I.--L’esclavagisme dans l’Afrique noire[225].
[225] La source capitale pour cette étude est le livre intitulé:
_Documents sur la fondation de l’œuvre antiesclavagiste_, par le
cardinal LAVIGERIE (Saint-Cloud, Belin, 1889). Voir aussi Joseph
IMBART DE LA TOUR, _L’esclavage en Afrique et la croisade noire_
(Paris, Bonne Presse, 1894), et l’étude de BONET-MAURY sur la France
et le mouvement antiesclavagiste au dix-neuvième siècle dans son
livre: _France, christianisme et civilisation_ (Paris, Hachette,
1907).
«Il est temps que cette hideuse plaie qu’est l’esclavage, tant de fois
proscrite par l’Église, disparaisse enfin du monde civilisé.» Ainsi
s’achevait, en 1845, un cours sur l’affranchissement des esclaves,
professé devant la Faculté de théologie de Lyon par l’abbé Pavy, qui
allait bientôt précéder Lavigerie sur le siège d’Alger[226]. Un coup
d’œil jeté sur l’Afrique, quarante-trois ans plus tard, attestait, de
plus en plus impérieusement, l’urgence d’un tel appel.
[226] PAVY, _Affranchissement des esclaves_, publié en réponse à MM.
Louis Blanc, Germain Casse, Jules Simon, par L.-C. Pavy, p. 271
(Lyon, Briday, 1875).
«Côte des esclaves»: ce lugubre mot, qui désigna longtemps, à l’occident
de l’Afrique, un tronçon de rivage, évoquait le souvenir des soixante
mille têtes de bétail humain, capturées et vendues, en six ans, avec la
complicité de la reine Élisabeth, par un trafiquant venu d’Angleterre.
«Le Nil des esclaves»: ainsi se nommait le Niger sous la plume des vieux
cartographes arabes; et ce nom même était un cynique aveu. La
philanthropie du dix-neuvième siècle n’avait pu infliger à ces
appellations géographiques le décisif démenti qu’eût souhaité la
conscience humaine. Il n’y avait plus d’esclaves depuis 1838 dans les
colonies anglaises, depuis 1848 dans les colonies françaises, depuis
1865 aux États-Unis; il n’y avait plus d’esclaves blancs sur les marchés
de l’Islam, depuis que l’Europe, en débarquant sur la côte barbaresque,
avait mis un terme à la piraterie méditerranéenne, et depuis que la
Russie avait achevé d’occuper le Caucase. Mais le khédive même d’Égypte
avait un jour expliqué: «La disparition graduelle des esclaves blancs, à
Constantinople et dans le bassin de la Méditerranée, a rendu nécessaire
l’accroissement des esclaves noirs; les mœurs, les traditions, les
besoins des populations musulmanes, en ont fait, pour elles, un mal
nécessaire.» On s’était donc mis à razzier, dans l’inaccessible Afrique,
nègres et négresses, et la traite africaine, dans le dernier quart du
dix-neuvième siècle, avait sans cesse progressé.
Cette traite nouvelle n’avait rien de commun avec l’ancienne traite
coloniale, qui, chaque année, expédiait en Amérique un certain
contingent de bras humains, pour la culture d’un sol rebelle, ni même
avec la traite telle qu’elle se pratiquait dans les années 1860 à 1870,
en vue de trouver de solides épaules et de robustes jarrets qui
portassent jusqu’à la côte africaine les défenses d’éléphants. Il
semblait que la mode actuelle, chez les esclavagistes, fût de
rechercher, non seulement de bons portefaix, mais des femmes, des
enfants, qui, durant les longs jours de marche, ne pouvaient aisément
s’enfuir. «Quand j’ai essayé, écrivait Livingstone, de rendre compte de
ces faits, j’ai dû rester très loin de la vérité, de peur d’être taxé
d’exagération; mais en surfaire les calamités est une pure
impossibilité. Les scènes de la traite se représentent malgré moi et, au
milieu de la nuit, me réveillent en sursaut.»
Des bandes armées jusqu’aux dents, venues de l’Égypte, ou du Maroc, ou
de Zanzibar, s’abattaient soudainement, comme des trombes, sur ces hauts
plateaux de l’Afrique, où les populations n’avaient d’autres armes que
des flèches et des lances. Le nègre, pour ces musulmans, c’était
quelqu’un qui n’appartenait pas à la famille humaine. Des commentateurs
du Coran le leur affirmaient: bonne excuse pour créer la terreur, tuer
les vieillards, ramasser hommes mûrs et jeunes gens, enfants et femmes,
et les emmener vers un marché de l’intérieur, les fers aux mains, des
cangues au cou. «Toute femme, tout enfant, qui s’éloigne à dix minutes
de son village, écrivait à Lavigerie un de ses Pères Blancs, n’est plus
certain d’y revenir.» Malheur à ceux qui, dans la triste caravane,
malgré le stimulant du fouet, ne marchaient pas assez vite! On les
abattait, pour éviter qu’ils ne ralentissent le convoi. Malheur aux
mères si elles s’avouaient lasses! On tuait le bébé qu’elles portaient:
ce serait cela de moins sur les épaules. «Si on perdait la route qui
conduit de l’Afrique équatoriale aux villes où se vendent les esclaves,
disait un explorateur, on pourrait la retrouver aisément, par les
ossements des nègres dont elle est bordée.»
Le capitaine Joubert, cheminant une fois, trente-deux jours durant,
derrière une bande d’esclavagistes, voyait périr, le long du chemin, un
quart de leur cargaison. «Les démons, s’écriait-il, ne sont pas plus
cruels que les musulmans de Zanzibar.» Souvent, lorsqu’on arrivait au
marché, il ne restait plus en vie que la moitié ou le tiers de ce qui
avait été capturé.
Un Arabe disait tout naturellement au P. Guillemé, l’un des
missionnaires de Lavigerie, en lui montrant aux environs d’Oujiji un
abominable charnier: «Autrefois on jetait là les esclaves morts, et
chaque nuit les hyènes venaient les emporter. Mais cette année il y en a
trop, les hyènes sont dégoûtées de la chair humaine.» Devant les
infortunés qui pouvaient se traîner jusqu’au marché, l’Islam survenait
en acheteur, séparant les couples, enlevant les enfants aux mères.
Stanley, en son premier voyage, avait vu, autour de Stanley Pool, dans
un pays grand comme l’Irlande, un million d’habitants; peu d’années
après, il repassait; tout était ravagé; sur le million, cinq mille
seulement avaient échappé à l’esclavage ou à la mort. Pour se procurer
cinquante femmes, un traitant, que l’explorateur Cameron connaissait,
avait un jour détruit six villages, massacré quinze cents habitants. Les
Pères Blancs, à leur arrivée à Tanganyika, avaient entrevu, dans la
province de Manyema, une certaine richesse de cultures: en dix ans, les
esclavagistes, s’acharnant sur ce territoire grand comme le tiers de la
France, en avaient fait une solitude, et, suivant le mot d’un écrivain
anglais, changé ce paradis paisible en un enfer.
«De véritables pompes pneumatiques de l’enfer, voilà ce que sont,
écrivait à Lavigerie le P. Mornet, les expéditions de ces horribles
sangsues; tous les villages où nous allions, encore hier, faire le
catéchisme, sont maintenant de vastes déserts.»
«Dans une époque qui ne paraît pas bien éloignée, prophétisait en 1891
le capitaine Binger, la dépopulation complète du continent africain nous
surprendra[227].» Il était fatal d’ailleurs, comme l’explique le colonel
Monteil, «qu’au sein de groupements ethniques imprécis, rivaux les uns
des autres, voisins de la barbarie, se développassent des conflits
honteux et sanglants ayant pour aboutissement la plaie honteuse de
l’esclavage[228].»
[227] BINGER, _Esclavage, islamisme et christianisme_, p. 93 (Paris,
Société d’éditions scientifiques, 1891). Voir aussi, sur la
dépopulation résultant de l’esclavagisme, les témoignages de
Livingstone et de Barth recueillis et commentés par le général
PHILEBERT dans son livre: _la Conquête pacifique de l’intérieur
africain_, p. 256-275 (Paris, Leroux, 1889).
[228] MONTEIL, _Quelques feuillets de l’histoire coloniale_, p. 53
(Paris, Challamel, 1924).
L’Afrique se déchirait elle-même. Au Soudan, les commerçants
esclavagistes recrutaient parmi certaines peuplades noires des
auxiliaires, et leur donnaient des fusils pour qu’elles s’en servissent
contre les peuplades limitrophes; en trois ans, Joubert voyait les armes
à feu se multiplier. Et dans le Soudan, petits et grands roitelets
musulmans se faisaient à leur tour esclavagistes, faute de monnaie
d’échange, faute de ressources. Sous les yeux de Galliéni, les luttes
armées entre villages voisins se terminaient par la vente des
prisonniers de guerre, à titre d’esclaves. On pouvait avoir, dans les
périodes d’abondance, deux captifs pour quinze kilos de sel[229]. Binger
observait qu’en cette région «le plus grand générateur de l’esclavage
était le défaut de budget[230]». Chaque fois qu’une caisse royale était
vide, une razzia dans les villages païens s’organisait: on y rabattait
le gibier nègre pour le donner, en guise de salaire, aux fonctionnaires,
ou pour se procurer, en échange de dix ou vingt captifs, un beau cheval
de guerre. Dès 1872, un membre du Parlement anglais avait évalué à deux
cent mille le chiffre annuel des esclaves ainsi vendus. Le noir parlant
de son esclave l’appelait couramment «ma bête, mon animal»; les pâles
lueurs qui faisaient scintiller en ces âmes de noirs l’idée de dignité
humaine achevaient de s’éteindre. Des chefs trouvaient tout naturel de
faire enterrer vivants leurs esclaves, de les jeter sur des bûchers ou
dans des viviers, de leur faire couper les mains pour que les tambours,
frappés par de simples moignons, rendissent un son plus doux.
[229] GALLIÉNI, _Voyage au Soudan français_, p. 599-602 (Paris,
Hachette, 1885).
[230] BINGER, _Esclavage, islamisme et christianisme_, p. 14-22 et 97.
De jour en jour, la femme s’avilissait davantage. Les Pères Blancs
constataient que l’afflux même des troupeaux de femmes esclaves
développait, chez les riverains du Tanganyika ou du Nyanza, les
instincts de polygamie: pour une chèvre, on pouvait acheter plusieurs
femmes à la caravane qui passait; et lorsqu’on était un roi, comme, dans
l’Ouganda, M’tésa ou bien Mwanga, on n’avait qu’à guetter le nuage de
poussière qui en annonçait l’approche pour avoir, le soir même, tout un
lot de captives nouvelles dans le harem royal que parfois douze cents
femmes peuplaient. Si commune était cette denrée, la femme, qu’un
roitelet du Buganda disait un jour à un Père blanc: «J’ai tué cinq de
mes femmes pendant la nuit», et que Speke, à la cour même de l’Ouganda,
en voyait chaque jour une, deux ou trois, menées à la mort. Le colonel
Archinard, vainqueur d’Ahmadou, se trouvait en présence de six cents
femmes, qu’il libérait.
Il était douloureusement clair que Décalogue, évangile, progrès moral,
progrès des lois, seraient tenus en échec en Afrique, tant que se
perpétuerait l’atroce institution de l’esclavagisme. Lavigerie ne
contestait pas qu’à la faveur des prescriptions du Coran sur la charité
à l’endroit des esclaves, la servitude domestique, en terre ottomane,
gardât un certain caractère de douceur. Mais son égard et son cœur se
reportaient vers le point de départ de l’asservissement, vers l’instant
tragique où le traitant avait fait son mauvais coup; et pour le crime
commis à cet instant-là, il ne consentait aucune amnistie, aucune
circonstance atténuante, aucun laisser-passer: car d’un tel crime,
perpétuellement multiplié, résultait la démoralisation d’une race. Mais
ce crime durerait, ce crime irait s’aggravant, tant que la marchandise
humaine trouverait dans l’Islam des acquéreurs.
C’est ce qu’avait compris, dès 1876, le regard pénétrant du roi Léopold
II. Il avait eu l’honneur, à cette date, de soutenir le premier, devant
les membres de l’Association internationale africaine, la cause de la
liberté des noirs; il avait eu l’audace généreuse de vouloir provoquer,
jusque dans les foules, un mouvement d’opinion et de s’essayer à créer
un denier antiesclavagiste, en vue d’une caisse destinée à la
suppression de la traite[231].
[231] DESCAMPS, _les Grandes Initiatives dans la lutte contre
l’esclavagisme_. (_Le mouvement antiesclavagiste_, 1re année, p.
2-13.)
Les puissances européennes qui possédaient des droits en Afrique
s’étaient engagées en 1885, par l’article VI de l’acte général de
Berlin, «à concourir à la suppression de l’esclavage et surtout de la
traite des noirs», à «protéger et favoriser, sans distinction de
nationalité ni de culte, toutes les institutions et entreprises,
religieuses, scientifiques ou charitables, créées ou organisées à ces
fins». Et sans retard, au Soudan occidental, dès le début de 1887,
Galliéni avait créé à Kayes, pour accueillir les captifs fugitifs, un
village de liberté[232]. De tels villages, il en eût fallu, partout en
Afrique, des milliers! L’article IX de l’acte de Berlin avait précisé
que les territoires formant le bassin conventionnel du Congo ne
pourraient servir de marché ni de voie de transit pour la traite des
esclaves, de quelque race que ce fût. Qu’importaient aux traitants ces
décisions de l’Europe? Ils connaissaient, à l’Ouest, le chemin du Maroc,
dont le sultan proclamait audacieusement que ses États étaient un
paradis pour les esclaves,--étrange paradis où, dans l’établissement
royal d’où ils sortaient eunuques pour le service de Sa Majesté,
vingt-huit sur trente succombaient à l’opération criminelle. Et devant
les traitants s’ouvraient, du côté de l’Est, le chemin de la
Tripolitaine, le chemin de la mer Rouge; et le Livre bleu anglais de
1888 allait publier, à ce sujet, les plus émouvantes révélations. Elles
attestaient que les embarcations européennes qui surveillaient la mer
Rouge n’étaient pas suffisantes pour empêcher le départ ou le
débarquement des convois de chair noire; elles relataient qu’à Djeddah
un officier anglais pénétrait dans dix-huit maisons où d’infâmes
marchands abritaient leurs cargaisons humaines, introduites dans la
ville moyennant le paiement aux autorités d’un dollar par tête
d’esclave.
[232] GALLIÉNI, _Deux campagnes au Soudan français_ (1886-1888), p.
142-143 (Paris, Hachette, 1891).
Mœurs islamiques et mercantilisme islamique continuaient de braver la
philanthropie européenne; et cette philanthropie, en Europe même, si
formel que fût l’Acte de Berlin, se sentait tenue en échec par de
sourdes oppositions. C’était une tristesse pour Lavigerie d’«entendre
délibérer froidement, par des hommes qui se préoccupaient de commerce et
d’économie politique, si, pour ramener en Algérie le trafic qui se
dirigeait sur le Maroc et profitait particulièrement à l’Angleterre, il
ne convenait pas de laisser se rétablir le libre passage et la libre
vente des esclaves en territoire algérien[233]».
[233] Voir le discours de Wallon au Sénat, 7 mars 1891, se plaignant
que dans son livre sur _la Politique française en Tunisie_,
d’Estournelles de Constant (P. H. X.) considère la Chambre de
commerce d’Alger comme hostile à la suppression de l’esclavage
domestique en Algérie (_Bulletin de la Société antiesclavagiste_,
1891-1892, p. 31).
Balancer ainsi les arguments pour ou contre l’esclavagisme, on osait
cela devant lui, qui dès 1879 avait signalé «la plaie affreuse pesant
sur toute une race infortunée», et déclaré «anathème» à l’esclavage. Il
écrivait dès cette date, à propos de la petite poignée d’esclaves
rachetés que lui avaient envoyés ses Pères Blancs: «J’ai vu les tristes
victimes de ce commerce impie, j’ai entendu de leur bouche le récit de
leurs maux.» La vieille Église africaine, saint Cyprien vendant les
vases sacrés pour le rachat des captifs, saint Augustin, sur le marché
d’Hippone, s’approchant des esclaves mis en vente et les interrogeant au
sujet des nations barbares du fond de l’Afrique, dictaient à Lavigerie
son devoir; et puisque la conscience européenne se révélait trop souvent
impuissante et parfois défaillante, il allait susciter, d’urgence, une
parole papale, et mettre ensuite au service de cette parole son âme
frémissante et sa santé ruinée.
II.--Lavigerie devant Léon XIII: son investiture pour la croisade.
En cette année 1888, le Brésil, à la voix de ses évêques, achevait
d’abolir l’esclavage: dans cet immense pays où quarante ans plus tôt
besognaient deux millions d’esclaves, tous les hommes devenaient
libres[234]. Léon XIII préparait, à l’adresse de l’épiscopat brésilien,
une encyclique de doctrine et d’allégresse. Lavigerie, qui déjà dix ans
plus tôt, dans un mémoire à la Propagande, avait souhaité que le drapeau
de l’abolition de l’esclavage fût arboré hautement par l’Église devant
le monde civilisé, écrivait à Léon XIII dès le 16 février: «Ce n’est pas
seulement dans l’Amérique du Sud que l’esclavage existe, c’est surtout
en Afrique qu’il conserve toutes ses horreurs.» Et de ces horreurs,
Lavigerie parlait au Pape d’après les récits des missionnaires, d’après
ceux mêmes des esclaves. «Quatre cent mille hommes par an, disait-il, en
sont victimes. En vingt-cinq années, qui paraissent la moyenne de la vie
africaine, cela fait _dix millions_; _dix millions d’hommes actuellement
vivants_, voués à la vie et à la mort que je viens de décrire.»
C’étaient là les chiffres donnés par ses Pères Blancs: l’explorateur
Cameron, plus sombre encore, parlait d’un demi-million d’hommes par an.
«La destruction de l’esclavage, observait en passant Lavigerie, est le
coup le plus terrible que l’on puisse porter au mahométisme. La société
musulmane, telle qu’elle est organisée, ne peut, en effet, vivre sans
esclaves.»
[234] Sur l’histoire de cette abolition, voir les pages de NABUCO, _La
Lutte antiesclavagiste au Brésil_, dans le compte rendu du congrès
international antiesclavagiste de 1900, p. 89-98.
Le tableau terrifiant tracé par Lavigerie se retrouvait, en raccourci,
dans la lettre qu’au mois de mai Léon XIII adressait aux évêques du
Brésil, lettre où l’on voyait toute la tradition chrétienne, toute la
série des actes pontificaux, aspirer vers l’émancipation de l’esclave,
et la préparer. Le Pape proclamait infâme le commerce de l’homme; il
demandait qu’on l’arrêtât, qu’on le prohibât, qu’on le supprimât; au nom
de la loi divine, au nom de la loi de nature, il le condamnait. Et
regardant vers les missionnaires, il ajoutait: «Tandis que, par un
concours plus actif des intelligences et des entreprises, de nouvelles
voies, de nouvelles relations commerciales sont ouvertes vers les terres
africaines, c’est aux hommes voués à l’apostolat de prendre tous les
moyens possibles pour procurer le salut et la liberté des esclaves.»
Peu de jours s’écoulaient, et dans le Vatican, le jeudi de la Pentecôte,
une scène symbolique se déroulait: Léon XIII recevait un pèlerinage
africain et un pèlerinage lyonnais, présentés l’un et l’autre par
Lavigerie. D’une part, douze Arabes ou Berbères en burnous, musulmans de
l’avant-veille; douze noirs, païens de la veille; douze Pères Blancs,
apôtres et libérateurs. D’autre part, les représentants de la grande
cité lyonnaise, qui depuis plus de soixante ans, par l’œuvre de la
Propagation de la Foi, donnait un budget à l’apostolat catholique
universel. Il y avait là, sous les yeux de Léon XIII, comme un tableau
vivant, où s’entrevoyaient toutes les étapes de l’action missionnaire:
l’étape de la quête, qui purifie l’or en le mettant au service de la
vérité; l’étape de la prodigalité charitable, qui jamais ne calcule les
dépenses, surtout celles de dévouement; l’étape de la prédication, où
les âmes se laissent cueillir et s’en réjouissent. Lavigerie aimait ces
images plastiques où s’encadrait sa somptueuse stature, et qui, à elles
toutes seules, donnaient la sensation d’un instant historique marquant
un progrès du Christ, ou bien un progrès de l’humanité. Il organisait
ces mises en scène avec une ingéniosité de liturgiste, et son éloquence
les commentait: il disait à Léon XIII merci pour sa lettre; et lui
montrant les douze noirs naguère vendus comme un vil bétail, et que la
générosité de la Sainte-Enfance avait rendus à la liberté et donnés au
Christ, Lavigerie redisait au Pape: «Ils ont laissé, dans l’intérieur de
notre immense continent, tout un peuple, leur propre peuple, voué à ces
effroyables misères.» Une immense Église venait de naître: elle était
l’héritière de l’ancienne Église d’Afrique, à laquelle avaient
appartenu, peut-être, les ancêtres de ces hommes en burnous, mais déjà
l’Église d’aujourd’hui dépassait en rayonnement l’Église d’autrefois,
comme en témoignaient ces nègres, venus des profondeurs du continent
noir; et cette Église s’agenouillait devant le Pape. Léon XIII prenait
la parole, conjurait derechef États et missionnaires d’employer tous les
moyens pour que «cette plaie, ce hideux trafic, la traite des nègres, ne
déshonorât pas plus longtemps le genre humain». Mais se tournant vers
Lavigerie, il ajoutait: «C’est sur vous surtout, monsieur le cardinal,
que nous comptons.»
C’était une investiture; Lavigerie, d’un coup d’œil, en mesura la
portée. «La cause même de l’humanité, de la liberté chrétienne, de la
justice, écrivait-il, nous est ainsi remise au nom de Dieu même, par son
vicaire.» «Vous êtes le rédempteur de l’Afrique, commentait Mgr Bourret;
et ce continent vous devra son double salut, naturel et surnaturel.»
Lavigerie avait eu l’intention, d’abord, de regagner son diocèse; mais
il lui semblait que l’ordre même de Rome le poussait maintenant vers
Paris, pour y parler «des crimes sans nom qui désolent l’intérieur de
l’Afrique», et pour jeter ensuite «un grand cri, un de ces cris qui
remuent, jusqu’au fond de l’âme, tout ce qui dans le monde est encore
digne du nom d’homme et de celui de chrétien».
III.--La période apostolique de la croisade: les discours de Paris,
Londres et Bruxelles.
Le 1er juillet, à Paris, du haut de la chaire de Saint-Sulpice,
Lavigerie jetait ce cri. Quarante ans plus tôt, dans cette église,
couché sur les marches de l’autel, il avait promis de dévouer aux
membres souffrants de Dieu toutes les énergies de son cœur; vieillard
qui penchait vers la tombe, il continuait d’accomplir cette promesse en
commençant au nom du Pape une prédication de croisade, «honneur suprême,
disait-il, d’une vie qui va finir». On voyait alors Lavigerie étaler le
spectacle de l’Afrique noire, en toute sa brutale horreur; il fallait
que le monde chrétien se soulevât d’un «mouvement immense d’indignation
et de pitié»; il fallait de l’or, il fallait des jeunes gens.
De l’or pour ces Pères Blancs, qui écrivaient à leur cardinal: «Le chef
arabe promet de partir demain matin de bonne heure et nous laisse
racheter, parmi les victimes de la chasse de cet après-midi, les femmes
et les enfants dont nous pouvons payer la rançon. Tout ce que nous avons
y passe. Jugez de la joie des élus qui peuvent rentrer dans leurs
foyers; mais aussi du désespoir des pauvres malheureux qui ne peuvent
participer à la délivrance, qui sont emmenés de force, enchaînés à leurs
cangues, au milieu de leurs cris de désespoir! Oh! que n’avons-nous, du
moins, de quoi les délivrer tous!»
Mais ces rachats, c’était encore, en définitive, une concession à la
force brutale: Lavigerie voulait un remède plus prompt, plus efficace,
plus décisif. Rappelant l’époque où les chevaliers de Malte et de
Saint-Lazare, d’Alcantara et de l’Ordre teutonique, s’armaient pour la
défense des faibles et suppléaient à ce que l’autorité des États
réguliers ne pouvait alors accomplir ni même tenter, Lavigerie
s’écriait:
«Pourquoi, jeunes gens chrétiens des divers pays de l’Europe, ne
ressusciteriez-vous pas, dans les contrées barbares de l’intérieur de
l’Afrique, ces nobles entreprises de nos pères?» Et confiant ces vœux
aux journalistes de toutes les opinions, pour être propagés, répercutés,
il évoquait, en terminant, l’image de ce Macédonien, qu’un jour saint
Paul entrevoyait en rêve, et qui lui criait jusqu’en Asie Mineure:
«Passe la mer, et viens nous secourir.» L’Afrique esclave, aujourd’hui,
lançait vers la France la même clameur.
Le 31 juillet, Lavigerie parlait à Londres, sous la présidence de lord
Granville. Il glorifiait Wilberforce, avocat infatigable des esclaves.
Il redisait l’appel suprême du grand explorateur Livingstone, qu’il
venait de relire, gravé sur son tombeau, à Westminster: «Je ne puis rien
faire de plus que de souhaiter que les bénédictions les plus abondantes
du ciel descendent sur tous ceux, quels qu’ils soient, Anglais,
Américains ou Turcs, qui contribueront à faire disparaître de ce monde
la plaie affreuse de l’esclavage.»
Sous les auspices de ce souhait émouvant, Lavigerie présentait à son
auditoire anglais quatre cents témoins dont il allait dire le
témoignage: c’étaient ses trois cents Pères Blancs vivants, ses cents
Pères Blancs déjà morts, dont onze martyrs. Témoins d’élite, ceux-ci au
moins, puisqu’ils s’étaient fait égorger. Et, sous l’impression de leurs
dépositions, le cardinal Manning faisait voter la résolution suivante:
«Le temps est maintenant arrivé où toutes les nations de l’Europe qui,
au Congrès de Vienne en 1815, et à la Conférence de Vérone en 1822, ont
pris une série de résolutions condamnant sévèrement le commerce des
esclaves, doivent prendre des mesures sérieuses pour en arriver à un
effet pratique. Comme les brigands arabes, dont les dévastations
sanguinaires dépeuplent en ce moment l’Afrique, ne sont ni sujets à des
lois ni sous une autorité responsable, il appartient aux gouvernements
de l’Europe d’assurer leur disparition de tous les territoires où ils
ont eux-mêmes quelque pouvoir. Ce meeting se propose également de faire
instance auprès du gouvernement de Sa Majesté, pour que, de concert avec
les pouvoirs européens qui réclament en ce moment une possession ou une
influence territoriale en Afrique, il adopte telles mesures qui puissent
assurer l’abolition de l’affreux commerce des esclaves, qui est encore
maintenant pratiqué par ces ennemis de la race humaine.»
Une quinzaine plus tard, le jour de l’Assomption, c’est à Bruxelles que
Lavigerie parlait. Sur ses lèvres, la parabole évangélique de l’ivraie
et du bon grain recevait une interprétation nouvelle: l’homme qui jetait
le bon grain, c’était le roi Léopold, semeur de la civilisation sur un
territoire grand comme soixante fois la Belgique; les gens qui dormaient
autour de lui, c’étaient les catholiques belges; et l’ennemi, qui
pendant leur sommeil avait semé l’ivraie, c’était l’Arabe esclavagiste.
Lavigerie décrivait, dans les provinces du Haut-Congo, son œuvre de
mort, qui dans certaines régions n’avait laissé vivre, d’après Stanley,
qu’un nègre sur deux cents; il insistait sur ces cruautés, quelque
répugnant qu’en fût le récit. «Pour sauver l’Afrique intérieure,
criait-il, il faut soulever enfin la colère du monde.» Il disait aux
Belges: «Vous êtes en présence de provinces qui agonisent; il faut sans
retard leur venir en aide.» Leur roi le voulait, et il leur répétait les
paroles royales. Dieu le voulait, et il faisait parler le Christ, qui,
s’ils demeuraient indolents, leur dirait un jour: «C’est avec les noirs,
avec vos noirs, que j’ai souffert et que vous m’avez abandonné.»
«Avez-vous, demandait-il à ses auditeurs, le sentiment de la liberté, de
la dignité, de la grandeur de notre nature? ou êtes-vous nés pour
accepter que l’on s’endorme sous le joug de l’esclavage? Peuple de la
Belgique, tu es le dernier, ce semble, à qui de semblables questions
puissent être adressées! L’amour de la liberté, la noble fierté humaine,
tu les as montrés à toutes les pages de ton histoire, et si tu es
aujourd’hui un peuple libre, jouissant de tous les droits de la
conscience, tu le dois à l’horreur de la servitude et au sang que tu as
versé pour ton indépendance!» Il réclamait cent jeunes Belges décidés à
être des héros et à délivrer de ce fléau la province du Haut-Congo. Cela
suffirait, pour que ces esclavagistes qui fièrement disaient: «Le
souverain de l’Afrique intérieure, c’est la poudre», fussent désormais
tenus en échec. Il souhaitait un million pour que cette petite armée de
libérateurs eût, sur le Tanganyika, son vapeur, qui ferait la police.
Une voix bientôt s’élevait dans la presse belge, celle de l’ambassadeur
de Turquie, pour accuser Lavigerie de donner à la croisade projetée le
caractère d’une expédition contre l’Islam. Obtenez de vos docteurs, lui
ripostait en substance Lavigerie, qu’ils déclarent contraire au droit
naturel et divin la capture et la vente de l’infidèle par le croyant.
Mais en attendant qu’ils fissent cette déclaration, contraire aux
commentaires les plus qualifiés du Coran, le cardinal maintenait: «Tous
les souverains musulmans indépendants de l’Afrique pratiquent
l’esclavagisme; tous les chefs esclavagistes sont musulmans; la Turquie
n’empêche que pour la forme, et très imparfaitement, la vente des
esclaves, dans ses provinces d’Afrique et dans ses provinces d’Asie; les
interprètes du Coran ne condamnent pas l’esclavagisme; les juges
musulmans qui jugent d’après le Coran ne se prononcent jamais contre
lui.» Lavigerie possédait ses sources: il savait citer Nachtigal,
déclarant quelques années plus tôt qu’aux yeux des musulmans du Fezzan
la traite était pleinement légitime et qu’ils la considéraient comme une
branche d’affaires s’accordant avec leurs convictions religieuses; il
savait citer Schweinfurth, qui jadis avait montré Mehemet Ali lui-même
faisant de la chasse aux esclaves une source légale de revenus pour le
Trésor; il avait retenu ce propos, recueilli par des officiers anglais
sur certaines lèvres musulmanes: «Allah destine les Africains à nous
servir.»
Il n’était pas à court d’arguments, et comme un journal de Paris
l’accusait de crier sus au mahométisme, de vouloir armer contre les
musulmans le bras séculier, et les exterminer sous couleur humanitaire,
il ripostait que tout ce qu’il demandait, c’était le désarmement de ces
brigands atroces qu’étaient les esclavagistes, et qu’il n’avait jamais,
sa longue vie durant, crié sus à aucun homme, sous prétexte de religion.
A ce moment même, les nouvelles du Tanganyika annonçaient la capture par
les Anglais, en deux jours, de six boutres chargés d’esclaves,
véritables squelettes fiévreux, couverts de plaies, entassés comme des
harengs.
L’Assemblée des catholiques allemands, tenue à Fribourg en Brisgau,
recevait de Lavigerie un long mémoire. Il montrait le problème tel qu’il
était: cinq cents musulmans à désarmer, à rendre aux pays d’où ils
étaient venus. Et il disait avec l’explorateur Cameron: «Ce n’est pas
par des discours ni par des écrits que l’Afrique peut être régénérée,
mais par des actes. Que chacun de ceux qui croient pouvoir y prêter la
main le fasse donc. Tout le monde ne peut pas voyager, devenir apôtre ou
négociant; mais chacun peut donner une cordiale assistance aux hommes
que le dévouement ou la vocation mène dans les lieux inconnus.»
Que d’abord un demi-millier de malfaiteurs fût mis hors d’état de nuire,
et Lavigerie annonçait que les missionnaires étaient à leur poste,
d’avance, pour l’œuvre civilisatrice qui s’imposait; qu’ils venaient de
racheter, cette année même, dans la mission de Kubanga, cent cinquante
esclaves, et que leur hôpital faisait accueil à toutes les épaves noires
qui se présentaient.
Sur le papier, c’était chose grandiose qu’une croisade universelle des
États contre l’esclavagisme. Mais Lavigerie réfléchissait que ces États
avaient des intérêts propres, et que leurs interventions mêmes contre ce
fléau leur procureraient probablement des bénéfices politiques,
récompense naturelle de leurs efforts. Dès lors, dans un comité
universel de l’œuvre antiesclavagiste, les intérêts politiques couraient
le risque de s’affronter, de se combattre; et si l’on voulait créer un
immense budget antiesclavagiste où les divers États puiseraient pour les
besoins de leurs campagnes respectives, des difficultés diplomatiques
étaient à craindre. Lavigerie, pour écarter ce péril, décida que dans
les diverses capitales l’œuvre aurait des conseils nationaux,
indépendants les uns des autres, qui trouveraient, sur leur territoire
même, leurs ressources, et qui les emploieraient, en Afrique, pour leurs
propres campagnes nationales contre l’esclavage.
Mais à côté de ces campagnes nationales, Lavigerie rêvait, tenacement,
d’un petit détachement international de bonnes volontés, qui s’en
iraient faire la police, au cœur de l’Afrique. Joubert, depuis dix ans,
entouré de sa petite armée de trois cents noirs, faisait régner la paix
sur un vaste territoire: il n’y avait pas de caravane esclavagiste en
ces parages-là. Lavigerie, invoquant ce précédent, faisait appel à des
volontaires qui seraient comme les cadres européens de troupes
indigènes, et qui surveilleraient les grandes routes et fermeraient le
passage aux convois d’esclaves; volontiers eût-il demandé une sorte de
gendarmerie sacrée pour l’intérieur de l’Afrique.
Une telle carrière pouvait être pour des apôtres une occasion de
sainteté; pour des déclassés, un moyen de relèvement; pour des inquiets,
tracassés par le démon de l’aventure, une source de jouissance. Les
candidatures se multiplièrent: sept cents Belges et beaucoup plus de
Français. Il y eut en peu de jours deux mille demandes d’enrôlement,
parmi lesquelles le cardinal voulait qu’on fît un choix sévère. Et les
messages de tous ces conscrits, prêts à s’engager pour cette façon de
guerre sainte, l’amenaient à constater qu’en fait, au 1er janvier 1888,
«ni la philosophie ni l’économie politique, ni les assemblées, ni les
gouvernements n’avaient pris en mains, d’une manière pratique, la cause
de l’esclavage africain, et que, depuis le mois de mai de la même année,
cette cause s’agitait dans tous les esprits et dans tous les cœurs.»
Voilà ce qu’avait pu la parole du Pape et celle de son cardinal, et
leurs deux échos continuaient de se répercuter, de se fortifier
mutuellement.
Un bref de Léon XIII, en octobre 1888, se réjouissait que France et
Belgique, Angleterre, Allemagne, Portugal[235], eussent répondu à ses
appels. «Quelle grandeur d’âme vous apportez, disait le Pape au
cardinal, là où il s’agit du salut des hommes!» Il lui envoyait trois
cent mille francs pour être partagés entre les divers comités
antiesclavagistes, et il ajoutait: «Nous ne doutons pas que les Italiens
et les Espagnols deviennent, avec le même cœur, les promoteurs et les
auxiliaires d’une telle œuvre.»
[235] En ce qui regarde le Portugal, voir _Bulletin de la Société
antiesclavagiste_, 1888-1889, p. 378-381.
IV.--La période des difficultés diplomatiques: les congrès.
Déjà, en effet, l’Espagne se remuait; Lavigerie, dans une lettre à M.
Sorela, qui projetait la fondation à Madrid d’une société
antiesclavagiste, saluait tout le passé de la nation espagnole, les noms
éclatants de Las Casas, de Pierre Claver, de Ximenès, et signalait à
l’Espagne, tout près d’elle, en face d’elle, la seule puissance
islamique qui jusque-là se fût formellement refusée à prendre quelque
engagement pour la suppression de la traite, le sultanat du Maroc. De
l’autre côté de notre Afrique, une porte s’ouvrait sur la Méditerranée,
pour les cargaisons d’esclaves qu’attendait le Levant islamique: c’était
la Tripolitaine; on prêtait à Lavigerie cette idée que si l’Italie se
substituait à la Turquie comme gardienne de cette porte, ce serait, pour
la traite, un débouché de moins. Là-dessus, les diplomaties s’émurent,
et tout d’abord la diplomatie turque; et la presse italienne, qui se
refusait à considérer la Tripolitaine comme une compensation pour la
perte de la Tunisie, entama contre le cardinal une âpre campagne. Après
l’universelle révolte de pitié humaine qu’avaient déchaînée la parole
papale et la parole cardinalice, les diplomaties nationales inclinaient
à se ressaisir, à temporiser.
Lavigerie passa les Alpes, faisant front, tout seul, à l’artillerie
d’une presse hostile, dont Crispi dirigeait le feu: il allait parler à
Naples, adressait une lettre à la réunion antiesclavagiste de Palerme,
et puis, le 28 décembre 1888, montait, à Rome, dans la chaire de
l’église du Gesù. Il touchait, d’une main délicate, aux antagonismes des
peuples chrétiens, et ces antagonismes mêmes étaient pour lui une raison
nouvelle de les grouper tous ensemble, pour une sainte entreprise. «Il
n’y a pas de sollicitude, disait-il, qui puisse mieux les disposer à
oublier leurs propres querelles et les haines du passé.» Ce prélat que
des polémiques passionnées désignaient comme un ennemi de l’Italie
semblait rêver d’une France et d’une Italie qui s’aimeraient, en aimant,
toutes deux ensemble, la souffrance humaine. Sa conférence jetait une
sombre lumière, non seulement sur les souffrances de la veille, mais sur
les périls du lendemain.
«Tandis qu’en Europe et en Asie, s’écriait-il, le mahométisme semble se
préparer au dernier sommeil, il renouvelle, sur notre continent
africain, sa vigueur dans le sang. La couche qui arrive, celle du Mahdi
et des Senoussis, est encore plus ardente que celle qui l’a précédée.
Elle fait schisme avec le reste du monde musulman, auquel elle reproche
sa mollesse. Faisant appel à la fureur sauvage des noirs, ces fanatiques
couvrent déjà de leurs ramifications secrètes toutes nos provinces. Je
vous signale ce danger, plus voisin que l’Europe ne le pense. Croyez-en
un vieux pilote qui connaît les écueils et les tempêtes de la barbarie.
C’est le quart du globe terrestre qu’un fanatisme chaque jour croissant
tente de séparer à jamais de nous. Point de doute: je le répète, il n’y
a pas dans l’ancien monde un peuple digne de ce nom, il n’y a pas un
homme, qui ne comprenne que le devoir de cette croisade lui est imposé
par le nom d’homme, et par l’ordre établi de Dieu: _Homo sum et nihil
humani a me alienum puto._»
Lavigerie, à Rome, voyait Schlœzer, représentant de la Prusse
bismarckienne. Le chancelier de Berlin, jusque-là, en dépit d’une lettre
de Lavigerie, en dépit de l’envoi que lui avait fait le cardinal de ses
trois conférences de Paris, Londres et Bruxelles, était demeuré
silencieux; mais lorsque Bismarck eut reçu les décisions contre la
traite des noirs prises par les catholiques de Cologne[236], lorsqu’il
eut reçu le memorandum du Saint-Siège pour une action commune des
gouvernements européens contre l’esclavage, il expédia à Léon XIII un
témoignage d’admiration pour Lavigerie apôtre des noirs, un témoignage
d’adhésion à sa grande campagne de charité.
[236] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1888-1889, p. 79-86.
Milan attendait Lavigerie, et ses forces le trahissaient. Son entourage
le suppliait: «N’y allez point, Éminence, il y va de votre vie.» Et lui
de répondre: «Quel meilleur emploi puis-je en faire que de la donner
pour le rachat des esclaves?» Sa parole, dans la chaire milanaise,
continua de planer sur les difficultés franco-italiennes, avec une
aisance souveraine: «La Méditerranée, mes frères, ses parrains lui ont
donné divers noms de baptême, selon le pays dont ils sont. On l’a appelé
un lac français, un lac anglais, un lac italien. Je serais bien heureux
de pouvoir le baptiser du nom de lac chrétien, un lac que ne
souillassent plus des embarcations d’esclaves.» Épuisé, mais toujours
debout, il prosternait sa fatigue, dont il n’admettait jamais qu’elle
pût devenir une lassitude, devant le corps de saint Charles Borromée,
devant les reliques de saint Ambroise, leur demandant un surcroît de
force, un surcroît de charité, un surcroît de voix, pour clamer les maux
de l’Afrique. Et dans une église de Marseille, quatre jours plus tard,
il recommençait.
«Je suis à bout de forces, écrivait-il à Émile Keller, j’ai perdu le
sommeil, l’appétit, la faculté même, je crois, de me mouvoir et de
penser, il ne me reste que celle de sentir; et je sens que jusqu’au bout
je resterai attaché à l’œuvre de l’abolition de l’esclavage, ne croyant
pas qu’il y ait en ce moment une œuvre plus sainte et plus nécessaire.»
Au loin, certaines imaginations, s’exaltant du prestige même de cette
œuvre, s’abandonnaient à d’audacieux desseins, dont certains documents
conservés par M. l’abbé Tournier demeurent aujourd’hui les témoins. Le
futur cardinal Bourret, évêque de Rodez, écrivait à Lavigerie, après une
conversation avec Jules Simon: «Cette grande œuvre d’humanité pourrait
devenir aussi une grande œuvre de restauration pontificale»; et Mgr
Bourret rêvait d’un congrès, provoqué par Lavigerie, dans lequel «un
certain nombre de personnalités politiques des diverses nations
rechercheraient un _modus vivendi_ supportable pour la Papauté.» Vers la
même époque, Léopold II, roi des Belges, suggérait au P. Charmetant que
l’on pourrait faire accepter par les puissances la formation dans
l’Afrique équatoriale d’une colonie pontificale, sous leur garantie
collective[237]. Charmetant portait à Léon XIII cette offre royale, et
Léon XIII la déclinait; mais de telles suggestions attestaient la
répercussion des campagnes libératrices entreprises au nom du
Saint-Siège par le cardinal Lavigerie, et l’ascendant qu’en recueillait,
pour elle-même, la puissance spirituelle de la Papauté.
[237] Au sujet de cette offre, on trouve une première allusion, faite
par Lavigerie lui-même, dans les _Documents relatifs au congrès
libre antiesclavagiste de Paris_, p. 43.
Lavigerie rentrait dans Alger, le 21 janvier 1889, «tout perclus de
rhumatismes et de douleurs névralgiques»; ne pouvant même plus signer de
sa main, il dictait ses lettres, et le scribe docile, ému, écrivait des
phrases comme celles-ci: «Si le bon Dieu voulait me trouver un enfer qui
fût tout à fait à ma taille, il me condamnerait à ne rien faire pour lui
durant toute l’éternité; ce serait, je le sens, le plus grand châtiment
qu’il pût m’infliger.»
Sans retard, dans son diocèse, il se refaisait prédicateur, pour les
noirs. Il apparaissait le jour de la Chandeleur, dans la basilique de
Notre-Dame d’Afrique; il parlait à l’entrée du chœur, en grande tenue
pontificale, et c’était pour adresser deux supplications. La première,
il la jetait aux fidèles. Il leur rappelait un mot sinistre du khédive
d’Égypte: «Puisque vous nous avez empêchés de prendre les blancs, il
faut bien que nous prenions les noirs.» Les noirs, commentait-il,
«paient donc pour vous, mes frères; ils sont votre rançon, et vous ne
feriez rien pour ceux qui vous remplacent dans la captivité et dans la
mort!» Mais une seconde supplication succédait; d’une voix de tonnerre,
d’un geste presque impérieux, il se tournait vers l’image de Notre-Dame
d’Afrique, statue noire comme les noirs eux-mêmes, et l’interpellait sur
ce qu’elle avait fait pour eux, depuis vingt-cinq ans qu’il l’avait
proclamée reine de l’Afrique. «L’Afrique, lui criait-il, a compté sur
votre protection. Qu’avez-vous fait pour elle, et comment souffrez-vous
encore de telles horreurs? N’êtes-vous reine de l’Afrique que pour
régner sur des cadavres? N’êtes-vous mère que pour oublier vos enfants?
Il faut que cela finisse.» Des coups de crosse, frappant sur la dalle du
chœur, scandaient ses sommations.
Huit jours plus tard, dans une grande réunion organisée à la Sorbonne,
une voix redisait qu’il fallait que cela finît: c’était la voix de Jules
Simon[238].
[238] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1888-1889, p.
247-266. Peu après la mort de Lavigerie, Jules Simon lui rendra
hommage en quelques pages que l’on trouve en son livre: _Quatre
portraits_ (Paris, Lévy, 1896).
«Si brisé que soit mon corps, insistait Lavigerie, mon cœur ne l’est pas
encore.» Il ne convenait pas que, le vendredi saint, fête par excellence
de la souffrance, son cœur se tût sur le martyre de la race de Cham:
faisant violence à son corps, il gravissait péniblement, dans sa
cathédrale d’Alger, les degrés de la chaire; il prêchait sur la Passion
des nègres, renouvellement de la Passion cruelle du Sauveur; sur leur
calvaire à eux, «continent immense, où le sang coulait des veines de
millions de noirs, mêlé aux larmes des mères»; sur les Hérode, les
Pilate, les Judas, qui entreprenaient de défendre l’esclavagisme par
amour de l’or, ou, peut-être, par opposition à la foi chrétienne; et les
draperies noires qui assombrissaient l’église avaient mission de
rappeler, disait-il, «non seulement la passion du Sauveur, mais encore
la mort qui plane sur l’Afrique et la destruction qui la menace[239]».
[239] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1888-1889, p.
327-337.
Ce mot de mort, ce mot de destruction, qui résonnaient comme des glas,
étaient tragiquement commentés par les nouvelles que Lavigerie, depuis
le début de l’année, recevait du centre de l’Afrique. Les esclavagistes
musulmans, riches et bien armés, avaient, dans l’Ouganda, fait un coup
d’État. Le roi Kivewa, tombé sous leur joug, avait renvoyé ses ministres
chrétiens, catholiques ou protestants; toutes les missions avaient été
incendiées, tous les orphelinats détruits; tous les missionnaires, Mgr
Livinhac en tête, avaient été emprisonnés, huit jours durant, puis
entassés sur une barque, et transportés de l’autre côté du lac. «Vous
avez voulu ménager l’Allemagne et l’Angleterre, écrivait à M. Mackay,
chef de la mission anglaise, l’un de ces triomphateurs musulmans; nous
tuerons l’un après l’autre tous les blancs établis dans l’intérieur de
l’Afrique équatoriale.»
Mgr Lavigerie méditait sur cet événement: il lui semblait être d’une
incalculable gravité. Quelques années plus tôt, le sultan musulman de
Zanzibar pouvait être rendu responsable des attentats commis à
l’intérieur par les esclavagistes, qui tous venaient de ses États et
reconnaissaient son pouvoir. Mais aujourd’hui, sa souveraineté était
considérée comme expirant officiellement à dix kilomètres du
rivage[240]; dans l’intérieur de l’Afrique, c’était à l’Europe de se
défendre elle-même. Les esclavagistes, entourant les rois sauvages, ne
les poussaient à l’expulsion des blancs que pour demeurer les seuls
maîtres, et lorsqu’ils murmuraient aux oreilles des souverains noirs de
fallacieuses paroles sur l’affranchissement politique de l’Afrique, ils
ne visaient à rien de moins qu’à régner eux-mêmes, par une dictature de
terreur, sur une Afrique subjuguée, à travers laquelle ils razzieraient
à volonté, à discrétion, le bétail humain nécessaire à leur trafic.
[240] Sur les inconvénients de cette restriction de la souveraineté du
sultan de Zanzibar, voir un article de la _Gazette populaire de
Cologne_, cité dans le _Bulletin de la Société antiesclavagiste_,
1888-1889, p. 17-23.
Il apparaissait à Lavigerie que cette catastrophe requérait de l’Europe
un surcroît de sacrifices et qu’il fallait, désormais, plusieurs
milliers d’hommes, qui, remontant le Zambèse, le Chiri, le Nyassa, se
fraieraient ainsi, vers l’Afrique équatoriale, la seule route désormais
ouverte à leurs pas libérateurs. Il voulait que, d’urgence, les comités
antiesclavagistes des diverses nations délibérassent; il annonçait à
Keller son intention de convoquer prochainement un congrès[241]. Il
avait hâte que ce congrès eût lieu, avant celui des puissances, et
qu’ainsi fût mise en lumière l’initiative du Pape; il rêvait que Léon
XIII y fût représenté par un légat, et investi de la présidence
d’honneur. Dans la circulaire même qu’au mois d’avril 1889 il expédiera
d’Alger, et qui convoquera le Congrès à Lucerne pour le mois d’août, se
dessineront déjà plusieurs projets qui le hantaient: «Organisation de
corps volontaires et peut-être même, sur quelques points essentiels, de
corps religieux, par exemple, au milieu des déserts du Sahara;--création
d’asiles fortifiés, comme ils ont existé autrefois, dans les siècles de
barbarie, sur les grandes voies de communication, en Espagne, en
Hongrie, en Orient, pour protéger les voyageurs et faire avancer peu à
peu la vie, le commerce européen et la civilisation jusqu’aux limites
mêmes du Soudan[242].»
[241] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1888-1889, p.
215-230.
[242] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1888-1889, p.
311-325.
Il appelait à ce Congrès, non seulement l’Europe, mais des représentants
du monde noir, noirs d’Haïti, noirs de Liberia, noirs des États-Unis: il
désirait qu’en faveur de leurs frères du centre de l’Afrique leurs voix
se fissent entendre, et qu’elles fussent acclamées.
Sans plus attendre, des conférences d’Émile Keller à Paris, de Georges
Picot à Bourges et à Paris, tenaient les esprits en haleine et mettaient
les dévouements en branle[243].
[243] _Ibid._, p. 364-376, 405-421, 432-454.
Des congrès, des conférences, il en fallait: c’était nécessaire pour
agir sur l’opinion du monde; mais l’Afrique avait-elle le temps
d’attendre que dans des congrès on eût délibéré? Lavigerie ne le pensait
pas; tout seul, de lui-même, parlant avec une aisance de plus en plus
impérieuse le langage d’un chef d’État,--son État, c’était
l’Afrique!--il entrait en rapports avec le Portugal, demandait qu’un
nouveau groupe de Pères Blancs, qui quittaient Alger pour prendre la
voie du lac Nyassa, pût remonter jusqu’au Tanganyika, y retrouver
Joubert, et s’en aller avec lui vers leurs frères de l’Ouganda,
ensevelis dans un tourbillon d’insurrections barbares. Le Portugal
permettait, et la caravane libératrice se mettait en route.
Lavigerie, de son côté, se dirigeait vers Lucerne. Mais il n’y eut à
Lucerne, au début d’août 1889, d’autres congressistes que deux jeunes
gens, représentants de dix millions de noirs, qui avaient quitté
l’Amérique trop tôt pour apprendre que le Congrès était ajourné... Car
l’imminence des élections françaises retenait en France la plupart des
personnalités qui eussent pu représenter la France, à Lucerne, aux côtés
des congressistes des autres pays; et Lavigerie, redoutant les effets
fâcheux que pourraient avoir, dans cette assemblée internationale,
l’effacement de sa patrie et la prépondérance des nations protestantes,
avait, le 24 juillet, par une circulaire expédiée de Lucerne[244], fait
savoir que le Congrès n’aurait pas lieu. Mais ces deux jeunes nègres qui
étaient venus là pour rencontrer les champions de l’antiesclavagisme
universel, champions de toute langue et de toute nationalité, se
jugeaient récompensés de leur voyage puisqu’ils rencontraient Lavigerie,
et ils lui disaient: «Si jamais Votre Éminence met le pied en Amérique,
des foules innombrables de nos compatriotes viendront acclamer le
libérateur de leurs frères[245].»
[244] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1888-1889, p.
424-425.
[245] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1888-1889, p.
459-463.
Trois mois plus tard, s’ouvrait à Bruxelles, entre les représentants des
divers États, la conférence officielle pour la suppression de
l’esclavage; elle se prolongea jusqu’au printemps. Lavigerie, d’avance,
dans un mémoire adressé à Léopold II, avait dessiné ce qu’il attendait
d’elle[246]. Dans son oasis de Biskra, où désormais l’hiver il tentait
de refaire sa santé, il reçut de l’Ouganda des nouvelles moins
inquiétantes. «Dieu dût-il faire un miracle, lui écrivait Mgr Livinhac,
le parti protestant ne triomphera pas.» Mais Biskra est aux écoutes du
désert: et les mystérieuses rumeurs sahariennes précisaient aux oreilles
attentives de Lavigerie l’immense péril que créait en Afrique
l’effervescence du senoussisme.
[246] Lavigerie à Léopold II, 8 novembre 1889. (_Bulletin de la
Société antiesclavagiste_, 1888-1889, p. 520-552.)
Déjà, dès 1868, dans son livre sur _la Kabylie et les coutumes kabyles_,
le futur général Hanoteau signalait comme un péril pour notre domination
en Kabylie,--comme «un danger de tous les instants», disait-il, ces
ordres religieux, «moins accessibles à nos moyens d’influence et plus
difficiles à surveiller» que ne l’étaient les marabouts. «Comme ils
obéissent, précisait-il, à des chefs qui presque tous résident à
l’étranger, le signal de la révolte peut être donné à l’improviste, sans
qu’aucun indice précurseur nous ait avertis[247].»
[247] HANOTEAU et LETOURNEUX, _op. cit._, II, p. 105.
«Chez les musulmans du dix-neuvième siècle, avait écrit en 1886 M. Le
Chatelier[248], le mahométisme mystique représente le principe religieux
actif. Et le fait qui domine l’évolution moderne du monde islamique est
le prodigieux mouvement de rénovation, de propagande, qui s’accomplit en
Asie, en Afrique surtout. Sans rien préjuger pour l’avenir, on ne
saurait nier qu’il y ait là pour les intérêts actuels du monde civilisé
un danger grave. Les confréries ont été traitées, tantôt avec une
considération trop bienveillante, tantôt avec un respect voisin de la
crainte. Elles ont ainsi acquis une situation très forte, alors qu’il
eût été facile, si on les avait mieux comprises, de les réduire presque
à néant.»
[248] _L’Islam, au dix-neuvième siècle_, p. 180-187 (Paris, Leroux,
1886).
Lavigerie était d’accord avec les meilleurs observateurs de l’Islam,
avec Henri Duveyrier, avec le général Philebert[249], lorsqu’il redisait
à Léopold II, dans une longue lettre, les origines, la mystique
popularité de ce chérif oranais, Snoussi, qui, vers 1796, s’était
proclamé prophète (_madhi_), et lorsqu’il parlait des centaines de
milliers de fanatiques qui, groupés en confréries, n’aspiraient qu’à
soulever le Soudan contre l’Europe et à jeter les Européens à la mer...
Oui, tous les Européens, y compris les Turcs, qui venaient de se
disqualifier, aux yeux des Senoussistes, en prohibant la traite des
noirs, et qu’une sanglante devise madhiste confondait avec les chrétiens
pour les vouer, tous ensemble, à une même mort[250].
[249] Général PHILEBERT, _la Conquête pacifique de l’intérieur
africain_, p. 26-36.
[250] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1890, p. 1-41. Sur
les développements ultérieurs du péril senoussiste, voir BINGER,
_Bulletin de l’Afrique française_, 1902; deux articles du
_Correspondant_, 25 novembre et 10 décembre 1909; et Lothrop
STODDARD, _le Nouveau Monde de l’Islam_, trad. Doysié, p. 51 et
suiv. (Paris, Payot, 1923). Sur l’état actuel de l’émirat des
Senoussis, constitué depuis 1920 par décret royal italien, voir
MASSIGNON, _Annuaire du monde musulman_, p. 144-146.
V.--L’achèvement de l’œuvre tunisienne. Les adieux de Lavigerie à
l’Europe.
A peine avait-il dirigé vers Bruxelles cet anxieux cri d’alarme, que
Lavigerie, quittant Biskra, réapparaissait en Tunisie, où depuis deux
ans on ne l’avait pas revu. Sa première visite était pour la cathédrale
de Carthage, désormais achevée. On l’avait construite rapidement, pressé
qu’on était de la voir se dresser, moins comme un monument d’art que
comme un symbole. Les jeunes élèves des Pères Blancs menaient Lavigerie
au caveau qui devait contenir son tombeau, et l’aidaient ensuite à
remonter dans la basilique. «Merci, mes enfants, leur disait-il. Le jour
vient et il est proche, où vous n’aurez plus à me remonter.» En grande
pompe, le jour de l’Ascension, devant le résident général de France et
dix évêques, la cathédrale s’inaugurait[251]. Lavigerie, dans une lettre
pastorale, interprétait l’événement.
[251] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1890, p. 215-222.
Jadis César, campant sur les ruines de Carthage, avait entendu, s’il en
faut croire Appien, les sanglots d’une immense multitude qui demandait
d’être rappelée à la vie, et César, saisissant ses tablettes, y avait
jeté ces deux mots: «Relever Carthage.» Cinq siècles plus tard, saint
Victor de Vite, au terme de son _Histoire des persécutions vandales_,
avait invoqué tous les saints d’Afrique, pour qu’en retour de leurs
souffrances, de leurs martyres, ils obtinssent de leur Dieu la
résurrection de l’Église africaine. Sous les yeux de Lavigerie, le
programme de César et la prière de Victor de Vite avaient commencé de
s’accomplir: une Carthage ressuscitée présidait aux destinées d’une
Église africaine ressuscitée, et le prélat s’écriait: «Me blâmerez-vous
d’avoir cru comme César aux sanglots des multitudes disparues sous les
ruines de leur patrie, et, comme l’évêque de Vite, aux prières des
saints de notre Afrique, implorant de Dieu sa résurrection?»
Il ouvrait un concile, dans la resplendissante cathédrale; on y émettait
le vœu que saint Fulgence, l’évêque exilé par les Vandales, fût proclamé
par Rome docteur de l’Église, et le concile, au bout de deux jours,
transportait sa séance finale à Tunis, où Lavigerie allait poser la
première pierre d’une autre cathédrale. «C’est un revenant épique que
cet homme! s’écriait M. Louis Bertrand; c’est Turpin, l’archevêque de la
chanson de Roland[252].»
[252] Louis BERTRAND, _le Sang des races_, préface de 1920, p. 5.
L’âge le pressait d’achever ses fondations, et les événements eux-mêmes
semblaient se presser, pour apporter à ses espoirs quelques prémices
d’accomplissement; en ce même mois de mai 1890, il avait la joie
d’annoncer à Paris le décret du Bey de Tunis, qui supprimait l’esclavage
dans ses États[253], et cette autre joie, plus grande encore, de
recevoir une lettre dans laquelle le roi Mwanga, inopinément restauré
sur son trône de l’Ouganda, lui demandait des missionnaires et
promettait toute sa bonne volonté pour empêcher la traite des esclaves.
Les deux médecins qui, dans une caravane nouvelle groupant des Pères
Blancs de quatre nations, partaient à ce moment même pour l’équateur,
avaient jadis été rachetés de l’esclavage, puis élevés à Malte: ainsi
s’associaient, déjà, les esclaves de la veille aux campagnes de
libération.
[253] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1890, p. 187-191.
L’Afrique s’aidait donc elle-même, pour déraciner le fléau, et l’Europe
aidait l’Afrique. La conférence de Bruxelles, par l’acte général du 2
juillet 1890, préconisait l’établissement graduel, à l’intérieur du
continent noir, de stations fortement occupées; la construction de
routes et de voies ferrées reliant les stations à la côte,
l’installation de bateaux à vapeur sur les grands fleuves et les lacs;
la restriction de l’importation des armes à feu et des munitions;
l’organisation d’expéditions et de colonnes mobiles. L’armée de la
France, sans plus attendre, allait traquer l’esclavage dans un de ses
plus redoutables repaires, le Dahomey[254], et déjà l’expédition belge
de Winck et Van Kerchove était en route, pour porter secours à Joubert
et pour semer, sur les bords du Tanganyika, une série de postes armés.
Une voix éloquente, en 1891, s’élevait au Congrès de Malines; c’était
celle de M. le chevalier Descamps, futur vice-président du Sénat belge.
«Ne croyez pas, s’écriait-il, que l’Océan baigne nos frontières
simplement pour permettre aux Belges de ramasser des coquillages sur ses
rives. Ne craignez pas de pratiquer la mer[255].» Et l’on voyait, en
cette année 1891, puis en 1892, naviguer vers Zanzibar, pour atteindre,
par là, la mer intérieure du Tanganyika, l’expédition du capitaine
Jacques, puis celle du lieutenant Long, impatients de libérer l’Afrique
de ses bandes d’esclavagistes; et les noms d’Albertville, Baudouinville,
Fort Clémentine, allaient bientôt dire aux riverains du Tanganyika ce
que voulait faire pour eux la chrétienne Belgique[256]. Lavigerie
saluait cette révolution, «qui allait faire entrer la quatrième partie
du monde dans la lumière de la civilisation, de la liberté et de la
vie»; il proclamait que l’œuvre faite à Bruxelles était très
satisfaisante, très belle, qu’elle répondait à ses vœux, sinon à tous
ses vœux; il se réjouissait de ce mot dit à un prélat belge par le
ministre des Affaires étrangères de Belgique: «Ce qui se fait à la
conférence n’est, au fond, que l’œuvre provoquée par l’action du Pape et
de son envoyé[257].» Il ouvrait un concours, au nom du Pape, pour la
composition d’un ouvrage populaire destiné à aider la campagne
antiesclavagiste[258], et lorsque bientôt il apprit que la Hollande
hésitait à signer l’acte de Bruxelles, il insista près du roi par un
pressant message, que la jeune reine Wilhelmine eut à cœur d’exaucer, au
lendemain même de son avènement[259].
[254] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1891-1892, p.
273-290.
[255] DESCAMPS, _Discours sur l’avenir de la civilisation en Afrique_,
prononcé à l’assemblée générale du congrès de Malines le 10 août
1891, p. 16 (Louvain, Peeters, 1891).
[256] Voir DESCAMPS, _les Stations civilisatrices au Tanganyika_, p. 9
(Bruxelles, Goemaere, 1894) et, dans le _Bulletin de la Société
antiesclavagiste_, 1891-1892, p. 266-269, la lettre de Lavigerie sur
l’expédition Jacques.
[257] _Documents relatifs au congrès libre antiesclavagiste de Paris_,
p. 43.
[258] _Documents relatifs au congrès libre antiesclavagiste de Paris_,
p. 46. Le lauréat du concours, qui eut pour juges Jules Simon,
Bardoux, Arthur Desjardins, le duc de Broglie, Antonin
Lefèvre-Pontalis, Franck, Georges Picot, le marquis de Vogüé,
Wallon, Julien Davignon, fut M. le baron Descamps, actuellement
vice-président du Sénat belge et membre de l’Institut, pour son
drame, _Africa_ (Louvain, Peeters, 1894).
[259] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1890, p. 307-314.
Lavigerie regrettait qu’on n’eût pas envisagé le sort de tant de pauvres
nègres que, sous la fallacieuse rubrique de travailleurs libres, on
transportait à des centaines de lieues de leur pays, et qui, ainsi
déracinés, étaient à la merci de toutes les exploitations; il
regrettait, aussi, qu’on ne se fût point occupé des progrès des sectes
musulmanes en Afrique[260].
[260] _Documents relatifs au congrès libre antiesclavagiste de Paris_,
p. 36-37.
Mais l’acte général de Bruxelles admettait explicitement le concours des
sociétés antiesclavagistes, «pour la formation de corps volontaires
destinés, sous l’autorité des puissances, à réprimer les violences et la
continuation de la traite»; pour un rôle de charité auprès des victimes
de l’esclavage, particulièrement des femmes et des enfants; pour le
développement et la protection de toutes les missions; et pour éclairer,
enfin, «l’opinion indépendante» et l’opinion des commissaires, membres
des bureaux de surveillance et de renseignements[261]. Les comités de
ces sociétés, qui n’avaient pu se réunir à Lucerne, allaient, en
septembre 1890, tenir un congrès à Paris, et l’éloquent
discours-programme qu’allait y faire entendre Émile Keller devait
répondre aux vœux officiels de la conférence de Bruxelles et combler les
lacunes qu’y constatait Lavigerie.
[261] _Documents relatifs au congrès libre antiesclavagiste de Paris_,
p. 40.
Lavigerie lui-même, du haut de la chaire de Saint-Sulpice, voulut ouvrir
le congrès. En face de lui, au banc d’œuvre, autour de Mgr Livinhac,
siégeait la race nègre, représentée par quatorze noirs de l’Ouganda. Le
cardinal interpellait Mgr Livinhac, lui remettait l’avenir de sa
gigantesque entreprise: «Je ne suis point Élie, lui disait-il, mais je
dépose sur vos épaules, comme sur celles d’un autre Élisée, le manteau
que je ne puis plus porter seul. C’est à vous qu’il appartiendra
désormais de me remplacer en France et dans l’intérieur de votre
congrégation, de plaider la cause de nos missionnaires et de nos œuvres,
de tendre pour eux, dans nos églises, comme je l’ai fait si longtemps,
ces mains qui ont été enchaînées pour l’amour de Notre-Seigneur, et de
leur faire entendre cette voix qui a confessé Jésus-Christ. Pour moi, je
vais rentrer dans mon Afrique pour n’en plus sortir[262].» Quarante-huit
heures plus tard, à la clôture du Congrès, Lavigerie se levait, comme
pour parler: «Voilà mon discours, dit-il, c’est mon fils[263]», et il
montrait Livinhac. Celui-ci prenait la parole, glorifiait les martyrs de
l’Ouganda. Mais parmi les jeunes noirs qui étaient là, devant la
tribune, il y avait le fils de Mathias, l’un de ces martyrs. Lavigerie
l’appelait, l’embrassait: «C’est un acte de foi que j’accomplis en votre
nom», disait-il à l’auditoire, et il chargeait Livinhac de traduire au
jeune nègre cette phrase: «Ton père est au ciel, mais tu as un père sur
la terre; ce père, c’est moi.» Et ce père se penchait vers un autre
noir, qui avait eu l’oreille coupée au temps de la persécution, et
l’embrassait[264].
[262] _Documents relatifs au congrès libre antiesclavagiste de Paris_,
p. 82.
[263] _Ibid._, p. 171.
[264] _Ibid._, p. 178.--_Bulletin de la Société antiesclavagiste_,
1890, p. 306 (lettre des jeunes noirs racontant la scène).
En octobre, avec Livinhac et les quatorze nègres, Lavigerie était à
Rome, aux pieds de Léon XIII, et le Pape, sur sa demande, instituait
dans toute la chrétienté, en faveur de l’abolition de l’esclavage, une
quête annuelle[265].
[265] Il fut bientôt décidé que la Propagande distribuerait elle-même
entre les diverses missions le produit de la quête antiesclavagiste,
et que les divers comités nationaux ne conserveraient qu’un rôle de
patronage, purement moral, et les divergences entre Lavigerie et
Keller au sujet de la politique intérieure française devaient avoir
pour résultat, en août 1891, la démission de Keller et de ses
confrères du Comité antiesclavagiste français, à la demande de
Lavigerie.
VI.--Les dernières épreuves: A l’Ouganda, au Sahara. Mort du cardinal.
Ce fut pour Lavigerie, l’une des dernières joies de son âme de
missionnaire. Les Pères Blancs de Jérusalem, à cette même date, lui en
ménageaient une autre, en lui annonçant que l’un des premiers élèves de
Sainte-Anne venait d’être ordonné prêtre, et qu’ainsi s’inaugurait, en
terre palestinienne, la formation par les Pères Blancs d’un clergé
indigène destiné aux Églises de l’Orient. Lavigerie avait encore deux
années à vivre, deux années de douleur. Les souffrances physiques qui
depuis longtemps lui livraient assaut, si accablantes à certaines heures
qu’à plusieurs reprises, déjà, il avait reçu l’Extrême-Onction,
achevaient lentement, et par saccades, de maîtriser ses forces; mais
accoutumé comme il l’était, en ses méditations quasi quotidiennes, à
aller au-devant de la mort, l’approche de cette mort, venant elle-même à
sa rencontre, ne pouvait endolorir son âme. D’autres douleurs
l’obsédaient, l’accablaient.
Quelques semaines après avoir dit, du haut de la chaire de
Saint-Sulpice, qu’il ne reviendrait plus en France, il lui fallut,
d’accord avec Léon XIII, parler à la France. Il choisit lui-même son
heure, et son cadre, et la forme d’éloquence dont ses lèvres allaient
revêtir la pensée pontificale: ce fut par un toast, prononcé devant
l’escadre, devant les hautes personnalités du gouvernement algérien, que
Lavigerie, solennellement, délia l’Église de France de toute attache
avec les anciens partis et orienta dans les voies nouvelles les méthodes
de défense religieuse. Malmusi, consul général d’Italie, avait dit en
1885 à son collègue allemand Julius Eckardt[266]: «Le cardinal, malgré
de violentes collisions épisodiques avec le gouvernement athée de Paris,
travaille avec la ténacité qui lui est propre à réconcilier Léon XIII
avec le régime républicain.» Cinq ans s’étaient écoulés, et Lavigerie,
sur le désir de Léon XIII, devenait l’annonciateur d’une politique qu’il
avait, semble-t-il, contribué lui-même à préparer. Des polémiques se
déchaînèrent. D’aucuns virent un contraste entre ce cri de «ralliement»
et le message que seize ans plus tôt il adressait au comte de Chambord
pour lui conseiller un coup d’État: on exhuma ce vieux document, pour
assourdir les échos de _la Marseillaise_, jouée par ses Pères Blancs.
D’autres l’accusèrent de capituler devant une législation antireligieuse
contre laquelle plusieurs fois s’étaient dressés ses mandements. Il
laissait dire, sans rien regretter: Français et missionnaire de la
France, il lui paraissait qu’en souhaitant qu’un progrès s’accomplît
vers l’unité morale de la mère patrie, il représentait les intérêts de
la plus grande France, en même temps que la pensée de Léon XIII.
«L’Église, disait alors le Pape à Blowitz, ne s’attache qu’à un seul
cadavre, à celui qui s’est lui-même attaché sur la croix[267]!»...
Lavigerie pensait de même, lui qui avait naguère déclaré, le jour où il
avait reçu la calotte cardinalice, qu’il n’avait jamais voulu entrer
dans les divisions et dans les passions des partis[268]»; lui qui se
sentait «le serviteur d’un maître qu’on n’avait jamais pu enfermer dans
un tombeau». «Son esprit, dira devant son cercueil M. Jules Cambon,
était de ceux qui regardent où ils vont et non d’où ils viennent; c’est
ainsi qu’il était venu à la République[269].»
[266] ECKARDT, _Lebenserinnerungen_, II, p. 178.
[267] Cette magnifique parole est rapportée par M. Morton FULLERTON
dans son livre: _les Grands Problèmes de la politique mondiale_, p.
106 (Paris, Chapelot, 1915).
[268] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 535. Le livre essentiel sur
ces événements est celui de M. l’abbé TOURNIER: _le Cardinal
Lavigerie et son action politique_ (Paris, Perrin, 1913). Voir aussi
Mgr BAUNARD, _Léon XIII et le toast d’Alger_ (Paris, De Gigord,
1913), et MAHIEU, _Vie de Mgr Baunard_, p. 418-422 (Paris, Gigord,
1924).
[269] CAMBON, _le Gouvernement général de l’Algérie_, p. 395-396.
C’est une loi dans l’histoire, que les grandes libérations ne
s’accomplissent qu’au prix de beaucoup de souffrances; une fois de plus,
cette loi se vérifiait. Elle se vérifiait, spécialement, aux dépens des
œuvres missionnaires; on calcula qu’en six mois, le mécontentement
produit par le toast d’Alger frustrait de trois cent mille francs leur
budget d’apostolat et de rédemption; il semblait qu’un certain nombre de
catholiques de France voulussent punir le cardinal par une grève de la
charité.
L’heure était bien mal choisie pour cette vindicative réponse, aussi
nocive aux intérêts de l’Église qu’aux intérêts de la France. Car, à ce
moment même, la Compagnie impériale de l’Est Africain, soutenue par
l’Angleterre, ne visait à rien de moins qu’à faire de l’Ouganda, sous le
protectorat anglais, un État protestant. «Nous te prions, notre
seigneur, écrivaient à Lavigerie les nègres catholiques de là-bas, et
nous prions tous les grands chefs de la religion d’avoir pitié de nous.
Envoie-nous des Européens qui soient bons, et ne nous imposent pas la
religion du mensonge... Quant à nous, nous défendrons notre religion par
la force, si les officiers européens continuent à anéantir ici le parti
de Jésus-Christ.» Cela devait finir là-bas par de tragiques mêlées entre
les ouailles des Pères Blancs et les soldats de la Compagnie anglaise;
les catholiques furent mitraillés, leurs maisons incendiées, et
Lavigerie, recevant en avril 1892 les lugubres nouvelles, pouvait se
demander s’il existait encore quelque mission de l’Ouganda[270]. Il
adressait à une notabilité catholique de l’Angleterre une protestation
qui était un gémissement.
[270] LEBLOND, _le Père Auguste Achte_, p. 153-182 et 207-208 (Paris,
Procure des missionnaires d’Afrique, 1913).--Jules LECLERCQ,
_Bulletin de la Société belge d’études coloniales_, juillet-août
1923.--_Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1891-1892, p.
247-251, 308-345, 433-456.
Cependant, à Biskra, sous la tendresse fiévreuse de son regard paternel,
une autre œuvre naissait, celle des Frères Pionniers, demi-soldats et
demi-moines, dont les postes, s’échelonnant à travers le Sahara,
devaient, dans la pensée de Lavigerie, faire la police du Christ, offrir
un asile aux esclaves fugitifs, des remèdes aux voyageurs malades, et,
tôt ou tard, relier le Sahara au Soudan. Le général Philebert, qui fut
l’un des premiers, parmi nos chefs militaires à tenter de se mesurer
avec l’immensité du Sahara, avait dit en termes formels: «Le mieux
serait d’accepter l’aide et le concours des missionnaires d’Alger.
Quelques Pères Blancs amenés à Témassinine formeraient un noyau, autour
duquel se constituerait beaucoup plus vite une colonie, telle que nous
la désirons[271].» Lavigerie s’apprêtait à fournir des Frères Pionniers,
pour l’accomplissement et le perfectionnement d’un tel dessein. Ouargla,
depuis le printemps de 1891, avait sa colonie de Frères Pionniers; et
dans une visite que faisaient au cardinal, au printemps de 1892, Jules
Ferry et M. Jules Cambon, il était question d’employer ces Frères armés
pour une expédition au Touat. Mais des difficultés diplomatiques
survinrent: le Maroc s’inquiétait; les sphères militaires se montraient
soupçonneuses; les diplomaties européennes posaient des questions
alarmées: qu’était-ce que ce corps franc, mobilisé par un prêtre de
France? dans quelle mesure engageait-il la responsabilité de la France?
D’aucuns insinuaient, à Paris, que le cardinal avait déjà 1 500 hommes
sous les armes, à Biskra, pour une guerre contre l’Islam. Ces 1 500
hommes n’étaient encore que vingt! Le cardinal fut officiellement
informé que la France renonçait à l’expédition du Touat et à l’emploi
des Frères Pionniers, et même à les aider: ce Sahara, qui, en 1878,
s’était fermé devant ses premiers Pères Blancs, se fermait aujourd’hui
devant ses Frères Pionniers. «En les fondant, disait-il le 15 novembre
1892, j’avais compté sur la politique coloniale; aujourd’hui tout
s’écroule.» Et de sa chambre de malade, il donnait l’ordre de ne plus
accepter de nouveaux engagements et de rendre toute liberté aux Frères
antérieurement enrôlés. Cet _Amen_ d’assentiment, qui faisait accueil à
la plus profonde des déceptions, se confondit presque avec ses premières
paroles d’agonie.
[271] Général PHILEBERT, _Création de postes sur la route du Soudan_,
p. 11 (Paris, Baudoin, 1890). L’appel de Lavigerie pour l’œuvre des
Frères du Sahara est publié au _Bulletin de la Société
antiesclavagiste_, 1891-1892, p. 1-17; le premier projet s’en trouve
dans une lettre à Keller, du 25 mars 1890 (même _Bulletin_, 1890, p.
41-67).
Il avait encore dix jours à vivre. Sa pensée s’en allait vers le congrès
eucharistique qui se préparait à Jérusalem, vers l’idéal d’union des
Églises dont ce Congrès voulait s’inspirer. Cela le rajeunissait de
trente ans: n’était-ce pas lui qui, en 1861, avait le premier promené,
dans une Syrie ravagée, la foi de Rome et la charité de la France? Il
donna mille francs aux organisateurs de ce Congrès: l’Orient chrétien,
où son génie apostolique avait autrefois fait ses premières armes,
obtenait ainsi la dernière de ses aumônes. C’était le 22 novembre: le
25, celui qui, vingt-quatre ans plus tôt, avait dit: «Je ne veux plus un
seul jour de repos», entrait dans le repos de la mort.
On ouvrait son testament, daté de 1884, et l’on y lisait: «Je t’avais
tout sacrifié, ô chère Afrique, lorsque, poussé par une force intérieure
qui était visiblement celle de Dieu, j’ai tout quitté pour me donner à
ton service. Depuis, que de traverses, que de peines! Je ne les rappelle
que pour pardonner, et pour exprimer encore une fois mon indicible
espérance de voir la portion de ce grand continent qui a connu autrefois
la religion chrétienne revenir pleinement à la lumière, et celle qui est
restée plongée dans la barbarie, sortir de ses ténèbres et de sa mort.
C’est à cette œuvre que j’avais consacré ma vie. Mais qu’est-ce qu’une
vie d’homme pour une semblable entreprise? A peine ai-je pu ébaucher ce
travail. Je n’ai été que la voix du désert appelant ceux qui doivent y
tracer les routes de l’Évangile. Je meurs donc sans avoir pu faire autre
chose pour toi que souffrir, et par mes souffrances, te préparer des
apôtres.»
VII.--Les lendemains.
Les apôtres formés par Lavigerie ont continué son œuvre. Lavigerie
voulait, en 1871, fonder en Algérie des villages d’orphelins; les Pères
Blancs, au lendemain de la famine qui sévit l’année d’après sa mort,
créèrent en Tunisie, pour les orphelins, la grande exploitation agricole
de Saint-Joseph de Thibar, qui fut le point de départ d’un nouveau
village chrétien[272]. Lavigerie prévoyait, en 1878, quatre vicariats
apostoliques; actuellement, le rayonnement même de l’apostolat des Pères
Blancs a contraint la congrégation romaine de la Propagande de démembrer
et de multiplier leurs terrains d’action: ils possèdent en Afrique onze
vicariats et une préfecture apostolique. Les statistiques de janvier
1925 donnaient, pour leurs missions d’Afrique, le chiffre de 400 275
baptisés et de 163 751 catéchumènes. Il y avait dans la seule chrétienté
de l’Ouganda, du 1er juillet 1910 au 30 juin 1911, 1 236 000
communions[273].
[272] Antoine PHILIPPE, _Chronique sociale de France_, novembre 1924,
p. 810.
[273] LEBLOND, _le Père Auguste Achte_, p. 430.
Les Sœurs Blanches d’Afrique, deux ans seulement après la mort de leur
fondateur, s’enfonçaient dans les ténèbres de l’intérieur, qui, devant
leur regard embrasé d’espérances, s’éclairaient d’une lueur d’Épiphanie.
A l’heure présente, dans quatre-vingt-trois maisons, elles enseignent,
soignent, baptisent, font l’instruction de la femme arabe, ou de la
femme païenne. Il advient souvent que d’avance, dès le berceau, ses
parents l’ont vendue comme épouse: la sœur missionnaire, pour la faire
chrétienne, doit indemniser le fiancé de ce qu’il a payé comme dot: la
nécessité de ces coûteux remboursements entrave la besogne d’apostolat,
mais ne décourage pas les apôtres[274].
[274] LEBLOND, _op. cit._, p. 418.
Sous l’égide de ces deux ordres, les races indigènes ont commencé de
fournir des prêtres à l’autel, des religieuses au cloître: les missions
dont Lavigerie fut l’ancêtre possèdent, présentement, trente-quatre
prêtres indigènes, quatre grands séminaires avec cent quatorze
séminaristes noirs, neuf petits séminaires avec quatre cent soixante et
un élèves noirs, et, sous le voile de religieuses, deux cent deux
négresses.
Tenacement, mais en vain, le cardinal avait souhaité, pour ses Pères
Blancs, l’honneur d’être les agents de liaison, qui ouvriraient une
route et jetteraient un pont entre l’Algérie et le Soudan: ce
«mysticisme transsaharien» dont parle quelque part le colonel Monteil,
et qui donna l’élan, vers 1880, à plusieurs essais héroïques, allait
inspirer, au lendemain de la mort du cardinal, la tentative du P.
Hacquard, suivie d’un nouvel échec. Il faudra dix années encore pour que
le commandant Laperrine, par l’heureux amalgame de ses tirailleurs et de
ses spahis, prépare la grande œuvre de la pénétration saharienne. Mais
lorsqu’en 1894 la France militaire se fut installée à Tombouctou, les
Pères Blancs, débarquant à Dakar, s’engagèrent dans la vallée du Niger,
et pénétrèrent à leur tour au cœur du Soudan: l’apostolat religieux,
dans le sillage de nos armées, atteignait ainsi, par une autre voie, ce
Soudan, où s’était si souvent transporté, par delà le chapelet des oasis
sahariennes, l’esprit conquérant du cardinal.
Ainsi sont au travail, conformément aux méthodes définies par Lavigerie,
les instruments forgés par Lavigerie pour réaliser, au jour le jour,
l’impérieux appel qu’au nom de son Église et de son pays il adressait à
l’âme missionnaire.
L’œuvre antiesclavagiste, elle aussi, ne fut point une œuvre éphémère:
sa vitalité s’attesta par le Congrès antiesclavagiste de 1900, par la
création en Afrique d’un certain nombre de villages de liberté[275];
elle s’atteste, aujourd’hui même, par la décision qu’a prise, en 1924,
le conseil de la Société des Nations, de constituer une commission de
l’esclavage, chargée de lutter contre les dernières survivances de la
traite, contre les abus de l’esclavage domestique, contre la polygamie
enfin, qui, en provoquant la restriction de la natalité, tarit les races
indigènes et entrave leur essor économique[276]. Dans les sollicitudes
et les travaux de cette commission genevoise, à laquelle les
missionnaires commencent de prêter leur concours, c’est toujours
l’esprit de Lavigerie qui survit et qui veille.
[275] DU TEIL, _Correspondant_, 25 juin 1903.
[276] BEAUPIN, _Chronique sociale de France_, novembre 1924.
Quelques années après la mort du cardinal, le général du Barail, traçant
de lui, dans ses _Souvenirs_, un portrait fort peu bienveillant,
concluait qu’en agissant comme Lavigerie, «on risque de mériter, en
guise d’oraison funèbre, l’épigramme appliquée à certains hommes
d’Église: il parlait sans cesse du ciel pour ne s’occuper que des choses
de la terre; mais on risque aussi d’arriver les mains presque vides
auprès de Celui qui a donné à ses disciples la divine consigne: _Ite et
docete_[277]». Apparemment le général, écrivant ces lignes, était hanté
par le double souvenir des lointains différends de Lavigerie avec
Mac-Mahon et de ses récents sourires à la forme républicaine; il
semblait que cette double impression lui voilât les résultats obtenus
par le cardinal,--d’un voile tellement opaque qu’il osait dire en cette
même page, quelques années seulement après les martyres de l’Ouganda:
«Je ne crois pas que les Pères Blancs aient à leur actif une conversion
sérieuse.» L’histoire religieuse de l’Afrique au cours des trente
dernières années achève de s’insurger contre un tel verdict: la divine
consigne _Ite et docete_, dont parle Du Barail, fut réalisée par les
missionnaires de Lavigerie, comme elle l’avait été par le cardinal
lui-même.
[277] DU BARAIL, _op. cit._, III, p. 47-49.