Les îles Marquises ont également occupé l'attention publique. Pouvait-il
en être autrement? Un pays vierge, cela est si rare! Beaucoup d'autres
ont abordé ce sujet avant nous, et particulièrement M. l'amiral
Dupetit-Thouars, qui y est entré avec plusieurs frégates. Nous n'en
avons pas autant à notre service; mais du moins pouvons-nous faire ce
que M. Dupetit-Thouars n'a pas fait; chacun son art. M. Dupetit-Thouars
est marin; nous sommes peintres de portraits; M. Dupetit-Thouars
s'embosse dans la question des îles Marquises, nous la peignons d'après
nature. Ceci représente la reine des îles Marquises arborant le drapeau
de la civilisation. La civilisation l'offre avec politesse; la reine
sauvage le reçoit avec une mine dont je me défierais: elle a vraiment
l'air de dire à la civilisation: «Tu m'embêtes!»
[Illustration.]
Ici finissent les admirables annales de l'année 1843. Heureux qui a vécu
dans cette illustre année! Heureux qui a pu mourir avec elle! il ne se
fera jamais rien d'aussi grand!
Le jour de l'an en Europe.
Tous les peuples un peu civilisés de notre globe ont cru devoir, à une
certaine époque de leur histoire, et pour des causes faciles à
comprendre, mesurer le temps, c'est-à-dire inventer ce qu'on appelle en
français des années, des mois, des jours, des heures, des minutes et des
secondes. Mais ce besoin commun, les divers membres de la grande famille
humaine ne l'ont pas satisfait de la même manière. Il y a eu, depuis le
commencement du monde jusqu'au 31 décembre 1843, un nombre beaucoup trop
considérable de _calendriers_, _d'ères_, de _cycles_, etc., qui font le
bonheur des savants et le désespoir des ignorants. L'Europe moderne
a,--la Russie et la Grèce exceptées, toujours fidèles au vieux
style,--adopté pour son usage particulier un calendrier appelé
grégorien, du nom du pape Grégoire XIII, son inventeur. Cet estimable
successeur de saint Pierre, corrigeant une grave erreur du calendrier
romain, retrancha, comme chacun sait, à l'année 1582, dix jours qu'elle
avait de trop, et il décida qu'à l'avenir on supprimerait trois
bissextiles en l'espace de quatre cents ans. Aujourd'hui, grâce à cette
réforme, l'année européenne se compose de 365 jours, et tous les quatre
ans elle est bissextile, c'est-à-dire qu'elle a 366 jours.
Non-seulement l'année n'a pas toujours été aussi longue ou aussi courte
qu'elle l'est actuellement, mais en outre elle a commencé à des époques
différentes. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple:
En France, du temps de Charlemagne, Noël était le premier jour de l'an.
A dater de la fin du onzième siècle jusqu'en 1563, Pâques ou plutôt le
samedi-saint, l'emporta sur Noël. Le 25 mars (le jour de la Conception)
triompha à son tour de ses deux rivaux. Enfin un édit de Charles IX,
daté du 4 août 1563, décréta que dorénavant l'année commencerait en
France le 1er janvier.
Une semblable confusion exista durant plusieurs siècles dans les autres
contrées de l'Europe. Peu à peu, cependant, l'ordre se rétablit, et
l'unité remplaçant le chaos, le 1er janvier, vainqueur de ses trois
adversaires, fut proclamé sans opposition le souverain absolu de
l'année. Il règne seul maintenant sur ses 364 sujets, si bien façonnés
au joug, qu'ils n'essaient plus du s'y soustraire. Noël, Pâques et la
Conception, ou le 25 mars, se contentant des honneurs qu'on leur rend
encore, ont cessé de réclamer le glorieux privilège du briller sur tous
les almanach en général, et sur celui de _l'Illustration_ en
particulier, à la tête de l'année nouvelle.
Toutefois, bien qu'elles reconnaissent son autorité plusieurs grandes
nations de l'Europe persistent à refuser au 1er janvier les hommages
dont certains autres peuples se plaisent à l'accabler. Qu'a-t-il donc
fat pour mériter un pareil honneur? Le 25 mars, Noël et Pâques
n'étaient-ils pas plus dignes du commencer l'année? Le 25 mars, la
vierge Marie avait conçu le fils de Dieu; le jour de Noël, Jésus-Christ
avait reçu la vie dans une étable du Jérusalem; le jour de Pâques, il
était ressuscité. Aussi en Angleterre, en Espagne, en Italie, en
Allemagne, ce n'est point le 1er janvier que l'on fête, c'est la Noël,
c'est le jour de la naissance du Christ. Christmas, Pascwa, Natale,
Weinhnachten, en 1844, _l'Illustration_ racontera et représentera les
curieuses cérémonies publiques et privées que ramène chaque année votre
glorieux anniversaire!
L'Allemagne seule a, depuis quelque temps, sans négliger la
_Weinhnachten_, fait quelques avances au _Neu yahr_; tandis que
l'Angleterre, l'Espagne et l'Italie assistent dans un morne
recueillement au renouvellement de l'année, l'Allemagne, s'est décidée à
se divertir le 1er janvier; elle célèbre même le 31 décembre presque
avec autant du pompe que de joie. Pourquoi tout ce bruit? quelle
heureuse nouvelle nous annoncent ces cloches, ces pétards, ces fusées?
C'est la mort d'une année que l'on célèbre. Il paraît qu'elle inspire
peu de regrets. Mais nous sommes dans une ville universitaire. La nuit
est sombre; onze heures viennent du sonner. Où vont ces jeunes étudiants
avec leurs torches et leurs fusils? Suivons-les. Ils s'arrêtent devant
une maison de belle apparence; c'est celle du prorector. Des
acclamations retentissent:» «L'année va finir; que celle qui lui
succédera soit heureuse pour notre prorector!» Cependant cette foule si
agitée et si bruyante
[Illustration: Un Grand Lever de la reine d'Angleterre.]
[Illustration: La Bénédiction de la Newa à Saint-Pétersbourg.]
reste immobile et garde un silence religieux. Une fenêtre de la maison
du prorector s'est ouverte, et ce digne personnage apparaît aux regards
charmés des étudiants Il tient un verre à la main, et quand il a
suffisamment remercié ses élèves de leur visite et de leurs souhaits il
vide son verre en leur souhaitant à tous une bonne année, et il le jette
à terre, car ce serait commettre une profanation que de boire une autre
fois dans un verre qui a servi à un si noble usage. A peine le sacrifice
est-il accompli, que de nouveaux vivat retentissent; le prorector ferme
sa fenêtre, et les étudiants vont rendre les mêmes hommages aux plus
populaires de leurs professeurs.
A l'intérieur des maisons, chaque famille se divertit à sa manière: les
uns boivent, les autres mangent; ceux-ci dansent, valsent ou chantent;
ceux-là jouent des charades; partout on s'amuse. Cependant minuit
approche; l'aiguille de la pendule se dirige avec la même vitesse; dans
le palais et dans la chaumière, vers l'heure fatale. Nobles, bourgeois
et paysans, muets et immobiles, tiennent leurs regards fixés sur
l'horloge ou sur la montre qui leur marque la marche rapide du temps....
Au même instant un seul cri s'échappe de plusieurs millions de bouches:
_Prosst neu jahr_(vienne le nouvel an). Heureux celui qui, dans sa
famille, a prononcé le premier ces paroles sacramentelles... que tout le
monde répétera le lendemain matin en s'abordant.
Des que le dernier écho de _prosst neu jahr_ a cessé de su faire
entendre, «un domestique apporte du vin ou du punch, nous apprend le
respectable M. Howitt, dans sa _Domestic and rural life in Germany_,
avec les souhaits que les parents et les amis se sont faits pour le
nouvel an. En général, ces souhaits sont écrits en vers sur une belle
feuille de papier surchargée d'ornements dorés. Tous les assistants,
choquant leurs verres, se souhaitent mutuellement une bonne année; puis
le maître de la maison ouvre et lit les souhaits écrits; la plupart ne
sont pas signés, et causent des explosions d'hilarité; car les auteurs
de ces épîtres anonymes reprochent souvent leurs ridicules à leurs
parents et à leurs amis, en leur donnant le conseil de s'en corriger.
«Quand le dernier souhait a été lu, ou joue, dans la plupart des
familles, à un jeu très-ancien, qu'on appelle le jeu de farine, de l'eau
et des clefs: trois assiettes sont rangées sur une table ronde placée au
milieu d'une chambre: dans la première, on met de la farine; dans la
seconde, de l'eau; dans la troisième, un trousseau de clefs; alors tous
les célibataires des deux sexes vont tour à tour, les yeux recouverts
d'un épais bandeau, prendre sur la table une de ces trois assiettes que
les assistants changent sans cesse de place, heureux celui dont la main
se pose sur le trousseau de clef! il épousera la personne qu'il aime;
celui ou celle qui blanchit ses doigts dans la farine se mariera avec
une veuve ou avec un veuf; mais malheur à l'infortuné qu'un sort jaloux
conduit tout droit sur l'assiette pleine d'eau! il est sûr de mourir
célibataire. Cette espèce de loterie terminée, les danses et les jeux
recommencent.
[Illustration: La polonaise à la cour de Russie.]
Du salon de la petite bourgeoisie de l'Allemagne, passons sans
transition à la cour du plus puissant souverain de l'Europe, de
l'empereur de Russie; car nous y assisterons à une cérémonie
caractéristique dont un témoin oculaire nous a rapporté un charmant
dessin. Deux fois chaque année, le 1er-15 janvier et le jour de la fête
de l'impératrice, l'empereur de Russie ouvre son palais à ceux de ses
sujets qui ont obtenu d'avance des billets d'admission. Des soldats, des
marchands, des laboureurs, s'y montrent dans leur costume national aux
côtés des courtisans. Les invités qui portent le frac sont tenus d'avoir
un petit manteau de soie noire appelé _vénitien_.
[Illustration: Les baisers du jour de l'an, dessin de Grandville.]
«Les salles du palais, a dit un voyageur moderne, remplies de monde,
sont un océan de têtes à cheveux gras, toutes dominées par la noble tête
de l'empereur, de qui la taille, la voix et la volonté planent sur son
peuple. Ce prince paraît digne et capable de subjuguer les esprits comme
il surpasse les corps; une sorte de prestige me semble attaché à sa
personne; au palais de Saint-Pétersbourg comme à la parade, comme à la
guerre, comme dans tout l'empire, comme toujours on voit en lui l'homme
qui règne.
«Les personnes de la cour, le corps diplomatique, les étrangers invités
et les gens du peuple admis à la fête, sont introduits pêle-mêle dans
les grand appartements; vous attendez là pendant assez longtemps, pressé
par la foule, l'apparition de l'empereur et de la famille impériale. Dès
que le maître, ce soleil du palais, commence à poindre, l'espace s'ouvre
devant lui; suivi du son noble cortège, il traverse librement et sans
même être effleuré par la foule, des salles où l'instant d'auparavant on
n'aurait pas cru pouvoir laisser pénétrer une seule personne de plus.
Aussitôt que Sa Majesté a disparu, le flot des paysans se referme
derrière elle; c'est l'effet du sillage après le passage d'un vaisseau.
«La noble figure de Nicolas, dont la tête domine toutes les têtes,
imprime le respect à cette mer agitée; c'est le Neptune de Virgile; on
ne saurait être plus empereur qu'il ne l'est. Il danse pendant deux ou
trois heures de suite des polonaises avec des dames de sa famille et de
sa cour. Cette danse était autrefois une marche cadencée et
cérémonieuse; aujourd'hui c'est tout bonnement une promenade au son des
instruments. L'empereur et son cortège serpentent d'une manière
surprenante au milieu de la foule, qui, sans prévoir la direction qu'il
va prendre, se sépare cependant toujours à temps pour ne pas gêner la
marche du souverain.»
Singulier contraste! le souverain le plus absolu de l'Europe, le czar de
toutes les Russies, reçoit le peuple dans son palais le 1er jour de
l'année; et le souverain le moins puissant, politiquement parlant, la
reine d'Angleterre, n'admet que la plus haute et la plus fière
aristocratie de ses trois royaumes à lui présenter ses respectueux
hommages le jour du Noël. Nos deux dessins, placés en regard l'un de
l'autre, feront faire encore un autre rapprochement non moins bizarre. A
Saint-Pétersbourg, l'empereur présente l'impératrice comme son égale,
ils marchent sur le même rang, en se tenant par la main; à Londres, la
reine a seule le droit de s'asseoir; son _mari_ est obligé de se tenir
debout comme spectateur derrière son trône.
Le 1er janvier, a lieu, à Saint-Pétersbourg, une cérémonie dont nous
dormons aussi la représentation fidèle: nous voulons parler de la
bénédiction des eaux de la Newa. Une chapelle en bois est construite
tout exprès chaque année près du palais impérial, sur le bord du fleuve;
en face, de l'autre côté, s'élèvent les remparts du granit de la
forteresse, dominés par l'église de Saint-Pierre et de Saint-Paul. A
l'heure fixée, l'empereur, suivi du son état major, se rend à cheval a
cette chapelle; puis, mettant pied à terre, il monte à la place qu'il
doit occuper, près des étendards de la garde. Aussitôt arrivent en
procession l'archimandrite et le clergé métropolitain; on bénit en même
temps les eaux de la Newa, les armes et les drapeaux de la garnison du
Saint-Pétersbourg, qui assiste tout entière à cette cérémonie. Au moment
de la bénédiction, des saints sont échangés entre la forteresse et
l'artillerie de la garde, rangée sur les glaces.
Pourquoi bénit-on la Newa? Est-ce pour qu'à la fonte des glaces
prochaines, elle ne cause pas trop de dégâts dans cette ville
artificielle, que ses débordements menacent sans cesse d'une ruine
complète? Nous l'ignorons. Ce qui est positif, c'est que la débâcle
passée, le fleuve libre, des coups de canon annoncent cet heureux
événement à tous les habitants de la ville. «Aussitôt, raconte M. Kold,
quelle que soit l'heure du jour, ou de la nuit, le commandant de la
forteresse, en grand uniforme, et accompagné par tout son état-major, se
rend au; palais dans une gondole richement décorée, porteur d'un
magnifique verre de cristal rempli de l'eau de la Newa, qu'il va offrir
au czar au nom du printemps et du dieu du fleuve: admis en la présence
de son souverain, il lui annonce que l'hiver vient de finir, et que la
Newa est rendue à la navigation; désignant ensuite de la main la gondole
amarrée au quai,--le premier cygne flottant sur les eaux,--il présente à
l'empereur le verre de cristal rempli d'eau de la Newa, et Sa Majesté lu
vide immédiatement à la santé et à la prospérité de sa capitale. C'est
le verre d'eau le plus cher qui se boive sur toute la surface du globe;
car, selon un ancien usage, l'empereur le rend plein d'or à celui qui le
lui a offert plein d'eau. Autrefois, ou le remplissait jusqu'aux bords
du pièces de ce précieux métal; mais chaque année les verres
augmentaient de volume; l'empereur, voyant qu'il avait toujours une plus
grande quantité d'eau à avaler et une plus forte somme à payer, déclara
qu'à l'avenir il ne donnerait que 200 ducats,--prix impérial, après
tout, pour un verre d'eau.
Que pourrai-je vous apprendre, ô mes très-chers lecteurs et lectrices,
des us, coutumes et cérémonies du premier jour de l'an en France. Ne les
connaissez-vous pas tous et toutes aussi bien que moi?... Lundi encore
vous jouerez un rôle plus ou moins agréable dans leur dix-huit cent
quarante-quatrième représentation depuis l'ère chrétienne; mais mon
confrère le _Courrier de Paris_ s'est chargé de vous raconter un peu
plus loin les _petits bonheurs_ et les _petites misères_ du jour de
l'an. Je m'arrête donc... Permettez-moi, toutefois, de vous donner un
conseil utile: méfiez-vous des baisers du Jour de l'An, en particulier,
comme de tous les baisers en général. Ce langage universel que les muets
parlent et que les sourds entendent, personne,--hélas!--ne peut se
vanter d'en comprendre le véritable sens.--Il dit toujours plus ou moins
qu'il ne semble dire.--Ne le jugez pas surtout d'après
l'apparence.--Essaye de distinguer ici ses nombreuses espèces ou
variétés, ce serait vouloir faire l'histoire du coeur humain depuis lu
naissance du premier homme jusqu'à la Saint-Sylvestre de l'année qui va
mourir. Quelle touchante, mais quelle triste, quelle lamentable, quelle
longue histoire! Nous n'entreprendrons pas une pareille tâche; à peine
même si nous tenterons de vous révéler pourquoi les douze baisers de
Judas que notre grand artiste, Grandville, a dessinés tout exprès pour
_l'Illustration_, sont indignes de votre confiance.
Commençons par la droite. Ce baiser qu'une jeune fille et son frère
laissent prendre ou donnent à leur grand-père sur leur front, ce sont,
en réalité, Polichinelle ou la poupée qui le reçoivent.--Pourquoi cette
femme embrasse-t-elle son mari avec tant d'effusion? Pourquoi
serre-t-elle sa tête contre sa poitrine? Mais ne voyez-vous pas ses
regards avides qui cherchent dans l'espace le cachemire ou les bijoux
que son trop joyeux époux lui apporte?--Et ce grand barbu, qui approche
ses lèvres des joues paternelle, est-ce par affection? non, certes;
c'est un à-compte qu'il paye à ses créanciers.--Si ce neveu consent à
becqueter, non-seulement sa vieille tante, mais son perroquet, un jour à
venir, soyez en sûr, il héritera d'une fortune
considérable.--Croyez-vous que ces trois baisers superposés soient plus
sincères? Pour moi, j'en doute: cette chatte et ce chien se battront
demain comme hier; ce jeune collégien donne à sa maman un oeuf pour
avoir un boeuf; ces deux amies continueront à se détester et à médire
l'une de l'autre. Mais que vois-je? Jean-Jean, mon ami, vous avez
attendu longtemps cette occasion désirée? Si vous le pouviez, petit
scélérat, vous seriez capable d'en abuser; nous avons les yeux sur vous,
et vous vous modérerez. Au-dessous de ces deux vieux amis qui songent au
temps passé et aux baisers d'autrefois, et qui regrettent
Leurs bras si dodus.
Leurs jambes bien faites
Et leurs jours perdus...
deux jeunes femmes--sexe perfide--accordent une légère faveur à deux
hommes vieux et laids, mais qui sont riches... Heureusement, mes chers
lecteurs et vous mes chères lectrices, il y a encore sur cette terre des
âmes pures, des coeurs tendres et des baisers sincères: c'est ce que je
vous souhaite, quant à moi, pour l'année 1844.
Le Jour de l'An en Chine.
Hors de l'Europe, nous ne ferons qu'une excursion, mais elle sera assez
curieuse pour tenir lieu de plusieurs autres. Nous irons tout simplement
en Chine. N'ayant pas eu le bonheur de visiter en personne le Céleste
Empire, nous nous voyons forcé d'emprunter les renseignements suivants à
Davis (1) et à Dobel (2).
[Note 1: _La Chine_, par Davis traduit de l'anglais par Pichard. Paris,
Paulin, 2 vol in-8, 7 fr.]
[Note 2: _Sept années en Chine_, nouvelles observations sur cet empire,
par Pierre Dobel; traduit du russe par le prince Emmanuel Galitzin.
Amyot. I vol. in-8, 7 fr. 50 c.]
«C'est sur la lune que s'évalue l'année chinoise, dit Dobel; aussi en
résulte-t-il que, bien que cette année soit de douze mois, le compte des
jours ne donne jamais ce résultat exact; ce qui oblige les Chinois à
combler le déficit en ajoutant à la fin de l'année un certain nombre de
fêtes, et en comptant un treizième mois dans les années qui suivent
chaque période de dix-neuf ans.
«A peine approche-t-on de la fin du l'année, que tous, pauvres comme
riches, abandonnent leurs affaires pour ne plus songer qu'à fréquenter
les temples, les spectacles et à faire bonne chère. Il est censé que
toutes les affaires pendantes doivent être réglées de concert, et à la
satisfaction des parties, la veille du nouvel an. A cette époque, le
pouvoir des mandarins rôle suspendu durant quelques jours, ce qui
produit parfois des désordres, à cause de la faculté qu'ont alors les
particuliers de régler leurs comptes et leurs affaires conformément à
d'anciennes coutumes.
«Il n'y a peut-être pas de peuple au monde qui ait moins de fêtes que
les Chinois, nous apprend à son tour M. Davis; la principale et presque
la seule époque de réjouissance universelle est le nouvel an. C'est
alors, on peut le dire, que tout l'empire est _hors de lui_ ou peu s'en
faut. A l'approche de la nouvelle lune, lorsque le soleil atteint le
quinzième degré du Verseau (le commencement de l'année civile des
Chinois), toutes les administrations sont fermées dix jours à l'avance,
et les mandarins serrent leurs sceaux jusqu'au vingtième jour de la
première lune. Le soir du dernier jour de l'année qui s'achève, tout le
monde veille jusqu'à minuit. A cette heure commence un interminable
vacarme de pétards, de fusées et de feux de joie; la consommation des
pièces d'artifices est si prodigieuse, que l'air devient charge de
nitre. Depuis minuit jusqu'à l'aurore, chaque habitant exécute les rites
sacrés ou prépare sa maison pour la solennité du premier jour du nouvel
an. Dès le matin, une foule immense assiège les temples.
«Soun Nin, ajoute M. Dobel, est le nom des solennités du Jour de l'An:
on les fête aux quatre coins de la ville, dans quatre temples. A
l'approche du jour de fête de chacun de ces temples, on construit dans
leur voisinage de grands théâtres en bambous, sur lesquels sont ensuite
représentées des pièces en l'honneur de la divinité du temple.--Chaque
maison se fournit alors de lanternes neuves; on colle du papier rouge à
sa porte ou à celui de ses angles où sont placés les pénates;
l'ameublement est renouvelé, et la famille se pare de ses plus beaux
habits.
«Cette dernière coutume est obligatoire; car un Chinois se croirait voué
à la pauvreté pour toute l'année, s'il n'avait été bien vêtu le Jour de
l'An; aussi emploie-t-il tous les moyens en son pouvoir pour observer
cette coutume, au point de dérober parfois les habits qu'il ne serait
pas en état du s'acheter.
«Les fêtes du nouvel an doivent durer dix jours d'après la loi, mais
souvent on les prolonge du double.
«La première, journée se nomme Kay-Yat (_le jour des oiseaux_). Cette
fête est destinée à rappeler que les volatiles sont une des nourritures
de l'homme; on s'abstient de viande durant ce jour, et les rigoristes
observent même un jeûne sévère.
«La deuxième journée se nomme Kou-Yat (_le jour des chiens_). Lus
Chinois vénèrent tellement les chiens, qu'ils ont des ouvriers
spécialement chargés de leur fabriquer des cercueils; ils croient qu'un
de leurs sages fut préservé de la mort par un de ces animaux, qui dévora
son assassin; et pourtant, par une singulière inconséquence, les Chinois
mangent la chair de cet animal.
«Le troisième jour est Chen-Yat, ou le _jour des porcs_. Il en est de
cette solennité comme du la précédente; les Chinois vénèrent la mémoire
d'un de ces animaux qui sauva, suivant eux, un manuscrit précieux de
l'incendie; aussi s'abstient-on de la chair du porc durant ce jour.
[Illustration.]
«Le quatrième jour s'appelle Yaong-Yat (_le jour des brebis_). Ce jour
est consacré à Pun-Kyon-Yengi, berger qui vécut pauvre, ne se
nourrissant que de légumes et n'ayant pour vêtement que l'écorce des
arbres, mais qui enseigna tout le parti que l'on pouvait tirer de la
toison des brebis, «Le cinquième jour se nomme New-Yat (_le jour des
vaches_). Un de ces animaux allaita un jeune enfant dont les parents
avaient péri, et qui, étant devenu mandarin par la suite, lui éleva un
temple. Telle fut la cause première de l'institution de cette fête;
aussi beaucoup de Chinois s'abstiennent-ils tout à fait de la chair de
boeuf; d'autres y renoncent à l'âge de 40 ans, sans quoi ils croiraient
leur salut compromis.
«La sixième journée est le Ma-Yat, ou le _jour des chevaux_. Cette fête
a été instituée afin d'inspirer au peuple de la considération pour cet
utile quadrupède.
«C'est à _l'homme_ qu'est consacré le septième jour; il Se nomme
Yen-Yat. Pon-Tso, qui apprit aux Chinois à se nourrir de riz, de blé et
de viande, est la divinité de ce jour.
«C'est encore à Pon-Tso qu'est dédié le huitième jour, nommé Ko-Yat _le
jour des grains_. Pon-Tso enseigna le premier que l'on pouvait utiliser
les grains et s'en nourrir.
«Pon-Tso est aussi la divinité du neuvième jour, et quiconque veut
obtenir du bonheur doit s'empresser de lui porter des offrandes le jour
du Mo-Yat _jour du lin_.»
Empruntons un dernier renseignement à M. Davis. «Comme les Européens,
les Chinois se font des visites et des présents le premier jour de l'an,
et ils s'envoient de grandes cartes de félicitation ornées d'une gravure
sur bois représentant les trois principales félicités dont les hommes
puissent, selon eux, jouir sur la terre, savoir: un héritier, un emploi
public (ou de l'avancement) et une longue vie. Ces trois souhaits sont
indiqués par les figures d'un enfant, d'un mandarin et d'un vieillard
accompagné d'une cigogne, emblème de la longévité. Grâce à la
complaisance, de M. Fournier, éditeur de _la Chine ouverte_ (3),
_l'Illustration_ peut offrir à ses abonnés un _fac-similé_ de l'une de
ces cartes, imprimées en général en Chine, comme dans _la Chine
ouverte_, sur papier rouge. Les caractères chinois placés en tête
signifient: «Que votre bonheur soit florissant;» ceux, qui sont imprimés
sur le côté se traduisent ainsi: «Moi Ma-Tso-Lang (nom honorifique de
Soaqua), je vous salue humblement.»
[Note 3: Cinquante livraisons à 30 centimes; par Old Nick et A Borget. 5
livraisons ont paru.]
De l'Origine des Étrennes.
«Les Humains, dit M. Charles Dezobry dans son bel ouvrage: _Rome au
siècle d'Auguste_, font un jour de fête du renouvellement de l'année.
Ils croient que des présages certains sont attachés au commencement de
chaque chose et aux kalendes, ou premier jour du mois de janvier, qu'ils
regardent comme l'auspice de l'année; ils cherchent à multiplier les
bons présages ce jour-là: ils se visitent les uns les autres, il
s'accueillent mutuellement par les voeux les plus prospères et les
paroles les plus agréables, évitant avec soin toutes celles qui seraient
profanes.
«Ils accompagnent ces souhaits de présents réciproques que l'on nomme
_etrena_, étrennes, autre signe de bon présage, ce nom signifiant un
bonheur qui doit se répéter trois fois, comme si l'on disait _trena_ en
supprimant l's, ainsi que faisaient les anciens. L'usage des étrennes
remonte au temps du roi Tatius. Tout le momie en donne et en reçoit, à
quelque classe que l'on appartienne, dans quelque condition que l'on se
trouve. Ces présents sont en général de peu de valeur, mais le choix
n'en est pas tout à fait arbitraire. Afin qu'ils portent vraiment le
caractère d'heureux présages, on choisit des dattes, des figues sèches
et du miel blanc renfermé dans son rayon, pour que les dieux veuillent
attacher aux événements futurs les heureux succès dont leur saveur est
le symbole, et que rien n'altère la douceur des auspices sous lesquels
l'année a commencé son cours.
«On joint encore à ces dons de petites pièces de monnaies de bronze
appelées _stips_, afin que les présages soient complets pour tous les
voeux que l'on peut former, cette dernière offrande servant
symboliquement à flatter la passion des richesses.
«Comme personne ne peut se dispenser de donner des étrennes, les clients
en portent aussi à leurs patrons, mais uniquement pour se conformer à
l'usage: leur présent se compose simplement d'un as de cuivre et d'une
datte recouverte d'une très-légère feuille d'or.
«Les riches ne se bornent point à ces étrennes sacramentelles; ils y
joignent de beaux présents de tout ce que produit la terre ou la mer.
Le jour des kalendes de janvier, tous les Romains allaient offrir des
étrennes à Auguste.--L'_Imperator_ les recevait comme à une
_salutation_; il était assis dans _l'atrium_ de sa maison: on défilait
devant lui, et chaque citoyen, tenant son offrande à la main, la
déposait en passant aux pieds de ce dieu terrestre. Ces étrennes étaient
de la monnaie d'argent; car la générosité des citoyens se trouvait
stimulée par l'intérêt personnel, attendu que le prince rendait à tous
une somme égale et même supérieure à la valeur de leurs présents.
Si nous en croyons certains écrivains, M. Dezobry ne nous aurait pas
donné la véritable explication de l'origine des étrennes, ou plutôt de
l'étymologie de ce mot.
Selon l'_Anacharsis_ romain que nous venons de citer, _strena_ est un
bonheur qui doit se répéter trois fois. Or, M. Spon et le père
Tournemine, auteurs de deux petits traités spéciaux sur l'origine des
étrennes, ne sont pas du tout de cet avis. Dans leur opinion, lorsque
Tatius, un des Sabins, partagea avec Romulus le gouvernement de Rome, il
reçut un présent qu'il regarda comme de l'augure le plus heureux;
c'étaient quelques branches de verveine coupées dans un bois consacré à
la déesse _Strenna_, c'est-à-dire à la _déesse de la force_. «Aussi, dit
Spon, ce mot _strena_, qui signifie _étrenne_, se trouve quelques fois
écrit _strenna_ chez les anciens, pour témoigner que c'était proprement
aux personnes de valeur et de mérite qu'était destiné ce présent.
Tournemine, d'accord avec son collègue sur l'étymologie du mot, nous
donne cependant une explication différente. «Le peuple, simple et
superstitieux, croyait que ces branches et cette verveine donnaient de
la force et conservaient la santé. On sait que les druides gaulois
pratiquaient la même cérémonie, qu'ils allaient, au commencement de
l'année, prendre dans des bois sacrés le gui, qu'ils distribuaient au
peuple comme un présent des dieux, dont la vertu était admirable.--D'où
pouvait venir une semblable persuasion? N'y reconnaissez-vous pas un
souvenir confus de l'arbre de vie planté dans le paradis terrestre,
souvenir dont les prêtres païens, habiles charlatans, se servirent, pour
mettre en vogue leurs bois sacrés, auxquels ils attribuaient la même
vertu? Le nom de la déesse _Strenna_ confirme nos soupçons sur l'origine
de cette superstition; il a bien du rapport au mot Hébreu _éloïm_, qui
peut signifier le _dieu fort, le dieu de la force_. C'est de ce mot que
Moïse s'est servi dans les premiers chapitres de la _Genèse_, ou il
parle de l'arbre _de vie_ que Dieu avait mis dans le paradis terrestre.»
Nous avons mis sous les yeux de nos lecteurs les pièces du procès;
qu'ils jugent s'ils l'osent. Quant à nous, nous leur demandons la
permission de ne pas nous prononcer encore sur cette grave question, car
nous venons de lire vingt pages d'un gros in-folio intitulé _Novus
thesaurus antiquitatem romanorum congestus ab Alberto Henrico de
Sallengre_.--Ces vingt pages sont entièrement remplies par un traité de
_Strena_ en douze chapitres, d'un sieur _Hieronymi Rossii Ticinensis,
civis nobilis et patricii romani atque in palatina academia regii
éloquentiae professoris_--Or, cette délicieuse monographie nous a révélé
deux ou trois étymologies que nous réservons à nos abonnés pour leurs
étreintes de l'année prochaine.
«Tibère, avec, son humeur triste et sauvage, dit encore M. Dezobry,
s'accommodait peu des réceptions populaires, et surtout des échanges
d'étrennes avec les citoyens. Il s'y prêta néanmoins dans les premières
années de son avènement à l'empire, et il avait même coutume de rendre
quatre fois la valeur de ce qu'on lui offrait; mais, fatigué d'être
dérangé pendant tous le mois par ceux qui n'avaient pu le voir le jour
des kalendes, il prit d'abord le parti de ne plus rien rendre passé ce
jour; puis il finit par s'absenter de Rome à l'époque des kalendes, pour
éviter de recevoir des étrennes. Il blâmait Auguste de s'être soumis à
cet usage, qui causait beaucoup de fatigue et surtout de dépense; il ne
faisait, cependant pas comme son prédécesseur, qui, avec les étrennes
qu'il recevait, achetait de belles statues des dieux, qu'il dédiait dans
divers quartiers de la ville.»
Caligula imita Auguste, et Claude suivit l'exemple de Tibère. A partir
du règne de Claude, le peuple romain cessa donc de présenter des
étrennes à ses empereurs; mais la coutume d'offrir des présents le
premier jour de l'année n'en subsista pas moins; seulement ce furent
désormais les supérieurs qui en donnèrent au lieu d'en recevoir.
«Voilà donc, s'écrie Spon, tout le fondement que nous avons de notre
coutume; et ce fondement étant aussi léger que de la paille et du
chaume, nous ne saurions être solidement fondés à conserver une
superstition païenne à laquelle nous ne pouvons trouver _aucun appui par
l'autorité de l'Écriture Sainte ou des saints pères_.» Les saints pères,
en effet, protestèrent en vain contre cet usage qui avait passé du
paganisme dans le christianisme; plusieurs conciles essayèrent même
inutilement de le détruire.
Cependant quand les peuples chrétiens cessèrent, par la suite, de
pratiquer les cérémonies païennes, c'est-à-dire d'offrir de la verveine
et de certaines branches d'arbre, de chanter et de danser dans les rues,
l'Église leur permit de s'embrasser et de se donner des cadeaux le
premier jour de l'an. A dater de cette heureuse époque, l'espèce humaine
a fait, sans scrupule et sans remords au renouvellement de chaque année,
une effrayante consommation de baisers, de bonbons et de présents de
toutes sortes et de toutes qualités.
Les Petits Bonheurs du Jour de l'An.
L'année finit. L'année renaît; tandis que la pauvre décrépite disparaît,
comme dirait _le Constitutionnel_, dans l'abîme du passé la jeune année
se montre souriante et parée; elle n'a pas vingt-quatre heures qu'elle
est déjà grande demoiselle; il n'est pas besoin de songer à lui nommer
un tuteur; un régent ne lui est pas nécessaire, et, dès sa première
heure, elle est en pleine majorité; personne n'est obligé de l'appeler
l'innocente Isabelle.
Au point du jour, le règne de la nouvelle année commence; son royaume
est immense; il est si grand, si grand, et s'étend si loin, si loin,
qu'il faudrait je ne sais combien de mètres de ruban rose pour en faire
le tour: c'est, à proprement parler, l'empire universel que de
très-grands conquérants ont tenté sans pouvoir y parvenir. La nouvelle
année n'a pas besoin de faire autant de bruit que ces terribles fiers à
bras pour établir sa domination: cela lui vient de soi-même.
Les nouveaux règnes et les avènements sont tout sucre et tout miel; le
souverain est toujours charmant, le peuple (le bonhomme!) toujours
content; on se passe et l'on se repasse des douceurs et des promesses;
il n'est pas jusqu'au féroce Néron, il n'est pas jusqu'au méchant
Christiern, qui n'aient eu plusieurs quarts d'heure d'amabilité au début
de leur souveraineté.--Je ne suis pas fâché de vous glisser ce petit
trait d'érudition en passant.
Mais la nouvelle année se distingue, entre toutes les reines et tous les
rois frais éclos, par une grâce, une munificence, une affabilité qui
n'ont pas d'égides. D'abord, elle n'est pas fière du tout; elle a des
caresses, et des baisers, et des poignées de main pour tout le momie, du
plus petit au plus grand; et puis, voyez là! contemplez en face cette
excellente et très-aimable, majesté. Son sourcil, tant s'en faut, n'est
point capable de faire trembler le monde comme celui de feu Jupiter;
elle ne marche pas escortée de gardes farouches, et ne déguise pas sa
personne sous un tas de crachats, de rubans et de croix. Oh! qu'elle est
meilleure fille et bien plus philosophe que cela!
La bonne reine s'habille à la légère, taille souple et fin corsage; à
gauche, du côté du coeur, elle porte un cornet de bonbons: c'est son
cordon de la Légion-d'Honneur; Marquis, son grand-chancelier, l'en a
décoré de sa propre main. Les deux bras étendus sur son peuple, elle
laisse tomber une pluie de soieries et de douceurs. Cela fait venir
l'eau à la bouche! Sa robe ample et flottante est brodée de boîtes
pleines de chatteries. Le premier ministre de la nouvelle année, son
président du conseil a toujours été un confiseur.
Au fronton de son palais, elle a fait inscrire ces mots pleins de
sagesse: _Aux petits bonheurs_; et sur son caisson elle porte, cette
devise inscrite: Sinite parvulos venire ad me; laissez venir à moi les
petits garçons et les petites filles.
Vous voyez que les petits ne se font pas prier, ils accourent en foule:
à la bonne heure! voilà une nation agréable; jamais reine, jamais roi,
jamais empereur eût-il de plus charmants sujets; tresses blondes,
petites tailles mignonnes, fin sourire, voilà pour le féminin; le sexe
masculin est rond, dodu, de belle humeur; je vous recommande
particulièrement ce jeune homme en robe, chaussé de brodequins écossais
et coiffé d'un chapeau à la Henri IV, un panache flottant. Certainement,
ce monsieur doit être un des citoyens les plus distingués du royaume de
la nouvelle année.
Comme la joie éclate de tous côtés! Ce que c'est que de nourrir son
peuple de dragées! Soyez, sur, ô roi, que le moyen est bon pour obtenir
des enthousiasmes difficiles à décrire, et prenez exemple, croyez-moi,
sur le tableau touchant que vous offre cette reine assiégée par l'amour
de ses sujets, qu'elle bourre de pastilles et de confitures. Les uns
joignent les mains pour l'adorer, les autres grimpent, dans leur joie,
jusque sur les marches du trône; celui-ci, ne pouvant se contenir, bat
du tambour; celui-là croque un bonbon! et là-haut,--ô spectacle digne de
mémoire!--un citoyen de six mois reconnaissant qu'il était trop en bas
âge pour marcher, s'est fait porter des bras de la nourrice aux pieds de
sa souveraine, pour tâcher d'attraper un sucre d'orge. Il n'y a de
pareils exemples de patriotisme qu'à Rome ou à Sparte!
La nouvelle année les reçoit pêle-mêle dans son palais royal. Ce palais,
d'une architecture remarquable, n'a certes pas son pareil. Vous
connaissez, le château de Joux, en Franche-Comté; celui-ci s'appelle le
château de Joujoux, ce qui ferait soupçonner que les deux châteaux ne
sont pas éloignes d'être proches parents. Mais il n'en est rien: Joux
est armé de forts et de bastions; Joujoux n'est pas le moins du monde
partisan des fortifications. «Au petit bonheur,» dit-il, sans
s'inquiéter davantage.
On songe à jouer, en effet, dans le palais de la nouvelle année, et non
point à se battre; on songe à être heureux, et heureux comme des
enfants, ce qui est le _nec plus ultra_ du bonheur.--Allons, mes chers
petits, quel petit bonheur choisirez-vous?--Moi, je veux cette poupée,
dit la petite fille à la voix flûtée.--Et moi ce polichinelle, répond
mon gros citoyen coiffé à la Henri IV.--Moi, ce soldat; moi, ce
paillasse; moi, ce caniche; moi, ce tambour; moi, ce sabre; moi, tout!
s'écrie le plus gourmand.--Celui-là ira loin et conquerra le monde quand
il aura treize ans, s'il ne meurt pas à l'hôpital.
La nouvelle année ne s'épouvante pas de ces ambitions en bourrelets: on
les contente avec si peu! et les petits bonheurs sont si faciles! Ce jeu
de quilles va faire cent heureux; ces sabres de bois et ces pistolets de
paille en feront deux cents; que de petits bonheurs il y a dans ces
ménages de fer-blanc, dans ce poupard, dans ces moutons de carton, dans
ces cerceaux! Les petits bonheurs que donneront ces soldats de plomb ne
sauraient se décrire, et cette lanterne magique lâchera l'écluse des
petits bonheurs!
Ils sortiront de ce beau petit palais de fées, le coeur joyeux, la joue
rose, l'oeil étincelant, chacun emportant son petit bonheur dans sa
poche ou sous son bras! il puis, quelle joie au logis! comme on aimera
sa poupée; comme on l'embrassera, comme on la dorlotera! comme on lui
fera de jolies petites robes et de charmants petits bonnets! De quel
coeur on sonnera de cette trompette et l'on battra de ce tambour! Quel
roulement! Ah! Polichinelle, mon ami, que nous allons rire de la double
bosse et de ton nez! Quelles bonnes petites _dinettes_ nous ferons avec
ce ménage! Et ce sabre, quelles estafilades! Et cette armée de bois,
quelles batailles d'Austerlitz! Et cette lanterne magique, quelle
Académie Royale de Musique! Et ce ballon, quelles courses et quels rires
éclatants sur la pelouse!
Allez, mes enfants, soyez heureux! jouissez des biens que la nouvelle
année vous envoie; roulez-vous sur ses présents, faites claquer son
fout, et caracolez sur ses chevaux. Vous êtes dans la bonne veine;
jamais vous n'aurez tant de bonheur.
Du jour, mes petits amis; toi, mon garçon, quand la barbe te sera venue;
toi, ma fille, quand tu auras les vingt ans, vous courrez, après
d'autres polichinelles et d'autres poupées; toi, tu voudras avoir un
véritable ménage; toi, commander des soldats en chair et en os; il vous
faudra peut-être des chevaux pur sang et de brillants équipages; et au
lieu de vos _dinettes_ un souper fin au _Café de Paris!_ et au lieu de
votre lanterne magique, une loge d'avant-scène à l'Opéra! et au lieu de
vos jeux sur le gazon, des tapis de Sallandrouze! et au lieu de ce bon
rire épanoui, des places et des croix! en un mot, ô mes enfants! vous
courrez après ce qu'on appelle les grands bonheurs. Mais, hélas! vous
deviendrez jaunes de vermeils que vous êtes, de joyeux vous serez
maussades, et la crampe d'estomac, les maux de foie, l'hypochondrie
remplaceront votre humeur folâtre.--Vous reconnaîtrez, alors que les
plus grands bonheurs sont en effet les petits.
[Illustration: Palais de la Nouvelle Année.]