Mais sans supprimer ou déserter les avant-postes de charité qui devaient
attester aux Arabes et aux Kabyles l’active bienfaisance du
christianisme, Lavigerie, peu à peu, s’abandonna plus pleinement à une
autre hantise: celle de la formidable poussée qu’exerçait l’Islam pour
pénétrer au cœur de l’Afrique noire, et pour s’y installer. Un
_postulatum_ de soixante-huit Pères, au concile du Vatican, avait
réclamé pour les noirs de l’Afrique un regard de l’Église[286].
Lavigerie osa regarder, et conclure que d’urgence l’apostolat du Christ
devait devancer auprès des fétichistes l’apostolat de Mahomet.
L’imagination des frères Tharaud, épiant au delà des mers et des déserts
la voix diffuse de l’Islam, croyait naguère l’entendre dire: «Vaincu sur
votre petit coin du monde, je refleuris ailleurs, dans la Chine
innombrable, les Indes embrasées, et dans la sombre Afrique[287].» Les
ambitions africaines de l’Islam inquiètent aujourd’hui la curiosité des
explorateurs et la sollicitude des diplomates: on l’a vu, dans les dix
premières années du vingtième siècle, porté par soixante Arabes de
Zanzibar, s’installer dans le sud du Nyassa, et échafauder, presque en
chaque village, une hutte mosquée; on le voit encercler l’Abyssinie et
faire effort pour démanteler ce vieux bastion du christianisme
africain[288].
[286] _Collectio Lacensis_, VII, col. 905.
[287] Jérôme et Jean THARAUD, _la Bataille à Scutari d’Albanie_, p.
206. (Paris, Émile-Paul, 1913.)
[288] GUÉRINOT, _Islam et Abyssinie_ (_Revue du monde musulman_,
1918.) Lorsque pourtant M. T. R. Threlfall, dans un article de la
_Nineteenth Century_, mars 1900, écrit qu’à côté de la propagande
musulmane dans le centre de l’Afrique «la propagande chrétienne
n’est qu’un mythe», on peut trouver qu’il méconnaît singulièrement
les résultats obtenus par les Pères Blancs. Sur l’Islam au
Nyassaland et aux portes de l’Éthiopie, voir aussi MASSIGNON,
_Annuaire du monde musulman_, 1923, p. 198 et 221.
Lavigerie fut l’un des premiers à surveiller l’esprit de conquête de
l’Islam, à le dénoncer, à le contrecarrer; il fut l’un des premiers à
révéler au monde qu’au cours de ce dix-neuvième siècle où les diverses
puissances de l’Europe, s’installant de çà de là sur l’immense littoral,
se croyaient maîtresses des portes de l’Afrique, l’Islam peu à peu, avec
ses confréries militaires et mystiques, avec ses caravanes
esclavagistes, s’avançait vers le centre même du continent noir.
«Nous sommes les premiers, écrivait dès 1878 un de ses Pères Blancs,
qui, depuis l’origine du christianisme, allons représenter
Notre-Seigneur et son Église dans ce monde barbare et encore à peu près
inconnu. Devant nous, cent et peut-être deux cents millions d’âmes nous
tendent invisiblement les bras, comme ces infidèles de la Macédoine, que
saint Paul vit en songe[289].» Voilà le cri de joie par lequel
s’inaugurait l’apostolat catholique dans la région des Grands Lacs.
D’aucuns chez nous commençaient à dire: «Qu’importe, après tout, que
l’Islam fasse la conquête des fétichistes? Tel quel, il les élèverait
vers une forme supérieure de religiosité»; et des administrateurs,
enclins à tenir en suspicion les missions catholiques, auraient
volontiers, au nom de ce programme, favorisé en Afrique la propagande
musulmane. Lavigerie s’insurgea toujours contre de pareilles méthodes;
et le souci des intérêts de la France amena d’excellents connaisseurs de
l’âme africaine à les condamner comme il les condamnait. «Oui, disait il
y a trente ans un de nos missionnaires au Congo, le P. Moreau, des Pères
du Saint-Esprit, la civilisation musulmane est un grand pas sur le
fétichisme; mais ce pas est le premier et le dernier, il enraye
tout[290].»
[289] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 99. En fait, ainsi que
l’explique M. Louis Massignon dans son étude sur l’Église catholique
romaine et l’Islam, _The Moslem World_, avril 1915, p. 129-142, la
raison fondamentale qui a jusqu’ici dissuadé le Saint-Siège
d’organiser en terres musulmanes un apostolat religieux visant les
musulmans, est le souci qu’ont eu les Papes de protéger les
communautés chrétiennes existant dans ces pays et de n’offrir aux
pouvoirs musulmans aucun prétexte de les troubler ou de les gêner
dans la profession de la foi chrétienne. Léon XIII, en 1879, fit un
premier pas dans une voie nouvelle, en recommandant au Sultan les
œuvres d’éducation et de charité mises à la disposition des
musulmans par l’Église romaine.
[290] Cardinal PERRAUD. Allocution au congrès antiesclavagiste de
1900. (_Compte rendu du congrès_, p. 186.)
«Si j’ai au Soudan respecté toutes les croyances, écrivait, deux ans
après la mort de Lavigerie, le colonel Archinard, si je me suis attiré
même l’affection des musulmans en me montrant souvent leur protecteur,
je n’ai cependant pas voulu qu’ils puissent faire de la propagande à
notre suite dans les pays fétichistes qui avaient toujours su leur
résister. Favoriser l’islamisme sous prétexte qu’on n’est pas soi-même
un catholique convaincu, c’est trahir les intérêts français. Le
catholicisme avec son imposant cérémonial convient mieux encore aux
populations noires que l’islamisme. Plus que dans aucune autre de nos
colonies, il faut faire au Soudan de la propagande religieuse, parce que
c’est de la propagande française, et, quelles que soient nos sympathies,
nous n’avons pas le choix de la religion à propager, car l’islamisme
nous fait des rivaux et des ennemis, et, en Afrique, le protestantisme
fait des sujets anglais.» Tout en constatant qu’il serait «impolitique
de combattre ouvertement le mahométisme en Sénégambie», Galliéni, dès
1885, signalait que «les ennemis les plus acharnés de notre domination
ont toujours marché contre nous en invoquant le nom du Prophète», et que
«notre devoir le plus élémentaire est d’encourager de tout notre pouvoir
les efforts des peuples nègres restés encore réfractaires aux idées du
mahométisme[291]». Le colonel Archinard, tout comme Lavigerie, déplorait
l’aspect d’État laïque que la France croit devoir parfois affecter,
vis-à-vis des musulmans et vis-à-vis des fétichistes. «Les noirs, comme
les musulmans, insistait-il, s’étonnent de ne nous voir jamais faire
acte de religion.» Et tout protestant qu’il fût, le colonel Archinard
invitait le commandant Quiquandon à dire à l’un des chefs soudanais que
le colonel était catholique, et que pour consolider avec lui les liens
d’amitié, il devait prendre cette religion-là.
[291] GALLIÉNI, _Voyage au Soudan français_, p. 617-618.
Le très regretté général Mangin, qui cite ces très suggestifs documents,
ajoute qu’il est naturel que nous respections le sentiment religieux de
nos protégés musulmans, mais non pas l’Islam en soi. «La confusion est
trop fréquente, dit-il, et elle a pour résultat d’ajouter notre prestige
à celui de l’Islam, d’accroître la ferveur de ses adhérents, et d’en
augmenter le nombre. Il est des élégances de costume ou de manières qui
sont de mauvais ton; il est également des élégances intellectuelles qui
sont déplacées, et l’affectation d’une extrême sympathie pour l’Islam
est de celles-là. Le fait d’envoyer des _tolbas_ venant d’Algérie pour
enseigner le Coran dans les _medersas_ de l’Afrique occidentale a été
une faute, il faut savoir le dire[292].»
[292] Général MANGIN, _Regards sur la France d’Afrique_, p. 211 et
suiv. (Paris, Plon, 1923).--Cf. René BAZIN, _Revue des Deux Mondes_,
1er décembre 1924, p. 488-492.--M. Maurice DELAFOSSE, _Afrique
française_, supplément, décembre 1922, p. 321-333, explique d’autre
part que l’islamisation des noirs soudanais, accomplie depuis le
quinzième siècle par les conquérants musulmans, fut assez
superficielle, et qu’on vit un certain nombre d’entre eux, une fois
devenus sujets européens, rejeter le Coran pour revenir au
fétichisme.
C’est ainsi que plus de trente ans après la mort de Lavigerie, le chef
perspicace qui fut entre la France et l’Afrique noire un incomparable
truchement, suggérait à la métropole un programme africain de politique
religieuse qui se rapproche singulièrement du programme du
cardinal[293].
[293] Le capitaine ANDRÉ, dans son livre: _l’Islam noir, contribution
à l’étude des confréries religieuses islamiques en Afrique
occidentale_ (Paris, Geuthner, 1924), explique de son côté que
l’Islam, en ces régions, est, de féodal et théocratique, devenu
démocratique, et que, «si les noirs de la côte ne sont pas encore
parvenus au stade de la rébellion, leurs associations à tendances
particularistes augmentent en nombre et en volume». Cf. JALABERT,
_Études_, 20 mai 1925, p. 448-454.