Hélène était liée depuis l’enfance avec Annie Villars, la riche
héritière qui avait épousé le marquis d’Anguilhon.
Ce mariage avait été blâmé, déploré par toute la haute société
américaine. Il enlevait au pays une immense fortune, une jeune fille de
bonne maison; ces deux pertes avaient été vivement ressenties. Hélène,
elle, en avait eu un réel chagrin.
Pendant quatre ans, on avait attendu vainement la visite de la marquise
et de son mari. L’été précédent, ils avaient cependant fait leur
apparition à Newport: ce fut l’événement de la saison. Madame Ronald vit
alors le jeune ménage dans l’intimité; beaucoup de ses craintes et de
ses préjugés disparurent. Elle fut séduite aussitôt par la figure et les
manières de Jacques d’Anguilhon, le déclara _fascinating_--fascinant--et
créa tout un courant de sympathie en sa faveur. La marquise, secrètement
reconnaissante à Hélène, l’engagea à venir à Paris au printemps et lui
promit de la présenter à ses amis français. Et c’est un peu pour cela
qu’Hélène avait fixé son voyage au mois d’avril, car elle avait le plus
vif désir de pénétrer dans ce faubourg Saint-Germain qui lui semblait
une arche sainte.
La marquise d’Anguilhon et la baronne de Kéradieu ne rentrèrent que dans
la première semaine de mai. Le lendemain de son retour, Annie vint faire
sa visite à ses compatriotes et les invita d’emblée à son dîner du
jeudi, à ce dîner franco-américain qui était devenu comme une
institution chez elle. Madame Ronald, Dora et M. Beauchamp acceptèrent
seuls; madame Carroll et tante Sophie, qui n’aimaient pas les étrangers,
prirent prétexte de leur santé pour refuser.
Madame Ronald n’avait pas revu le marquis depuis Newport; elle était
désireuse de connaître ses impressions d’Amérique et de causer de
nouveau avec lui. Il l’avait vivement intéressée et elle avait été
flattée des attentions toutes particulières qu’il avait eues pour elle.
En se rendant chez les d’Anguilhon, Hélène recommanda pour la dixième
fois à Dora de s’observer, de ne pas dire tout ce qui lui passerait par
la tête. La jeune fille, qui avait cependant assez bon caractère, finit
par se fâcher:
--A vous entendre, dit-elle, on croirait que je viens du Far West!
--Non, mais vous êtes un peu étonnante, vous savez, et des Français
pourraient s’y tromper. Il faut toujours tâcher de faire honneur à ses
amis. Annie ne serait pas contente, si l’on venait à vous trouver
vulgaire.
Mademoiselle Carroll haussa les épaules, comme c’était son habitude
quand elle ne pouvait rien répondre.
La marquise d’Anguilhon était enchantée que madame Ronald la vît dans
son intérieur, dans le cadre de ce vieil hôtel qui lui était devenu
cher. Elle savait qu’une fidèle description en serait envoyée à New-York
et arriverait sûrement par Hélène au clan aristocratique des _Colonial
Dames_. Avec les de Kéradieu, le prince de Nolles, le vicomte de Nozay
et deux autres amis, elle invita le marquis et la marquise Verga,--lui,
un Romain qui occupait une haute situation à la cour d’Italie; elle, une
Américaine remarquablement jolie. Ce dîner de douze personnes seulement
fut un de ces repas comme Annie avait appris à en donner. Madame Ronald
et mademoiselle Carroll s’étaient attendues à plus de splendeur, mais
elles étaient trop habituées aux belles choses pour ne pas reconnaître,
au second coup d’œil, la recherche, le grand luxe qu’il y avait dans la
simplicité apparente du service et du décor. Madame d’Anguilhon avait
confié Dora aux soins du vicomte de Nozay, sûre que ces deux esprits
indépendants et originaux tireraient l’un et l’autre tout l’amusement
imaginable. «C’est la jeune fille du monde dernier modèle,--avait-elle
dit.--Ne la jugez pas mal: au fond, elle est très comme il faut.»
Au grand soulagement de madame Ronald, et au désappointement du vicomte,
mademoiselle Carroll parla peu, occupée qu’elle était à observer ses
hôtes. D’une autre volée qu’Annie, elle ne l’avait que fort peu connue,
mais leurs mères étaient très liées: elle avait beaucoup entendu parler
d’elle. En voyant son élégance sobre, sa dignité, elle se dit que cette
marquise-là faisait honneur à l’Amérique. Le maître de la maison
l’intéressa plus encore. C’était la première fois qu’elle voyait de près
un homme de race ancienne, et, chose curieuse, elle, si moderne, en
subit le charme tout de suite. Le marquis, avec son type affiné, ses
yeux brun doré au regard lointain, était bien fait pour l’étonner. Ce
soir-là, il était nerveux, singulièrement distrait; sa femme fut souvent
obligée de lui répéter la même question. Elle le fit avec une douceur
charmante, et lui, revenant à elle, eut toujours un sourire affectueux,
un joli mot d’excuse. Rien de tout cela n’échappa à Dora.
Après le dîner, madame Ronald prit Jacques à partie:
--Vous savez, lui dit-elle, qu’on ne vous a pas encore pardonné d’avoir
quitté Newport aussi vite. Est-ce que vous ne l’avez pas aimé?
--Franchement non; il y a trop de luxe, trop de bruit, trop d’éclat. Les
Indiens, qui le nommaient «Île de Paix», l’avaient mieux compris. Une
île de paix, voilà ce qu’il devait être. La vie mondaine m’y a semblé
déplacée. Ces châteaux, ces palais de marbre sans espace, entourés de
murs et sur une plage aussi fréquentée qu’une rue, m’ont fait l’effet
d’un non-sens. Quand je pense qu’à quelques milles de là on aurait eu un
décor merveilleux, de beaux ombrages et du silence!...
--Du silence! interrompit le baron de Kéradieu,--tu oublies que les
Américains n’ont pas encore besoin de silence.
--C’est vrai, je suis absurde, confessa Jacques, de bonne grâce.
--Est-ce que Newport n’est pas quelque chose comme Trouville? demanda le
vicomte de Nozay.
--Oui, mais il est infiniment plus brillant, répondit Henri de
Kéradieu.--C’est la grande «foire aux vanités» des États-Unis, l’endroit
de notre planète où l’on s’amuse et où l’on fleurte le plus.
--Et où l’on voit le plus de jolies femmes! ajouta le marquis Verga.
--D’accord. En Europe, Brighton seul pourrait lui être comparé, et
encore, à Brighton, il y a la foule, des gens pauvres, mal habillés,
tandis qu’à Newport tout est de première classe, pas une ombre au
tableau.
--Si ce n’est, dit Jacques, la vue des travailleurs qui fournissent à
tout ce luxe et dont l’air harassé fait peine.
--C’est vrai, mais qui diable y pense? Pour ma part, quand j’ai passé
quinze jours à Newport, j’éprouve la fatigue d’une grande personne qui
aurait supporté longtemps le bruit des jeux d’enfants. L’été dernier,
d’Anguilhon et moi, nous avons été heureux de fuir au Canada. Il nous a
semblé délicieux comme un verre d’Appollinaris après un dîner trop
succulent.
--En vérité, reprit Jacques, le Canada m’a donné une inoubliable
sensation de repos. Québec, avec ses grands toits, ses couvents, ses
églises, m’a fait l’effet d’un coin de notre vieille France provinciale.
Annie se mit à rire:
--Vous entendez? dit-elle. Est-ce assez Français, cela! Ces messieurs
font sept jours de mer pour voir quelque chose de nouveau et, au bout
d’un mois, ils recherchent les endroits qui ressemblent à leur pays.
--C’est vrai! Et rien ne m’a fait plaisir comme de retrouver l’accent
normand chez les Canadiens et de les entendre prononcer «poëvre», au
lieu de «poivre». J’ai été ému plus d’une fois en voyant combien le
culte de la France est encore vivant parmi eux.
--Nous avons eu, un jour, une délicieuse surprise, dit M. de Kéradieu.
Dans une de nos promenades à cheval, assez loin de Québec, nous sommes
arrivés devant la grille d’une belle propriété et nous avons poussé un
cri en voyant sur les piliers de l’entrée, inscrit en grosses lettres,
le nom de «Milly». Milly, la terre de Lamartine! Sûrement une femme
devait demeurer là qui aimait et comprenait le poète. Ceci nous a montré
de combien le Canada retarde sur la France d’aujourd’hui. Il en est
encore au sentiment... Jacques et moi, mus par une même pensée, nous
avons levé nos chapeaux à l’inconnue et au souvenir de notre
compatriote. On se serait probablement moqué de nous, de l’autre côté du
Saint-Laurent, mais que voulez-vous? nous sommes bien Français! fit le
baron avec un sourire à l’adresse d’Annie.
--J’espère, monsieur d’Anguilhon,--dit Charley Beauchamp,--que vous
n’avez pas seulement admiré le Canada et que l’Amérique ne vous a pas
fait une trop mauvaise impression.
--Une mauvaise impression! Au contraire... Mon séjour aux États-Unis m’a
aidé à comprendre la vie moderne mieux que tous les livres que j’aurais
pu lire. Si je n’ai pas été charmé toujours, j’ai toujours été
émerveillé. Chicago, entre autres, m’a stupéfait. La hauteur de ses
maisons, la hardiesse de ses bâtisses m’ont donné une idée unique de
grandeur et de fragilité. Vingt fois, il m’est arrivé de m’écrier:
«Comme c’est beau et comme c’est laid!»
--Êtes-vous allé dans le Far West?
--Oui, et c’est là que j’ai été le plus vivement frappé. Le déploiement
de force et d’activité que j’y ai vu m’a si bien secoué moi-même que
j’ai voulu essayer mes muscles: j’ai jeté la cognée dans les arbres,
aidé au lancement de quelques radeaux... Pendant plusieurs mois, j’en ai
eu les mains calleuses, et ces marques-là m’ont rendu très fier.
--Je ne serais pas étonnée, dit Annie, qu’un de ces jours mon mari eût
un _ranch_ quelque part. Ce serait plus nouveau qu’une écurie de
courses.
--Et plus sain, surtout, dit Jacques. Les quinze jours que nous avons
passés, de Kéradieu et moi, dans l’État de Nevada, chez un compatriote,
resteront un de mes meilleurs souvenirs. Nous avons partagé la vie
frugale de notre hôte, fait des kilomètres à la poursuite des chevaux.
Le soir, quand je fumais mon dernier cigare sous le ciel aux brillantes
étoiles, dans le silence de la Prairie, l’existence mondaine, le Bois,
le club, m’apparaissaient si bêtes et si mesquins! Dans cet air pur du
large, comme chargé de sève, on se sent renouvelé physiquement et
moralement. C’est bien l’air dont nous aurions besoin, nous autres! Pour
mon compte, j’irai aussi souvent que possible m’y retremper.
--Et nos villes de l’Est, quel effet vous ont-elles produit? demanda M.
Beauchamp qui, comme la plupart de ses compatriotes, était curieux de
l’opinion des Européens.
--Excellent. Vos universités, vos collèges, vos hôpitaux, les
institutions dues à l’initiative privée vous font le plus grand honneur.
En vérité, votre œuvre est colossale.
Le visage de l’Américain rayonna de satisfaction.
--Il y a bien peu d’étrangers qui nous rendent cette justice!
--Parce qu’on a le tort de chercher dans votre pays ce qu’il n’a pas
encore, au lieu de voir ce qu’il a.
--Ah! il y a deux grandes belles choses en Amérique, dit le marquis
Verga: les femmes de Baltimore et les chevaux du Kentucky.
--Voilà qui est bien italien! fit sa femme.
--Que voulez-vous, ma chère amie, il ne faut pas demander à un homme né
entre le Vatican et le Quirinal de comprendre un pays aussi renversant
que le vôtre. Pendant les trois mois que j’y ai passés, j’ai eu à chaque
instant la respiration coupée comme dans vos terribles ascenseurs, ces
ascenseurs qui ne vous montent pas, mais qui vous enlèvent!... Tout le
temps, je me suis senti bousculé moralement, et j’ai eu le sentiment
qu’on me marchait sur les pieds.
--Voilà au moins une impression nouvelle! dit M. Beauchamp avec bonne
humeur.
--Par exemple, reprit le marquis d’Anguilhon, je n’ai pas été édifié de
vos mœurs politiques. Elles sont pires que les nôtres, et ce n’est pas
peu dire.
--C’est que chez nous, comme chez vous, les honnêtes gens ont le tort
d’être égoïstes,--répondit Annie avec son franc parler habituel.--Au
lieu de lutter contre les intrigants, les ambitieux sans scrupules, ils
leur laissent le champ libre: alors, la corruption et la concussion
entrent partout.
--Vous avez raison, avoua M. Beauchamp; mais voilà! il est peut-être
impossible de trouver chez des gens arrivés, indépendants, le moteur
nécessaire pour donner l’impulsion aux affaires d’un grand pays.
--Eh bien, c’est triste! fit Hélène. L’honnêteté devrait être une force
motrice plus puissante que celle de l’ambition personnelle.
--Ah! madame Ronald, vous demandez trop à la nature humaine, plus que ne
fait la Providence! dit Jacques. C’est incroyable comme vous avez toutes
l’instinct de la combativité.
--A propos, monsieur d’Anguilhon, que pensez-vous des Américaines en
masse? Vous m’avez promis de me le dire.
--Elles m’ont semblé faites pour leur pays admirablement. Elles ont les
qualités qui le caractérisent: la jeunesse, l’audace, la vitalité.
--Comme c’est vrai! dit Charley Beauchamp.
--De plus, elles sont bien jolies, continua Jacques. A ma grande
surprise, j’ai retrouvé aux États-Unis le type féminin du XVIIIe siècle,
qui a disparu en Europe. J’ai vu nombre de visages ressemblant à ceux
qu’ont peints Latour et Greuze. En toute sincérité, je n’ai rencontré
nulle part autant de beauté, ou serré des mains aussi petites et aussi
fermes.
--Sûrement,--fit Dora avec son expression aiguë,--après toutes ces
choses flatteuses nous pouvons nous attendre à un «mais» correctif... et
c’est ce «mais» qui m’intéresse.
--Eh bien, mademoiselle, j’ajouterai: mais... pour que les Américaines
aient le charme et le fini, l’harmonie suprême, enfin, il leur faut un
siècle de plus.
--Je préfère l’avoir de moins! répliqua mademoiselle Carroll.
--Vous avez raison, la jeunesse est un beau défaut.
--Si vous n’avez que celui-là à nous reprocher, dit madame Ronald, nous
ne nous plaindrons pas. Et vous, Annie, quelle impression l’Amérique
vous a-t-elle faite après six ans d’absence?
--N’allez pas croire à une affectation de ma part, mais je vous avoue
que beaucoup de choses m’ont choquée. J’ai été frappée de la nervosité
universelle. Le niveau moral m’a semblé considérablement baissé. De mon
temps, il y avait des jeunes filles--_fast_,--«vites», j’en ai trouvé
de--_rapid_,--«rapides», et je me suis aperçue qu’on parlait de divorces
autant que de mariages. Le bruit et l’activité excessifs, dont je suis
déshabituée, m’ont causé une fatigue réelle. Les maisons de nos
milliardaires m’ont fait apprécier certains intérieurs français. Je suis
rentrée dans notre vieux Blonay avec un plaisir inimaginable. Je
n’aurais jamais cru cela possible.
Puis, avec un joli air de sagesse:
--Je crois, après tout, que la vie n’est qu’une suite de leçons... et
j’en ai déjà, pour ma part, appris ou reçues quelques-unes. Ah! Monsieur
de Limeray!
A ce nom, Hélène, qui avait le dos à la porte, se retourna vivement.
C’était bien le «Prince»; elle échangea un regard de détresse avec son
frère et Dora.
--Je craignais de ne pas vous voir,--dit Annie au nouveau venu.--C’eût
été dommage, car, aujourd’hui, le poker sera sérieux: l’Amérique est en
force.
Et, là-dessus, la jeune femme présenta le comte de Limeray à ses
compatriotes. En retrouvant là, dans ce salon ami, les étrangers qui, la
veille encore, avaient retenu son attention, le «Prince» eut un air de
surprise et de plaisir.
--Je ne me doutais pas de la bonne fortune qui m’attendait ce
soir,--dit-il en s’inclinant profondément devant Hélène,--mais je
l’avais un peu espérée. J’ai remarqué déjà que l’on finit par connaître,
un jour ou l’autre, les gens que l’on rencontre souvent.
--Vous avez rencontré souvent madame Ronald? fit madame d’Anguilhon tout
étonnée.
--Oui, plusieurs fois. Le hasard... est-ce le hasard?... nous a menés
dans les mêmes restaurants... Pas plus tard qu’hier, au Café de Paris,
nous avons dîné à des tables voisines.
L’embarras d’Hélène augmenta, au point de devenir visible.
--Vous comprenez l’anglais? demanda tout à coup et assez crânement
mademoiselle Carroll.
--Parfaitement! Et je ne m’en suis jamais autant félicité qu’hier
soir,--dit le comte avec un sourire un peu moqueur.
Guy de Nozay, un de ces terribles myopes à qui rien n’échappe, le
remarqua et devina que la jeune fille s’était rendue coupable de quelque
indiscrétion.
--J’espère pour vous, mon cher, que vous n’avez entendu que des choses
agréables,--dit-il malicieusement.--C’est assez rare, lorsqu’on surprend
une conversation qui n’est pas pour votre oreille.
--J’en ai entendu d’agréables... de sévères... de bien instructives,
surtout. J’ai appris que l’on peut deviner le caractère d’un individu,
le menu même de son dîner par la seule vue de son dos, et que les
moustaches des Français sont d’une autre époque qu’eux-mêmes, ce qui les
rend drôles comme des anachronismes vivants.
--Ah bah!... Je parie que c’est mademoiselle Carroll qui a découvert
cela! fit Guy de Nozay avec un pétillement de malice derrière son
monocle.
--Oui, c’est bien moi,--répondit Dora qui ne se laissait pas déconcerter
pour si peu.--Sans doute, en France, une jeune fille comme il faut ne
parlerait pas de dos ou de moustache, mais je suis étrangère: il m’est
permis de dire ce que je veux, et j’en profite.
--Vous avez raison, fit M. de Limeray. Je ne m’en plains pas, pour ma
part; vos remarques originales m’ont beaucoup amusé.
--J’en suis bien aise!
--Est-ce dans les pensionnats américains que l’on apprend à connaître la
physionomie du dos et des moustaches? demanda le vicomte, emporté par
son amour de la taquinerie.
--Non, non... on n’y enseigne rien d’aussi utile. C’est une connaissance
que j’ai acquise toute seule, le fruit de mes observations.
M. de Nozay s’inclina en souriant, comme battu par la franchise de la
jeune fille.
--Vous avez un ami, monsieur,--dit le comte de Limeray en s’adressant à
Charles Beauchamp,--qui a bien compris notre pays. Je n’ai jamais
entendu d’appréciations aussi justes de la part d’un étranger.
--Oh! il vit à Paris depuis trois ans.
--On peut y vivre vingt ans, toujours même, et ne pas sentir l’âme
française comme le fait votre ami.
--C’est que Willie Grey est un artiste, lui! Je ne serais pas étonné
qu’un de ces jours l’Amérique fût très fière de son talent. Il a un
tableau au Salon des Champs-Elysées, _la Méditation de Jésus_, qui
révèle une grande puissance. Si j’avais la place nécessaire, je
l’achèterais.
--J’irai le voir. J’ai moi-même un goût très sincère pour la peinture.
Je serais charmé de faire la connaissance de M. Grey.
--Je puis vous conduire à son atelier, si vous le désirez.
--Vous me ferez grand plaisir.
Annie ayant invité ses hôtes à prendre place à la table de jeu, le poker
commença. Il fut des plus animés, grâce aux Américains qui, comme
d’habitude, y apportèrent une véritable passion.
Après la partie, le comte de Limeray vint causer avec Hélène.
--Vous avez l’air de vous amuser à Paris, dit-il.
--Immensément.
--Monsieur Ronald est resté en Amérique?
--Oui; il n’a malheureusement pu m’accompagner.
--Et vous le regrettez beaucoup? demanda le comte, d’un ton où perçait
l’impertinence d’un doute.
A son extrême dépit, Hélène se sentit rougir.
--Assurément!
--Excusez-moi, mais comme tous les Européens, je ne puis m’empêcher
d’être étonné de la confiance des maris américains, qui laissent leurs
femmes, de très jolies femmes souvent, venir seules à Paris.
--Oh! ils savent que nous sommes honnêtes.
--Et que vous n’avez pas de tempérament, dit assez brutalement le
marquis Verga.
--Mais j’aime à croire que, même avec un tempérament, une femme bien
élevée ne manquerait pas à ses devoirs.
--Vous pensez que la bonne éducation est une sauvegarde contre la
tentation? demanda M. de Limeray.
--J’en suis sûre! répondit Hélène d’un ton positif.
Le comte la regarda d’un air où il y avait de la curiosité, de
l’étonnement, le regret de ne pouvoir la mettre à l’épreuve.
--Je voudrais bien savoir ce que l’on entend par «tempérament»? dit
Dora. Personne n’a su me l’expliquer, et le dictionnaire même ne m’a pas
renseignée.
Il se fit un de ces silences terribles que produisent les indiscrétions
et les impairs.
--Le tempérament est un défaut selon les uns, une qualité selon les
autres... une chose très dangereuse, en somme! répondit le vicomte de
Nozay du ton le plus sérieux;--et il est impossible de l’expliquer aux
jeunes filles.
--C’est dommage, car cela doit être intéressant! fit étourdiment
mademoiselle Carroll.
Puis, ayant conscience tout à coup de ce qu’elle venait de dire, elle
rougit légèrement et lança une question étrangère au sujet, ce qui était
sa façon de se rattraper.
Comme on allait se séparer, le comte de Limeray s’approcha de Dora:
--Mademoiselle,--fit-il en appuyant sur elle ses yeux tristes,--depuis
que j’ai le plaisir de connaître madame de Kéradieu et madame
d’Anguilhon, je sais que la vérité ne fâche jamais une Américaine; c’est
pourquoi je vais me permettre de vous dire qu’hier soir vous avez porté
sur l’aristocratie française un jugement sévère et injuste. A tort ou à
raison, ma génération s’est tenue à l’écart; mais nos enfants rentrent
peu à peu dans la lutte et ils n’ont pas seulement la moustache
d’autrefois, croyez-le: ils ont aussi l’audace, l’héroïsme, qui lui
donne ce tour hardi et particulier que vous avez remarqué. Mon fils aîné
est allé se faire tuer en Afrique pour une idée... pour donner, en un
certain point, l’avance à la France sur l’Angleterre. D’autres suivront
son exemple, je n’en doute pas.
Dora se sentit couverte de confusion et singulièrement petite devant ce
vieux gentilhomme si digne.
--Je parle souvent sans réfléchir,--dit-elle, surmontant assez
rapidement son embarras,--mais je le regrette toujours lorsque j’ai dit
une sottise et fait de la peine à quelqu’un.
--Je le crois. Quant à moi, je suis heureux d’avoir eu l’occasion de
modifier votre opinion. Vous ne m’en voulez pas?
--Au contraire.
Le comte tendit la main à mademoiselle Carroll, qui lui donna la sienne
avec une vivacité pleine d’excuses et de repentir.
A peine en voiture et en route pour l’Hôtel Continental, madame Ronald
demanda à Dora ce que «le Prince» lui avait dit. La jeune fille répéta
exactement ses paroles.
--N’est-ce pas jouer de malheur? ajouta-t-elle en riant. M. de Limeray
est peut-être le seul Français de cet âge, dans tout le Faubourg, qui
comprenne l’anglais et il faut qu’il se trouve notre voisin de table!
--Quelle délicieuse soirée! dit Charley Beauchamp.--C’est étrange, j’ai
eu dans cette société, dans ce vieil hôtel, la même sensation de repos
que je trouve dans une salle du Louvre. Et j’ai remarqué dans les yeux
de ces hommes de l’aristocratie cette lueur particulière qu’ont les
portraits anciens. Ah! non, ils ne sont pas faits pour le costume
d’aujourd’hui, et pour la vie moderne encore moins!... Je ne m’étonne
plus qu’Annie se soit éprise de M. d’Anguilhon; il m’a absolument
charmé.
--Oui, il est très curieux... très intéressant,--fit mademoiselle
Carroll comme si elle parlait d’un bibelot.--Cependant je ne me
sentirais jamais bien à l’aise avec lui. Il ferait un mari des
dimanches, mais, pour tous les jours, je préfère Jack... Et puis, si
j’étais sa femme, je voudrais savoir à qui il pense quand il est
distrait comme ce soir.
V
--Chez Loiset, rue Royale.
Cet ordre, donné à son cocher par M. Beauchamp, au sortir du Théâtre de
la Renaissance, représentait encore une victoire de la femme sur
l’homme.
Charley avait, non sans protester, conduit sa sœur et mademoiselle
Carroll au Moulin-Rouge, à l’Olympia, dans tous les cafés-concerts
excentriques. La pensée que, pas plus que lui, elles ne comprenaient les
grossièretés qui se débitent sur les tréteaux à la mode rassurait sa
conscience. Il s’étonnait naïvement qu’elles voulussent entendre à Paris
des choses auxquelles, à New-York, elles eussent vertueusement bouché
leurs oreilles. Plusieurs fois, elles lui avaient demandé de les
conduire au fameux restaurant de nuit de la rue Royale, mais il avait
toujours trouvé un prétexte pour refuser.
A la prière d’Hélène, il avait loué, ce soir-là, une avant-scène à la
Renaissance et invité le marquis et la marquise Verga, avec Willie Grey.
Au dernier entr’acte, les trois femmes déclarèrent qu’elles voulaient
aller souper chez Loiset. C’était bel et bien un complot organisé entre
elles et force fut de céder à leur persistante fantaisie.
Comme les voitures arrivaient devant la porte du restaurant, deux
messieurs qui faisaient les cent pas s’arrêtèrent pour échanger quelques
dernières paroles. A ce moment, Hélène, mettant le pied sur le trottoir,
se trouva, à sa grande consternation, face à face avec «le Prince».
Celui-ci, ayant reconnu les amis de la marquise d’Anguilhon, prit
hâtivement congé de son compagnon et s’approcha d’eux.
--Vous n’allez pas chez Loiset? dit-il vivement.
--Si fait! répondit la marquise.
--Mais c’est un endroit où ne vont pas les honnêtes femmes!
--Les honnêtes femmes françaises, dit madame Ronald, peut-être... mais
nous autres Américaines, nous avons une honnêteté robuste, nous pouvons
tout voir, tout entendre. N’ayez crainte.
--Enfin, Hélène, si ce restaurant est impossible!... fit M. Beauchamp.
--Impossible! mais toutes nos amies y ont soupé! Il est connu à New-York
comme la tour Eiffel.
--Eh bien, moi, je n’y ai jamais mis les pieds et il est à la porte de
mon club.
--Alors, venez avec nous manger les _Welsh rarebits_... Vous savez que
ce sont de vulgaires croûtes au fromage, un plat d’après-minuit; il
paraît qu’ici elles sont délicieuses.
--Va pour les _Welsh rarebits_! dit le comte. C’est assez piquant de
voir un vieux Parisien comme moi conduit pour la première fois chez
Loiset par des Américaines.
Un des garçons s’empara des arrivants et, les ayant reconnus pour des
étrangers, il les conduisit tout au fond du restaurant, à une sorte de
plate-forme, élevée de deux marches, séparée par une balustrade du reste
de la salle. Au bas de cette plate-forme, à droite, se trouvait un
orchestre de tziganes.
--Mettez-vous là! dit l’employé gracieusement en désignant une des
tables,--vous verrez tout.
Ces mots firent dresser l’oreille à M. de Limeray. Il se demanda ce
qu’ils pouvaient signifier.
M. Beauchamp commanda le souper. Les trois femmes jetèrent aussitôt un
regard curieux autour d’elles et eurent une même déconvenue à voir les
proportions mesquines et le décor banal du célèbre cabaret.
--Pas beau, Loiset! fit le marquis Verga.
Les habitués arrivèrent peu à peu, les fêtards jeunes et vieux,
accompagnés de femmes plus ou moins jolies, plus ou moins élégantes. Et
la salle s’anima. Il y eut bientôt un scintillement d’yeux, des fusées
de rire, des éclats de joie fausse et vulgaire. L’atmosphère se chargea
de fumets, d’odeurs diverses, de parfums violents. Elle devint lourde et
mauvaise. M. de Limeray sentit arriver jusqu’à lui comme une marée
montante de lie humaine. Et tout cela, vu de la hauteur de ses soixante
ans, lui parut hideux et écœurant. Il regarda ses compagnons. Charley
Beauchamp et Willie Grey s’amusaient du spectacle sans en paraître
troublés. Quant aux trois Américaines, elles détaillaient les toilettes
des femmes, échangeaient quelques remarques à voix basse, babillaient
gaiement, visiblement enchantées de voir des choses choquantes. Dans ce
milieu surchauffé de sensualité, elles demeuraient froides, l’œil
limpide, la physionomie sereine.
Le marquis Verga, surprenant l’air étonné de M. de Limeray, se pencha
vers lui:
--Vous les voyez, fit-il, pas pour un sou de tempérament!
--Tant mieux pour elles!
--Et pour leurs maris donc!
Le regard de Dora avait été attiré par une vieille femme vêtue de noir,
dont les cheveux grisonnants étaient recouverts d’un fichu de dentelle
espagnole et qui dormait dans un coin, entourée de paniers remplis de
fleurs. Son sommeil résista quelques moments encore au bruit croissant
des voix et à la musique même; elle finit par se réveiller et, avec des
mouvements las, commença à trier ses fleurs, à les arranger en touffes.
--Voyez donc le charmant visage de cette pauvre femme, dit mademoiselle
Carroll. Je suis sûre qu’elle a une histoire.
Le «Prince» se retourna.
--Mais c’est Isabelle! s’écria-t-il, une vieille amie.
La bouquetière, entendant son nom, leva les yeux; des yeux bleus qui
avaient encore du charme et de la beauté. Elle regarda le comte, un
moment, puis le souvenir épanouit tout à coup sa figure et, obéissant au
signe qui lui était fait, elle vint sur la plate-forme.
--Comment, je te retrouve ici! dit M. de Limeray. Je croyais que tu
vivais de tes rentes dans quelque village des environs de Paris.
--Des rentes! moi, monsieur le comte! et d’où me viendraient-elles? Je
n’ai que ce que je gagne. Je travaille pour élever une nièce qui étudie
au Conservatoire et pour achever de payer les vingt pour cent que j’ai
promis à mes créanciers.
--Où demeures-tu?
--A Sannois.
--Et tu passes toutes les nuits dans cet enfer?
--Oui, jusqu’à l’heure du premier train qui me ramène chez moi.
--C’est dur.
--J’aime mieux cela que d’être clouée dans un fauteuil. Il me faut la
vie de Paris, même celle-ci... et des fleurs. Je ne pourrais pas m’en
passer.
--Fais-tu de bonnes affaires, au moins?
--Non. Autrefois, quand les jeunes gens avaient été heureux au jeu ou en
amour, ils vous jetaient un louis pour une fleur. Aujourd’hui, ils sont
mesquins, jusque dans le bonheur. Oh! ils sont rats! rats! répéta
Isabelle avec une intense expression de mépris.
Le comte ne put s’empêcher de sourire.
--Eh bien, va... fleuris-nous tous ce soir, dit-il; nous ne serons pas
rats.
Puis, se tournant vers Dora:
--Vous avez deviné, mademoiselle. Cette brave femme a une histoire. Elle
était, sous l’Empire, la bouquetière du Jockey-Club et portait toute
l’année les couleurs du cheval qui avait gagné le Derby de Chantilly.
Elle était jolie, passait pour honnête, gagnait de l’argent à pleines
mains. Cela excita l’envie dans sa famille. Sa mère, sur le conseil
d’une parente, je crois, l’accusa de la laisser mourir de faim et lui
intenta un procès qui fit beaucoup de bruit. Le Jockey la répudia et lui
retira ses honneurs. Elle ouvrit alors une boutique de fleuriste et fit
faillite. Je l’avais complètement perdue de vue.
Isabelle revint, apportant des touffes de roses adroitement arrangées,
qu’elle présenta aux trois Américaines; puis, s’approchant de M. de
Limeray, elle mit à sa boutonnière un superbe œillet blanc.
--En souvenir d’autrefois! dit-elle gentiment.
Le comte lui glissa un billet de cent francs dans la main.
--Je viendrai de temps en temps prendre de tes nouvelles, ajouta-t-il
avec bonté.
--C’est un fait exprès,--dit la marquise Verga en promenant les yeux
autour d’elle,--il ne se passe rien d’extraordinaire. L’autre soir,
paraît-il, une princesse russe a dansé sur les tables.
--Une princesse russe? répéta le comte de Limeray.--Vous m’étonnez.
--Quelle belle chose que l’éducation! fit Dora avec la plus drôle de
mine.--Vous pensez, je suis sûre, qu’une princesse américaine serait
seule capable de se livrer à de tels exercices. Mais voilà! par
politesse, vous ne le dites pas.
--Eh bien, vous vous trompez, mademoiselle, mon éducation n’est pas que
de surface. En compagnie d’Américaines comme il faut, une pareille
pensée ne me viendrait pas.
--Allons, il est dit que j’aurai toujours tort avec vous! confessa
gaiement la jeune fille.
A ce moment, quatre couples entrèrent bruyamment et vinrent s’asseoir à
une longue table, dressée en face de la plate-forme où l’on avait placé
les étrangers. On servit un homard énorme et l’on remplit les coupes de
Champagne. Bientôt, les voix s’élevèrent, des interpellations triviales
se croisèrent. La musique des tziganes se fit plus sauvage, plus
endiablée, comme pour servir d’excitant et d’accompagnement à la
débauche. Une des femmes porta aux lèvres de son voisin la coupe où elle
venait de boire, et lui en ingurgita de force le contenu. Une autre
passa son bras autour du cou de l’individu qui était à sa gauche et
frotta sa joue contre la sienne.
Les trois Américaines jubilaient intérieurement de voir que la scène se
corsait. Madame Ronald prenait un joli air de sévérité et, par un
mouvement de dignité instinctif, redressait la tête comme pour se mettre
au-dessus de ces choses grossières.
Au premier coup d’œil, M. de Limeray avait deviné à quelle catégorie
appartenaient ces hommes vêtus avec une certaine élégance, le gardénia à
la boutonnière, et ces filles flétries, parées de bijoux faux. Après
quelques instants d’observation, il se mit à rire:
--Ah! la bonne farce! la bonne farce! s’écria-t-il; mais ces gens-là
jouent la comédie! Ils sont payés pour être inconvenants, pour faire du
potin! Elle était payée, votre princesse russe, madame Verga! Je
comprends maintenant le «Vous verrez tout» du garçon.
--Ma parole d’honneur, je crois que vous avez raison! dit Willie Grey
stupéfait.
--Et tous ces gens,--ajouta le comte en faisant des yeux le tour de la
plate-forme,--des Anglais, des Américains, des Hollandais, des
Norvégiens... il y a même des Norvégiens!... s’en iront persuadés qu’ils
ont assisté à une scène de la vie de Paris, de la grande vie encore! Ils
affirmeront que notre ville est la plus immorale du monde, qu’il y a des
restaurants où l’on s’embrasse publiquement; et la petite représentation
de débauche est pour eux seuls, pour satisfaire aux goûts qu’on leur
prête! Voyez, les Parisiens qui sont ici ne s’occupent pas de cette
table, ils connaissent le truc, probablement... Je me félicite d’être
venu et d’avoir pu vous éclairer, vous!
--Vous croyez vraiment,--dit Hélène d’un air penaud,--que ces
messieurs...
--De jolis messieurs! interrompit le comte. Regardez ce qui se passe.
Une des soupeuses semblait avoir jeté son dévolu sur un jeune Anglais à
figure rasée, de physionomie très pure, qui fumait son cigare et buvait
de la bière à une table voisine. Elle lui lançait, une à une, les fleurs
d’une corbeille qui se trouvait devant elle.
--Si son compagnon payait le souper,--dit M. de Limeray à Charley
Beauchamp,--il ne souffrirait pas cette provocation.
--Assurément non! Vous ne vous êtes pas trompé, nous sommes volés. Sur
cette certitude, nous n’avons rien de mieux à faire qu’à nous en aller.
--Oh! attendons de voir comment cela finira avec cet Anglais! pria la
marquise.
Les fleurs continuaient à pleuvoir sur l’étranger; quelques-unes
l’atteignirent à la tête, d’autres en plein visage, sans le tirer de son
impassibilité. Il prit, tour à tour, une rose, un œillet, une tubéreuse,
les respira longuement, les froissa entre ses doigts; son regard demeura
vague et lointain, un sourire erra sur ses lèvres minces, un sourire où
il y avait du défi. On eût dit qu’il avait fait un pari avec lui-même et
qu’il le tenait.
La femme qui l’avait provoqué, exaspérée de cette indifférence, se leva
brusquement, vint s’asseoir à ses côtés et, le coude sur la table, elle
lui parla de près. Le champagne avait redonné un éclat passager à son
visage; elle était belle encore à tenter quelqu’un. Le jeune homme
l’écouta sans sourciller, puis après l’avoir examinée un instant, avec
des yeux froids comme l’acier, il se leva.
--Je ne comprends pas votre langage, dit-il en anglais.
Et, la plantant là, il se dirigea vers la porte.
Suffoquée, humiliée, la fille le regarda s’éloigner avec une expression
effrayante. On pouvait craindre qu’elle ne s’élançât sur lui.
--Mufle! cria-t-elle de toute sa voix.
Et, soulagée par cette injure, dissimulant la colère de sa défaite sous
un sauvage éclat de rire, elle alla reprendre sa place.
--Cette fois, nous en avons eu pour notre argent! dit Willie Grey en
riant.--Nous pouvons partir, je crois.
--Êtes-vous suffisamment édifiées, mesdames? demanda le marquis.
--Oui, oui! répondirent les Américaines.
--Ce n’est pas malheureux.
Au sortir du restaurant, tous eurent une aspiration profonde.
--Comme c’est bon, l’air propre! fit Hélène.
--La vie propre aussi! ajouta Charley Beauchamp, d’un ton où perçait le
regret d’avoir cédé à la fantaisie de sa sœur.
Les Verga, qui demeuraient aux Champs-Elysées, hélèrent une voiture.
--Rentrons à pied,--proposa Hélène,--et aussi lentement que possible:
cette nuit est divine.
--Et quel contraste avec ce que nous quittons! dit le comte de Limeray,
s’arrêtant au milieu de la rue Royale. Voyez.
Sous un ciel infiniment pur et très haut, dans la lumière douce de la
lune, la place de la Concorde paraissait immense et étrange. A cette
heure, ce n’était plus un carrefour de Paris, avec son obélisque aux
lignes hiératiques, la voie blanche du pont menant à un palais
d’architecture grecque, la large avenue des Champs-Élysées fuyant
mystérieusement sous la verdure, les terrasses désertes et les jardins
silencieux des Tuileries, elle ressemblait à l’agora de quelque ville de
rêve sur laquelle planait le sommeil et qui donnait une délicieuse
sensation d’immobilité, d’apaisement et de repos.
--En effet, dit Hélène, quel contraste! Savez-vous? ce que nous nommons
le mal et le laid, ce n’est que les ombres nécessaires pour mettre en
relief le bon et le beau. Sans ces ombres, nous ne les verrions
peut-être pas.
M. de Limeray regarda avec surprise cette jolie femme lançant
tranquillement une pensée philosophique d’une telle portée.
--C’est bien hardi ce que vous avancez là.
--Oui, choquant même, mais cette idée m’est souvent passée par la tête.
Ce soir, elle me revient forcément. Il fallait que j’allasse dans ce
vilain restaurant pour sentir toute la beauté de cette nuit de
printemps. J’ai pour mari un savant doublé d’un philosophe. Il cause
volontiers avec moi. Je ne lui prête pas toujours une attention bien
soutenue, mais nombre de ses paroles se fixent dans mon cerveau, je ne
sais comment. Cela me fait des pensées, des pensées qui vont et viennent
à travers mes plaisirs, mes préoccupations de toilette... Il faut croire
que je ne suis pas aussi frivole que j’en ai l’air.
--Alors, vous ne regrettez pas d’avoir été chez Loiset?
--J’en suis ravie!
--Et toutes vos compatriotes ont la curiosité de ces endroits-là?
--Oh! non,--rectifia honnêtement madame Ronald.--La majorité même des
Américaines ne mettrait pas le pied dans un restaurant de nuit... Les
mondaines de ma génération, par exemple, ont toutes de ces curiosités!
C’est amusant de jeter, de temps à autre, un coup d’œil sur l’abîme
quand on se sent la tête solide.
--Vous aimez le danger?
--Je l’adore.
--Vous l’avez bravé souvent?
--Souvent, oui... Le fleuretage a cela de bon qu’il finit par rendre
réfractaire, et comme, en Amérique, nous le pratiquons dès l’enfance,
nous sommes à peu près incombustibles. Quant à moi, j’ai pris pour
emblème une salamandre. Je l’ai mise sur les panneaux de mon cabinet de
toilette, fait graver sur mon cachet, et tenez!...
Hélène, entr’ouvrant son collet, montra du doigt, piquée à son corsage,
tout contre sa gorge et brillant d’un éclat froid et cruel, une petite
salamandre en diamants avec des yeux d’émeraude.
--Ne dites jamais cela à un Européen jeune. Vous lui donneriez une
terrible tentation... Vous me faites regretter de n’avoir pas trente ans
de moins.
--Oh! je ne crains rien, ni personne! répliqua madame Ronald avec un
beau rire de défi.
--Eh bien, c’est plus fort que moi, je ne puis croire à votre
insensibilité.
--Pourquoi?
--Je ne saurais vous l’expliquer, c’est une impression, et avec la
liberté d’un vieil ami, je vous dirai: «Prenez garde! Il ne faut pas
tenter Dieu, il faut encore moins tenter l’homme: il pourrait avoir son
heure!»
Madame Ronald ne répondit rien. Ces mots jetèrent en elle un vague
malaise et elle changea brusquement la conversation.
Dora marchait devant et babillait gaiement avec Charley Beauchamp et
Willie Grey.
--Enfin, vous vous êtes amusée, ce soir, chez Loiset? demanda Willie.
--Énormément! Puis j’ai eu ces belles roses... J’ai vu l’ex-bouquetière
du Jockey-Club sous l’Empire et appris son histoire qui m’a vivement
intéressée. Ensuite j’ai assisté à la victoire de la vertu britannique
sur la perversité parisienne et j’ai appris qu’on se moque de nous chez
Loiset. Je n’ai pas perdu ma soirée! Mon courrier de demain fera venir
l’eau à la bouche à toutes mes amies.
Willie Grey ne put s’empêcher de sourire.
--Parlez-moi d’une Américaine pour savoir tirer parti des gens et des
choses!
--Mufle!
--C’est à moi que vous dites cela? fit le jeune peintre suffoqué.
--Non, non! répondit mademoiselle Carroll en riant de tout son cœur.--Je
répète ce mot pour ne pas l’oublier.
Comme la jeune fille finissait sa phrase, tout le monde se trouva devant
la porte de l’Hôtel Continental.
On échangea les adieux et les poignées de main.
Et dans l’ascenseur, au grand ahurissement du garçon, Dora avançant,
arrondissant les lèvres, haussant comiquement la tête, lança tout à
coup:
--Mufle! mufle!... Ah! non, je n’ai pas perdu ma soirée!