digne d’Ève 1ère, lui vint à l’esprit. M. Ronald, qui s’occupait surtout
de toxicologie, avait maintes fois exprimé le regret de n’avoir pu
retrouver le poison des Borgia. Elle raviverait sa curiosité, lui ferait
entrevoir que, par le marquis Verga ou par ses amis, il obtiendrait
toutes les facilités pour fouiller les archives les plus secrètes du
Vatican.
De son côté, mademoiselle Carroll était séduite par la perspective d’une
saison à Rome et de ces belles chasses au renard que madame Verga lui
avait décrites. Et puis, aller à la cour, voir de près ces princes, ces
ducs, dont les noms historiques et haut sonnants l’avaient toujours
charmée, c’était bien tentant, d’autant plus tentant qu’elle avait un
excellent prétexte pour prolonger son séjour en Europe: la santé de sa
mère, qui laissait beaucoup à désirer, et qui, d’après l’avis des
médecins, exigeait un climat doux et une vie tranquille.
Dans l’imagination des deux femmes, les paroles de la marquise faisaient
leur œuvre sourdement et sûrement.
D’Amsterdam, Hélène écrivit à son mari une de ces jolies lettres,
toujours pleines d’observations fines et originales. Selon son habitude,
elle la saupoudra de tendresse, de mots affectueux. Puis elle finit par
exprimer le désir de passer l’hiver en Italie. Elle assura M. Ronald
qu’il avait besoin d’un congé, lui aussi, et qu’il ne saurait l’avoir
plus agréable qu’à Rome. Elle ne manqua pas de l’amorcer, comme elle se
l’était promis, par l’appât des recherches à faire sur le fameux poison
des Borgia. Cette épître était un vrai chef-d’œuvre de diplomatie
féminine. Elle la glissait sous enveloppe lorsque Dora entra dans sa
chambre, un paquet de lettres à la main.
--Avez-vous quelque chose pour la poste? demanda-t-elle.
--Oui, fit madame Ronald en lui remettant son courrier.
--Je parie que je devine ce que vous écrivez à Henri!
--Eh bien, qu’est-ce que je lui écris?
--Que vous voulez passer l’hiver en Italie, tout simplement... Je dis la
même chose à Jack.
--Oh! Dody! c’est mal de votre part!... Moi, je suis mariée, rien
n’empêche M. Ronald de venir me rejoindre... tandis que vous...
--Je retarde le malheur de M. Ascott, voilà tout!... Plaisanterie à
part, ces messieurs ne seront pas contents. Tant pis! Cela leur formera
le caractère. Je sais bien que nous sommes toujours libres de faire ce
que nous voulons; mais ils peuvent gâter notre plaisir avec des
tracasseries, des reproches assommants. Il faut que nous nous soutenions
mutuellement... Henri vous donnera du fil à retordre. Vous avez promis
de rentrer au mois d’octobre: si vous le désappointez, il sera furieux.
Il ne peut pas supporter un manque de parole. Ils sont si terriblement
honnêtes, ces Ronald!
Un souffle de révolte enfla légèrement les narines d’Hélène.
--C’est bien, dit-elle, nous verrons.
L’anatomiste qui étudie le corps humain est toujours saisi d’étonnement
et d’admiration lorsqu’il voit la minutie des détails qui le composent,
le parti que la nature tire de la fibre la plus ténue, de la molécule la
plus petite. Dans la destinée des individus la Providence apporte la
même prodigieuse recherche. Elle amène de loin, de très loin, les agents
qui lui sont nécessaires. D’un mot, d’un regard, d’un geste, elle fait
sortir un drame poignant ou une joie divine qui produisent à leur tour
une foule de sentiments et qui ont des conséquences incalculables.
La venue à Paris de madame Ronald et de mademoiselle Carroll, leur
liaison avec la marquise Verga, la rencontre d’Hélène et du comte
Sant’Anna, représentaient déjà un énorme travail providentiel, un
écheveau effrayant de circonstances, un concours d’êtres, de choses, de
fluides, où se perdrait l’esprit d’un simple romancier, mais dans
l’étude desquels le philosophe, le psychologue pourraient facilement se
reconnaître et trouver des enseignements, un peu de lumière peut-être.