I.--De la cure de campagne à la Sorbonne.
Un jour de 1838, Charles-Martial Allemand-Lavigerie, alors âgé de treize
ans, s’en fut dire à Mgr Lacroix, évêque de Bayonne: «Je veux être curé
de campagne.» Son père le conduisait, ou, pour mieux dire,
l’accompagnait; car Lavigerie, même en son jeune âge, ne fut jamais
quelqu’un qui acceptait volontiers d’être conduit; et presque toute sa
vie, il aura plus d’occasions de commander que d’obéir. En ce jour
décisif où l’enfant venait confier à l’évêque sa vocation, cultivée
d’abord, au foyer même, par la pieuse influence de deux vieilles bonnes,
M. Lavigerie père n’avait qu’à faire escorte.
Ce haut fonctionnaire des douanes avait d’abord, avec sa femme, fait
pour ce fils d’autres rêves. Voyant Charles jouer à la chapelle, on
s’était figuré, dans le ménage, que ce serait un jeu sans lendemain, et
qu’après les vigoureuses aspersions dont il gratifiait les petits Juifs
dans les ruisseaux de Bayonne sous prétexte de les baptiser, il ne
songerait pas à pousser plus loin l’administration des sacrements. Mais
Charles, qui jamais n’eut de temps à perdre, coupait court aux visées
plus mondaines de sa famille en traînant son père à sa suite pour
demander à l’évêque un presbytère rural. Quelques semaines se passaient,
et sa mère, dans le parloir du séminaire de Laressore, se trouvait
brusquement en présence d’un fait acquis, la tonsure toute fraîche que
triomphalement il s’était faite. Il avait d’ailleurs une curieuse façon
de la consoler. «Je crois, lui écrira-t-il un peu plus tard, que je n’ai
pas un caractère à rendre un intérieur agréable, tandis que l’action
extérieure et la vie d’apostolat est ma vocation.» Que pouvait-on
objecter à un enfant qui faisait de ses défauts eux-mêmes un marchepied
vers l’autel, et qui signifiait que son caractère tel quel, son
caractère tout entier, lui serait d’une belle ressource pour devenir un
jour le ministre de Dieu?
Un tel tempérament, pour se laisser modeler, avait besoin de s’incliner
devant une supériorité. Lavigerie la rencontra bientôt à Paris, au
séminaire de Saint Nicolas-du-Chardonnet, où il s’en fut achever ses
classes. Un prêtre était là, qui lui fit l’effet, tout de suite, d’un
«ouragan de lumière et de feu, courbant et absorbant tout»: c’était
l’abbé Dupanloup, futur évêque d’Orléans. On pourrait, en l’honneur de
ce prêtre, arranger une sorte d’hymne dont Renan fournirait les strophes
et Lavigerie les antistrophes.
«C’était un éveilleur incomparable, dira Renan; il était pour chacun de
ses deux cents élèves l’excitateur toujours présent, le motif de vivre
et de travailler[86].» Et Lavigerie, de son côté: «On était subjugué
dans un mélange d’admiration, de crainte et de respect, que je n’ai plus
retrouvé nulle part au même degré[87].» Lorsque, à l’âge de
cinquante-huit ans, Lavigerie tracera ces lignes de souvenir, il sera,
dans trois continents, un manieur d’hommes, expert à les subjuguer; dans
une telle phrase écrite par une telle plume, tous les mots portent; ils
attestent la joie intense que dut éprouver un enfant, naturellement
dominateur, à se sentir un instant dominé, et à ratifier allégrement,
librement, par son admiration même pour la personne de Dupanloup, les
droits qu’avait «Monsieur le supérieur» à être écouté et obéi.
[86] RENAN, _Souvenirs d’enfance et de jeunesse_, p. 176. (Paris,
Crès, 1913).
[87] LAVIGERIE, _Lettre à l’abbé Lagrange sur les deux premiers
volumes de l’Histoire de Mgr Dupanloup_. Tunis, 1883.
La cure de campagne que ses treize ans postulaient acheva de s’effacer
du champ de ses visions, un certain jour de mai 1844 où survint au
séminaire d’Issy, pour la lecture spirituelle, un vicaire apostolique de
Mandchourie. Ce jour-là comme tous les autres, le jeune abbé Lavigerie
était recueilli; il était déjà celui qui, devenu évêque, commandera à
tous ses prêtres vingt minutes de méditation quotidienne. Mais il y a
des recueillements qui sont des évasions: un missionnaire, prêchant dans
un séminaire, ouvre aux imaginations une fenêtre sur le vaste monde.
Lavigerie n’était pas de ceux qui eussent laissé se refermer la fenêtre,
le visiteur une fois parti; et dans l’enclos du séminaire, il était
plutôt homme à prolonger les courants d’air.
Au début d’octobre 1845, il entrait à Saint-Sulpice, pour la retraite
qui ouvrait l’année scolaire. Il s’agenouillait, plusieurs jours durant,
non loin d’un autre clerc qui, le 6 du même mois, allait s’éloigner pour
toujours, et déposer sa soutane dans un hôtel voisin. Semaine historique
en vérité, qui vit Lavigerie monter les marches du séminaire et Renan
les descendre. Renan bientôt fera un nouvel acte de foi,--un acte de foi
dans la science, mais cet acte même ne sera qu’une étape vers la période
où il se laissera de plus en plus aller à «caresser», en jouisseur, «sa
petite pensée»; et Lavigerie, au contraire, dans l’atmosphère
sulpicienne, se préparera à devenir le plus grand homme d’action qu’ait
connu l’Église du dix-neuvième siècle.
Le cardinal Bourret, qui, avec une trentaine de futurs évêques,
appartenait à la même promotion que Lavigerie, se souvenait de lui plus
tard comme d’une «puissante organisation qui débordait tous les cadres,
et à qui certains détails ne pouvaient convenir, mais qui excellait dans
les grandes choses». Mgr Affre, archevêque de Paris, pensait
probablement de même. Lorsque Lavigerie eut passé deux ans à
Saint-Sulpice, ce prélat voulut lui faire prendre un peu d’air. Il
venait de fonder, tout proche de là, l’école des Carmes, pour la
formation scientifique des professeurs ecclésiastiques: il décida que
Lavigerie en serait l’un des premiers élèves[88]; et de novembre 1847 à
juin 1848, le jeune clerc devint tour à tour sous-diacre, bachelier ès
lettres et licencié ès lettres.
[88] LAVIGERIE, _Revue de Lille_, janvier 1897, p. 246.
Pour la première fois sans doute, un élève de Saint-Sulpice, en cours
d’études, publia des livres; en cette même année 1848 où deux
expéditions en Sorbonne lui rapportaient deux parchemins, Lavigerie
faisait paraître un cours de versions grecques et un cours de thèmes
grecs, auxquels devait s’adjoindre, deux ans plus tard, un lexique
français-grec[89]. Mgr Affre estimait que, dans les luttes suprêmes
qu’elle livrait au monopole universitaire, l’Église accroîtrait ses
chances de victoire si elle était soucieuse de posséder un clergé
savant: l’équipée scolaire de l’abbé Lavigerie était un bel
encouragement pour les desseins de son archevêque.
[89] TOURNIER, _Bibliographie du cardinal Lavigerie_ (Paris, Perrin,
1913).
Et lorsqu’en 1849 Lavigerie eut été ordonné prêtre, Mgr Sibour le
réexpédia à l’École des Carmes, pour qu’il y devînt le premier docteur
ès lettres.
Parmi les professeurs qui se trouvèrent alors sur le chemin de
Lavigerie, il en était un dont plus tard Léon XIII lui dira: «Je l’ai
connu; c’est une de ces belles âmes françaises, si belles quand elles
sont belles.» Ce professeur s’appelait Frédéric Ozanam. «Ne vous usez
pas avant le temps, conseillait-il mélancoliquement au jeune Lavigerie,
vous le regretteriez ensuite inutilement quand votre santé serait perdue
et que vous ne pourriez plus rien pour Dieu et pour son Église. Ne
faites pas comme moi, j’en suis là aujourd’hui![90]»
[90] LAVIGERIE, _Revue de Lille_, janvier 1897, p. 253.
Dix mois suffirent à Lavigerie pour composer ses thèses; on eût dit
qu’il se plaisait moins à faire besogne de science qu’à montrer à
l’Université et à l’Église que des clercs pouvaient, tout comme des
laïcs, s’outiller pour cette besogne. A l’heure où la loi Falloux allait
remettre aux mains des jeunes générations sacerdotales une partie de la
gent écolière, l’exemple de Lavigerie, son succès, leur enseignaient
très opportunément le bon usage de la Sorbonne, et leur signifiaient que
le meilleur moyen de bien instruire les autres était de s’instruire
elles-mêmes.
Il est parfois dangereux d’être un devancier; l’éclat même du rôle qu’on
a joué resplendit comme une prédestination, dont on devient le captif.
Lavigerie diplômé, Lavigerie vainqueur de Sorbonne, paraissait voué tout
naturellement, par son prestige même, à quelque tâche d’apostolat parmi
le peuple des étudiants: il y avait là, non moins qu’en pays jaune ou
qu’en pays noir, beaucoup de gentils. Où Lavigerie professera-t-il?
Voilà le genre de questions que posaient ceux qui s’intéressaient à ses
brillantes destinées, tandis que son imagination, à lui, s’enfuyait loin
du quartier Latin. On disait qu’à la faculté de Caen l’Université lui
offrait une place, et qu’il la refusait. On le voyait, à la fin de 1850,
enseigner la quatrième au séminaire de Notre-Dame-des-Champs, le
catéchisme en deux pensionnats de religieuses, et la littérature latine
aux étudiants ecclésiastiques de l’École des Carmes. On apprenait à la
fin de 1853 qu’il allait, à la suite d’un brillant concours, devenir,
dans le Panthéon rendu au culte, membre du chapitre de Sainte-Geneviève.
Mais les premiers mois de 1854 lui ouvraient un autre champ d’action:
c’est à la Sorbonne qu’il entrait comme professeur, à la demande de Mgr
Maret, qui voulait rajeunir la Faculté de théologie. C’en était fait,
dès lors, faute de loisirs, de _la Bibliothèque pieuse et instructive à
l’usage de la jeunesse chrétienne_, dont un éditeur lui avait confié la
direction; les brochures qu’il avait projetées et qui devaient
s’intituler: _Charité au dix-neuvième siècle_; _Foi et Martyre_;
_Martyrs en Chine et au Tong-king_; _Triomphes de la foi sur la
barbarie_, ne devaient jamais voir le jour. En choisissant ces sujets de
brochures, il avait voulu, semble-t-il, ménager à sa pensée quelques
beaux terrains d’émigration. Mais il fallait qu’elle rentrât au logis;
ses précédents succès de Sorbonne emprisonnaient définitivement
Lavigerie dans une chaire de Sorbonne; docilement il acceptait, et il
allait y traiter, six ans durant, de l’école d’Alexandrie, du
protestantisme, du jansénisme.
Il fit ses cours avec plus d’ampleur que d’érudition minutieuse; ainsi
le voulait la mode du temps, qui avait ses avantages. Ceux qui
connaissaient sa nature remuante eurent tôt fait de sentir que dans sa
dignité professionnelle Lavigerie manquait d’entrain. Nous avons à cet
égard le témoignage d’Hilaire de Lacombe, l’historien des débats
parlementaires d’où sortit la loi Falloux[91]. Il était, nous dit-il,
«languissant et triste, désœuvré: il attendait sa voie. Tout indiquait
que la Sorbonne, lieu d’étude et de retraite, ne lui serait qu’une
étape. Cette respectable Sorbonne devait sembler un peu morte à ce jeune
homme que l’esprit de vie travaillait». L’excellent observateur qu’était
Hilaire de Lacombe avait donc le sentiment que ce maître d’enseignement
supérieur, tout en accomplissant consciencieusement son métier, se
tenait à la disposition d’une autre destinée, et qu’il l’attendait. Le
mot de son ami Bourret continuait de se vérifier: Lavigerie débordait
les cadres.
[91] Bernard DE LACOMBE, _Correspondant_, 10 novembre 1909, p. 893.
Il les débordait, mais sans manœuvrer lui-même pour les élargir; il s’en
remettait, pour cela, à ceux qui avaient quelque droit de régir son
existence ou sa conscience. Ainsi l’exigeaient son sens de l’autorité et
ce que j’appellerais volontiers ses doctrines d’organisateur. Je
n’oserais dire qu’il aimât beaucoup obéir, et qu’il s’y complût
spécialement comme on se complaît en une vertu de choix; mais il lui
plaisait certainement qu’en tous lieux l’obéissance fût en pratique, à
commencer par la sienne. Et de même que son archevêque, en 1847, avait
élargi pour lui le cadre de Saint-Sulpice, le cadre de la Sorbonne, en
1856, lui fut élargi par son confesseur, le P. de Ravignan.
«Je vois pour vous un autre horizon», lui disait fréquemment ce Jésuite.
Ravignan voyait, mais sans définir encore: l’horizon demeurait imprécis,
ou bien inaccessible. Subitement, un jour de 1856, l’horizon se dévoila,
se rapprocha, et Ravignan parla. La guerre de Crimée avait commencé de
familiariser l’Islam, en terre ottomane, avec la charité chrétienne,
représentée, dans les hôpitaux de Constantinople, par les sœurs de
Saint-Vincent-de-Paul; l’_Œuvre des Écoles d’Orient_ s’était fondée,
pour prolonger cette révélation, et pour propager, parmi les chrétientés
séparées de Rome, la culture catholique[92]. Augustin Cauchy, Charles
Lenormant, le P. Gagarin, songeaient que pour émouvoir en faveur de
cette œuvre la charité des fidèles, il serait bon qu’elle fût dirigée
par un ecclésiastique de Sorbonne; ils s’en ouvraient à Ravignan; et
Ravignan, tout de suite, signifiait à Lavigerie: Vous êtes l’homme. De
quoi Lavigerie fut aussitôt persuadé; sa vocation même, cette vocation
qui, depuis plusieurs années, se mortifiait, lui donnait, cette fois,
des ailes pour obéir. Il s’en fut droit chez le P. Gagarin, qui lui
remit les registres de l’œuvre, encore bien blancs, et la caisse, encore
bien vide, en ajoutant: «Vous voilà à l’eau, mon cher abbé; maintenant
il faut nager.» Nager et même s’y essouffler, Lavigerie ne demandait pas
mieux. En Sorbonne, il avait l’impression d’étouffer, et lorsque de la
Sorbonne il s’en allait à cette œuvre nouvelle, il respirait. Son rôle
de missionnaire commençait.
[92] _Lettre de S. E. le cardinal Lavigerie à M. Beluze pour servir de
préface à la Vie de Mgr Dauphin_. Carthage, 1883.--Hilaire DE
LACOMBE, _Le Cinquantenaire de l’Œuvre des Écoles d’Orient_, dans le
_Bulletin de l’Œuvre_, mai-juin 1906.
II.--L’abbé Lavigerie dans la France du Levant.
Il apercevait, dans le Levant méditerranéen, soixante-dix millions de
chrétiens étrangers à l’Église romaine, et destinés, si quelque jour la
Turquie s’effondrait, à tomber sous l’hégémonie spirituelle de la
Russie; une œuvre française s’était fondée, pour leur faire
connaître Rome, pour ouvrir à leurs enfants des écoles où ils se
familiariseraient, tout en même temps, avec la foi latine et la langue
française; et cette œuvre disait à Lavigerie: Faites vivre, en me
faisant vivre, les âmes de là-bas. Pratiquement, ce qu’on lui demandait
en le nommant directeur, c’était, tout d’abord, qu’il quêtât. Trois ans
durant, les loisirs que les cours lui laissaient furent employés à
tendre la main, de ville en ville, de chaire en chaire. Nombreux sont
les ordres, Dominicains, Franciscains, Jésuites même, dont les
fondateurs commencèrent par la mendicité. Lavigerie, à sa façon,
s’imposait le même apprentissage. Il fut parfois mal reçu; il s’en
amusait plutôt qu’il ne s’en décourageait; et toute sa vie il se
souviendra d’un certain vicaire général qui, l’introduisant à
contre-cœur dans les familles riches de l’endroit, insistait
immédiatement sur les urgents besoins des œuvres locales. Ce qui racheta
ses fatigues de quêteur, ce fut le bilan final: les recettes des écoles
d’Orient, qui n’étaient, en 1857, que de seize mille francs, dépassaient
soixante mille en 1859.
Soixante mille francs, quelle goutte d’eau, dans ce vaste flot de
détresses humaines qui subitement, en 1860, couvrit toute la Syrie, à la
suite des massacres et pillages commis par les Druses! Des troupes
françaises partaient, pour remettre là-bas un peu d’ordre; mais la
charité, seule, pouvait commencer d’y rétablir quelque vie. L’éloquence
de Lavigerie, sa main tendue, ses appels aux évêques des pays voisins,
firent, cette année-là, des prodiges: au nom de l’œuvre des Écoles
d’Orient, il s’en fut dans le Levant, pour organiser les distributions
qu’exigeaient les misères: elles devaient s’élever, en moins d’une
année, à deux millions cent trente-six mille francs.
Il allait prendre contact avec le schisme, prendre contact avec l’Islam;
et dès cette première campagne, il était ce qu’il sera toujours,
missionnaire de son Église, porteur de l’âme de la France. Foi et
patrie, les deux causes se confondaient en ces régions du Levant, où
l’élan des croisades et les prérogatives accordées par le Saint Siège
avaient depuis longtemps installé notre ascendant: Lavigerie allait les
servir, l’une et l’autre, en s’essayant à reconstruire, derrière la
façade tant bien que mal restaurée par notre armée, l’édifice d’une
chrétienté. Nos troupes n’avaient pas les mains libres: l’Angleterre
surveillait leurs mouvements, les paralysait, exigeait qu’elles ne
survinssent, là-bas, qu’à titre d’auxiliaires du sultan, destinées à lui
prêter aide pour le rétablissement de l’ordre. Mais dans la personne de
Lavigerie, la charité chrétienne et française allait bientôt les
devancer, les dépasser, atteindre des parages où elles ne pouvaient
pénétrer, et se faire d’autant plus entrante qu’elles étaient
contraintes de se montrer plus discrètes. Il fallait remonter assez haut
dans l’histoire, jusqu’au cœur du dix-septième siècle, pour y retrouver
le spectacle d’une initiative d’Église accomplissant une tâche où l’État
se sentait gêné, et peut-être inexpert. Lavigerie excellera dans ce
genre de mission; il fut tout de suite en Syrie ce qu’il sera plus tard
à Alger, à Carthage, sous l’Équateur, un type d’homme d’Église qui, en
se plaçant à l’avant-garde de la France, l’entraînait elle-même, bon gré
mal gré, vers un rôle d’avant-garde, quelles que fussent les mains qui
guidaient ses destinées, celles de Napoléon III ou celles de Mac-Mahon,
celles de Gambetta ou celles de Jules Ferry.
Lorsque le 30 septembre 1860 il mit le pied sur le paquebot l’_Indus_,
qui l’emportait dans le Levant, il s’éloignait, chose étrange, avec
l’idée qu’il allait peut-être mourir. La mort venait de tomber près de
lui; quinze jours plus tôt, son père était trépassé. Pourquoi ne
serait-ce pas bientôt son tour, à lui? Succomber en secourant ses
frères, sur le champ de bataille de la charité, cela lui paraissait une
belle fin. Dès son premier pas dans la carrière de l’action, il
constatait et attestait que la pensée de la mort n’opprime pas l’énergie
et ne stérilise pas l’effort. Cette pensée le hantera toujours; il
aimera s’en faire une escorte, et la faire chevaucher, en croupe,
derrière son imagination nomade et conquérante.
La mort, il la rencontrait partout en Orient. A Beyrouth où il débarqua,
vingt mille réfugiés s’entassaient, qui avaient échappé aux massacres,
et qui les racontaient. On lui présentait trois cent cinquante orphelins
qui acclamaient la France, l’acclamaient lui-même. Il les entendait
chanter:
Salut, ô France bien-aimée,
Patrie antique de l’honneur,
Qui sur une terre opprimée
A fait refleurir le bonheur.
Il leur annonçait qu’il leur apportait l’obole du pauvre aussi bien que
celle du riche: «Mon aumône, déclarait-il, consistera à vous donner un
peu d’air, de lumière et d’espace, afin que vous puissiez recevoir
auprès de vous de nouveaux compagnons. Je vous donnerai quelques pierres
inanimées, et au milieu d’elles s’élèveront des pierres vivantes,
vivantes pour l’amour de l’Église et de la France[93].» Il voulait faire
acte de bâtisseur, bâtisseur de chrétienté; il lui fallait cela, comme
une revanche sur la mort; et lorsqu’il se taisait, on le voyait pleurer.
[93] POUJOULAT, _La Vérité sur la Syrie et l’expédition française_, p.
297-301 (Paris, Gaume, 1861.)
S’enfonçant dans la montagne, il se laissait montrer un nuage noir;
c’étaient les corbeaux et les vautours qui depuis trois mois dévoraient
les deux mille cadavres entassés dans Deir-el-Kamar. Il s’acheminait
vers le charnier; à sa vue, des paysans en haillons déchargeaient leurs
armes en signe de joie; des femmes faisaient fumer de l’encens sur des
assiettes de terre; et, pour le saluer, des formes s’approchaient,
douloureusement affublées d’ornements sacerdotaux en lambeaux: c’étaient
des prêtres. Il visitait le sérail où l’on avait fait six cents
cadavres; il regardait, dans la muraille, la brèche cruelle,
ensanglantée, par laquelle nombre de chrétiens avaient dû passer leurs
bras, pour que, de l’autre côté, des bourreaux les amputassent, d’un
coup de sabre; et redisant la messe, pour la première fois, dans
l’église à demi détruite et depuis trois mois veuve de Dieu, il lui
semblait que les habitants «voyaient, dans la restauration de leur
culte, le gage le plus sûr de la réparation de leurs malheurs». Les
poètes arabes, émus, allaient bientôt célébrer ce prêtre comme «le
trésor que l’Occident a envoyé à l’Orient, dans un jour plus beau que le
printemps, plus frais que l’eau des fontaines, plus doux que le parfum
du nard, des roses et de l’encens».
Son cheval lui cassa le bras: ce ne fut qu’un épisode; Lavigerie, dur au
mal, en abrégea la durée. Son pèlerinage se poursuivit dans la région de
Saïda, où l’incendie avait dévasté quarante villages; et passant par
Zahlé, où les Jésuites avaient eu cinq martyrs, il s’engagea sur la
route de Damas. Mais de Damas, pillé vingt-deux jours durant, que
restait-il? Des ruines, recouvrant les corps de huit mille
chrétiens[94]; et, les dominant, une seule maison, que les flammes
avaient léchée sans l’entamer, celle des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul.
L’église de Deir-el-Kamar, l’hospice de Damas, c’était la foi, c’était
la charité, survivant au passage de l’Islam dévastateur. Lavigerie, qui
savait faire parler les symboles, se rappellera longtemps l’éloquence de
ces deux symboles-là. L’émir Abd-el-Kader s’était, autant qu’il l’avait
pu, généreusement entremis pour la protection des chrétiens; il en avait
sauvé un millier, en les recevant sous son toit. «Je n’ai fait
qu’accomplir notre sainte loi et ce que commande l’humanité, écrivait-il
à Schamil, le héros musulman du Caucase; en effet, notre loi est la
sanction des plus belle qualités, et elle embrasse toutes les vertus
pratiques de la même manière qu’un collier embrasse le cou[95].»
Lavigerie s’en fut remercier l’émir. Ses lèvres voulurent se poser sur
la main d’Abd-el-Kader, en gratitude pour toutes les vies chrétiennes
qu’il avait libérées du péril. Mais l’émir refusa cet hommage, de la
part d’un ministre de Dieu. Et Lavigerie de lui dire: «Le Dieu que je
sers, Émir, peut être aussi le vôtre! tous les hommes justes doivent
être ses enfants.»
[94] Le document capital sur le voyage de Lavigerie est le Mémoire que
lui-même rédigea et qu’on trouvera au tome II des _Œuvres choisies_,
p. 135-244 (Paris, Poussielgue, 1884). Sur les massacres de Syrie,
voir les documents recueillis par LENORMANT: _Une persécution du
christianisme en 1860: les derniers événements de Syrie_, p. 171-208
(Paris, Douniol, 1860).
[95] Texte des lettres entre Schamil et Abd-el-Kader dans POUJOULAT,
_op. cit._, p. 433-436.--Sur le rôle d’Abd-el-Kader, voir LENORMANT,
_op. cit._, p. 141-142, et colonel Paul AZAN, _L’Émir Abd-el-Kader_,
p. 269-273.
Il allait rapporter de Syrie, avec l’amour du soleil méditerranéen, le
souvenir tenace de ces deux aspects de l’Islam, l’aspect hospitalier,
l’aspect sanguinaire. Mais dans sa mémoire, c’était le second qui
prévalait. Tout le premier, il connaissait la sourate du Coran, dans
laquelle le Prophète prescrit à ses fidèles de n’écraser jamais
l’orphelin de leur mépris et de ne pas repousser celui qui mendie son
pain; et il était prêt à faire honneur à l’âme d’Abd-el-Kader d’avoir
surtout retenu, dans la doctrine de Mahomet, certaines disciplines de
bonté. Mais d’autres sourates, en conseillant la guerre contre
l’infidèle, le _Djehad_, multipliaient les cadavres, et les orphelins,
et les mendiants. Ces fillettes ramassées à Beyrouth par nos Sœurs de
charité, et que Lavigerie adoptait, n’étaient-elles pas les douloureuses
victimes de l’implacable _Djehad_? «L’Islam, a dit le voyageur
Palsgrave, est le «panthéisme de la force». Interpellant cette doctrine,
Lavigerie lui demandait compte du contraste entre deux chiffres:
pourquoi la région entre Gaza et Alep comptait-elle, autrefois, 18
millions de chrétiens, et aujourd’hui 500 000[96]? Il dénonçait l’Islam
comme force de destruction, force inhumaine, force meurtrière. Il allait
se refaire quêteur: ayant recueilli les gémissements des chrétiens, il
allait les répercuter, dussent-ils résonner, comme un importun cri
d’alarme, aux oreilles de cette France qui voisinait ailleurs avec
l’Islamisme.
[96] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 255.
Il avait regardé, aussi, ces tronçons d’églises, unies à Rome, qui
là-bas subsistaient: il n’y avait aperçu que des missionnaires latins,
et quelques prêtres venus de l’hérésie à l’Église romaine, et bien
ignorants encore; il songeait qu’il serait nécessaire de créer, pour le
clergé oriental, des séminaires où des clercs seraient élevés, suivant
les usages et les rites du terroir, pour exercer un jour la fonction
sacerdotale; et les deux messages qu’adressaient à Pie IX et au clergé
de France les évêques orientaux attestaient la confiance que dès lors
ils avaient mise en Lavigerie, «ambassadeur de la charité
française»[97].
[97] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 230-244.
Regagnant l’Europe, il porta tout de suite en deux endroits la
confidence de ses rêves, à Pie IX d’abord, puis aux ministres de
l’Empereur. Le relèvement des Églises orientales préoccupait alors le
pape: Lavigerie lui en dessinait les méthodes. Les Tuileries, par
crainte de l’Angleterre, avaient fermé les yeux sur la complicité des
Turcs et des Druses, et réduit notre armée de Syrie à un rôle
d’observatrice: Lavigerie venait annoncer que ces catholiques orientaux
échappés aux massacres, que ces Syriens qui s’appelaient eux-mêmes des
«Frangis», souhaitaient de notre part un actif protectorat. «Il y a en
France, insistait-il, une opinion qui réclame pour eux: ce sont là des
manifestations dont l’Angleterre ne saurait contester la valeur, et sur
lesquelles la France pourrait appuyer une politique généreuse.»
Il fit marcher Pressensé, Crémieux, à côté de Saint-Marc Girardin et
d’Augustin Cochin; tous ensemble, ils expédièrent au Sénat plus de dix
mille signatures, pour les catholiques de Syrie. Il lui apparaissait
qu’«un conseil de guerre français eût su faire bientôt la lumière, là où
les tribunaux turcs avaient entassé à dessein les ténèbres[98]».
L’Angleterre fut plus forte: le gouvernement impérial retira son corps
expéditionnaire, et de nouveau les catholiques de Syrie se sentirent
seuls. Attention! criait Lavigerie, l’Angleterre va prendre leurs
enfants, en faire des protestants. Et l’œuvre des Écoles d’Orient voyait
les souscriptions affluer, pour lutter, au moins sur ce terrain, contre
l’Angleterre.
[98] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 229.
Créer une opinion publique, et dire ensuite au gouvernement:
«Laissez-vous pousser, laissez-vous porter; les voies vous sont
ouvertes, entrez-y»; telle sera la continuelle tactique de cet
irrésistible agent de pénétration qu’était Lavigerie. L’Empereur,
semble-t-il, tout en demeurant rebelle à ses impulsions, goûta son
importune audace, puisqu’un ruban rouge la récompensa.
III.--En route vers Alger, par Rome et Nancy.
A le voir ainsi se prodiguer, s’attarder tour à tour dans les sphères où
s’élaborait la politique et dans les sphères où se fabriquait l’esprit
public, et tâcher d’influer, par celles-ci, sur celles-là, d’aucuns
peut-être l’accusaient sommairement d’être un ambitieux, un friand
d’honneurs. Mais non, l’évêché de Vannes lui eût permis d’émerger; il le
refusait, n’ayant pas soif de faire carrière. Il lui parut qu’à Rome
l’auditorat de la Rote lui permettrait d’agir, de rester en contact avec
les hautes cimes de l’Église et les hautes cimes de l’État, et de leur
redire les besoins de l’Orient; il accepta, et Pie IX, sans retard, le
faisait entrer comme consulteur dans la congrégation spéciale qu’il
venait de créer à la Propagande pour les rites orientaux. L’église
nationale de Saint-Louis-des-Français entendit Lavigerie, en février
1862, dénoncer les misères de l’Orient. L’instinct de conquête qui fait
les apôtres trouve dans l’atmosphère séculaire de Rome--de toutes les
Romes--une merveilleuse éducatrice: à l’école des Césars, à l’école des
Papes, il se discipline et il se complète, il se règle et il se
parachève, par l’esprit d’organisation. Lavigerie ne se bornait pas au
rôle d’accusateur: il traçait, dans ce même sermon, le plan de
séminaires pour la formation d’un clergé indigène oriental; et voyant
s’allumer, parmi les Slaves de Bulgarie, certaines étincelles, il créait
un comité à Civita-Vecchia pour les ramener à l’unité romaine[99].
[99] Texte du discours dans LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p.
245-263.
Mais que pesaient une heure de sermon, une réunion de comité, en face
des multiples heures durant lesquelles cette cour de cassation qu’était
la Rote examinait petits et grands procès? Lavigerie s’ennuyait d’être
ainsi «juge de mur mitoyen»; il en souffrait, il allait le dire à Pie
IX. Il sentait aussi, de jour en jour, se tendre les rapports entre le
Saint-Siège et l’Empire français; la question romaine s’exacerbait, des
heurts étaient imminents; «Je me trouvai forcément mêlé, écrira-t-il
plus tard, à toutes les questions ardues que soulevait l’occupation
d’une partie des États de l’Église par l’usurpation italienne et celle
de Rome par les Français. Je ne tardai pas à ressentir une très vive
répugnance pour ce rôle, à une époque surtout où la question du
Saint-Siège devenait si grave avec la France. Comme Français, je devais
servir et surtout ne jamais trahir mon pays; comme prêtre, je devais
soutenir et défendre le Pape, qui, lui, ne voulait ni être soutenu, ni
être défendu autrement que par l’affirmation de son droit absolu et
complet. On avait résolu de le sauver alors malgré lui, comme on disait,
en faisant avec l’Italie, en dehors de lui, la convention de septembre.
De là un louvoiement perpétuel, dans l’impossibilité de tout condamner
ni de tout approuver, dans l’intérêt des causes que l’on doit
défendre[100].» Entre les deux puissances qui risquaient de
s’entre-choquer, Lavigerie se jugeait mal qualifié pour servir de
tampon. «Je ne suis pas diplomate», confiait-il à Pie IX, sans trop
croire, peut-être, qu’il ne l’était pas. C’est au contraire le propre
des diplomates de pressentir les mauvais terrains; et Lavigerie, venu à
Rome avec la confiance des deux pouvoirs, se rendait compte qu’un ancien
professeur de Sorbonne, aisément suspect de gallicanisme, était peu
désigné pour se mêler à leurs brouilles: il voulait s’en aller.
[100] LAVIGERIE, _Revue de Lille_, janvier 1897, p. 267.
Mais qu’allait-on faire de lui? En général, on cherche l’homme qui
convient à la fonction. Paris et Rome devaient renverser le problème, il
fallait trouver une fonction qui convînt à cet homme-là. Il fut un
instant question de lui donner un titre d’archevêque _in partibus_ avec
résidence à Paris; il se serait ainsi, de loin, sur l’échiquier du
Levant, taillé une façon d’archidiocèse, dont l’œuvre des Écoles
d’Orient eût fourni le budget. Un lointain champ d’action qui n’aurait
de frontières que celles qu’il fixerait, cela de prime abord lui
plaisait. Mais il y avait là je ne sais quoi d’exceptionnel, qui fit
peut-être peur; et Paris et Rome, en mars 1863, s’entendirent,
finalement, pour faire de lui un évêque de Nancy.
Ses armes épiscopales, un pélican qui nourrit ses petits de son sang,
parlaient de charité, et bientôt pourtant il apparut fastueux; il lui
fallut en son évêché des meubles neufs pour ses réceptions et, dans le
chœur de sa cathédrale, un trône pontifical étincelant, pour les
liturgies. Mais descendu de son trône, disparu de ses salons, il vivait
en ascète, dans une chambrette. Il avait une très haute notion de
l’évêque; il estimait opportun de la traduire en images, par la majesté
de sa stature, par l’éclat de son accueil, par la pompe de ses
cérémonies; il savait que la magnificence est parfois un instrument de
règne. On l’avait dit autoritaire, avant qu’il n’arrivât: il fit à ses
prêtres cette surprise, de créer, pour leurs affaires disciplinaires, la
première officialité diocésaine qui, dans la France du Concordat, ait
fonctionné sur des bases vraiment régulières; l’évêque le plus
autoritaire qu’ait peut-être connu cette période, et que son naturel
devait parfois entraîner à certains soubresauts d’absolutisme, fut au
dix-neuvième siècle le premier qui, renonçant à juger lui-même ses
clercs, leur assura des garanties judiciaires; il ne se réservait que le
droit de grâce, ne voulant pas se dessaisir de cette souveraineté-là. Il
lui fallut moins de quatre ans pour créer en faveur de ses vieux prêtres
une caisse de retraites, et pour ouvrir aux jeunes laïcs, que leurs
études supérieures appelaient à Nancy, une maison d’éducation; moins de
quatre ans pour transfigurer les études cléricales par la création d’un
séminaire de philosophie.
Il lui déplaisait, et très sincèrement il s’en ouvrait à Pie IX, que
dans le clergé de France la vraie science fût beaucoup trop négligée.
«L’outrecuidance et l’exagération dans les affirmations, déclarait-il,
ne remplacent malheureusement pas le savoir profond et solide; et sous
ce rapport, nous restons bien loin de nos pères et même de plusieurs
autres clergés des nations étrangères.»
Sous la mitre, l’ancien élève de l’École des Carmes se retrouvait: il ne
cachait pas à ses curés qu’il rêvait de ressusciter le «clergé doctoral,
tel qu’il existait parmi nous, dans les premiers siècles». Ses
congrégations de femmes furent très émues en apprenant que Monseigneur
considérait le brevet d’obédience comme une insuffisante garantie de
science, et qu’il instituait, en son évêché, des examens pour les sœurs.
Quelle idée, chez ce jeune prélat, de se montrer plus exigeant que la
loi Falloux! Cette fantaisie lui passerait, disait-on, d’autant que
déjà, dans l’épiscopat, deux de ses collègues le blâmaient; on allait le
faire sermonner par le nonce. Mais d’un bond Lavigerie était chez le
Pape, faisait approuver par une congrégation romaine l’ordonnance tant
discutée, puis courait à Paris, voyait le nonce, le laissait tempêter,
et lui montrait ensuite, en prenant congé, la décision de la
congrégation romaine[101]. Durant toute sa vie épiscopale, Lavigerie
excellera dans l’art de consulter Rome et dans l’art de lui obéir, et ne
les séparera jamais l’un de l’autre.
[101] Félix KLEIN, _le Cardinal Lavigerie et ses œuvres d’Afrique_, p.
32-34 (Paris, Poussielgue, 1893).
Tout se transformait, tout se renouvelait, dans le diocèse de Nancy; il
semblait que les regards de Lavigerie fussent concentrés sur son
troupeau; et c’est à la vie de son diocèse que se rapportaient toutes
ses paroles épiscopales, tous ses actes épiscopaux. Plusieurs évêques à
cette date disaient volontiers leur mot dans les différends entre
l’Empire et le Saint-Siège: Lavigerie restait à l’écart, et ajournait,
de propos délibéré, tout commentaire de l’encyclique _Quanta cura_ et du
_Syllabus_. On pourra relever, dans sa vie d’évêque, nombre
d’escarmouches contre l’État; mais ce seront des escarmouches dont il
aura lui-même réglé l’allure, précisé le terrain, mesuré la portée,
qu’il conduira avec plus de tristesse que d’allégresse, et que toujours
il aura le désir d’abréger. «L’État et l’Église, disait-il dans l’un de
ses mandements de Nancy, ont également à perdre à des dissensions
douloureuses; formule limpide dont s’inspirera toute son activité
politique, cheminant volontiers d’un pouvoir à l’autre, pour les
prémunir, l’un et l’autre, contre l’esprit de dissension; et si
quelques-uns insinuaient que c’était là un programme d’opportuniste, je
voudrais leur persuader que c’est bien plutôt un programme de
missionnaire,--de missionnaire patriote, qui avait entrevu, dans le
Levant, l’entr’aide que la France et l’Église se pouvaient prêter, et
qui redoutait les luttes intestines comme une gêne et comme une menace
pour ces lointaines collaborations. Missionnaire, Lavigerie l’était
toujours, on le sentait dans une lettre pastorale sur saint Martin, dont
le sanctuaire provisoire s’inaugurait à Tours. Le portrait de saint
Martin, tel qu’il le traçait dans cette lettre, c’était moins peut-être
une reconstitution du passé qu’un programme personnel d’activité
épiscopale.
Soudainement le champ d’action requis par ce programme allait se
présenter. Le 11 novembre 1866, se trouvant à Tours pour l’inauguration
du sanctuaire, Lavigerie se voyait, en rêve, transporté dans un pays
lointain, parmi des hommes noirs ou basanés qui parlaient une langue
inconnue. Le 18, il recevait du maréchal de Mac-Mahon, gouverneur de
l’Algérie, l’offre de l’évêché d’Alger, vacant depuis l’avant-veille par
la mort de Mgr Pavy. «Cette position, disait le maréchal, est, selon
moi, une des plus importantes qui puisse être confiée au clergé de
France; elle présente, il est vrai, des difficultés grandes. Mais je
connais votre zèle pour la religion, et je suis persuadé que ce ne
seront pas ces difficultés qui pourront arrêter un homme de votre
caractère.» Lavigerie, au bout de vingt-quatre heures, acceptait. Il
répondait au maréchal: «Jamais je n’aurais pensé de moi-même à quitter
un diocèse que j’aime profondément et où j’ai conservé des œuvres
nombreuses; et si Votre Excellence me proposait un siège plus
considérable que celui de Nancy, ma réponse serait certainement
négative. Mais je n’ai accepté l’épiscopat que comme une œuvre de
dévouement et de sacrifices. Vous me proposez une mission pénible,
laborieuse, un siège épiscopal de tous points inférieur au mien, et qui
m’est cher, vous pensez que j’y puis faire plus de bien qu’un autre. Un
évêque catholique, monsieur le Maréchal, ne peut répondre qu’une seule
chose à une semblable proposition: j’accepte le douloureux sacrifice qui
m’est offert[102].» Ayant fait à Nancy son apprentissage d’évêque, il
allait devenir, à Alger, l’évêque missionnaire. L’Algérie à
christianiser, et puis, plus au delà, un continent barbare de deux cents
millions d’âmes à conquérir, voilà ce qu’il entrevoyait. S’éloigner
ainsi, c’était un «douloureux sacrifice», un «déchirement de cœur»; mais
quoi qu’il lui en coûtât, il était prêt, ayant «la jeunesse, l’habitude
de la parole, celle de grouper les volontés et les ressources.» Ainsi
justifiait-il sa décision, dans une lettre à Mgr Maret. «Je suivais,
écrira-t-il plus tard, l’attrait impérieux de ma jeunesse vers
l’apostolat, et je répondais à l’appel de Dieu.»
[102] Mac-Mahon à Lavigerie, 17 novembre 1866; Lavigerie à Mac-Mahon,
19 novembre 1866 (dans LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 184-186).
IV.--Les projets missionnaires de l’archevêque concordataire; surprise
de l’État.
Quelques instants de conversation avec le maréchal de Mac-Mahon allaient
bientôt convaincre le prélat que Dieu et la France du second Empire ne
parlaient point la même langue. Dieu disait à l’Église: Allez, enseignez
toutes les nations.--Hormis les musulmans, corrigeait la France
officielle. Lavigerie n’admettait pas cette exception.
«Je ne comprends pas, maréchal, avait tout d’abord dit l’Empereur à
Mac-Mahon, pourquoi vous tenez tant à avoir Mgr Lavigerie. Vous ne ferez
pas bon ménage avec lui. Il manque de prudence et de mesure. J’ai déjà
eu à m’en plaindre comme auditeur de rote. C’est un prélat trop ardent
pour un pays musulman, où les questions religieuses doivent être
traitées avec un tact infini[103].» Mac-Mahon regrettait fort, après sa
première causerie avec Lavigerie, d’avoir passé outre aux prévisions de
son souverain; et sans déguiser sa volte-face, le maréchal, noblement
soucieux d’éviter toutes divergences futures, se hâtait de suggérer à
l’Empereur, bien pacifiquement, qu’on pourrait transporter le prélat,
tout de suite, sur quelque autre siège. _Promoveatur ut amoveatur!_ Le
cardinal de Bonald, à Lyon, était fort âgé; Lavigerie, devenant son
coadjuteur, aurait peu de temps à attendre pour être primat des Gaules.
Napoléon III fit venir Lavigerie, lui offrit le siège de Lyon. «Ce
serait une honte, répondit le prélat; il dépendait de Votre Majesté de
me nommer ou de ne pas me nommer au siège d’Alger; mais puisque j’y suis
nommé, je veux et je dois y aller[104].»
[103] DU BARAIL, _Souvenirs_, III, p. 47 (Paris, Plon, 1896). Sur le
conflit entre l’archevêque et le maréchal, on trouvera, dans
_l’Univers_ du 28 octobre 1896, un article très documenté de M.
Geoffroy de Grandmaison.
[104] Ce fut dans cette audience, sans doute, que Lavigerie fit
accepter par Napoléon III l’idée de lui donner comme successeur à
Nancy son ami l’abbé Foulon, alors supérieur du petit séminaire de
Notre-Dame-des-Champs, et plus tard cardinal. «Pour l’aptitude,
l’intelligence et la vertu, j’en réponds comme de moi-même», dit
Lavigerie à l’Empereur. Nous devons ce détail à l’obligeance de M.
Pierre Jouvenet, neveu du cardinal Foulon.
«Il est bien probable, écrivait-il à Mgr Maret, qu’il ferait plus doux
vivre à Lyon, mais il fera certainement moins dur mourir à Alger, même
et surtout s’il y a, comme on me l’assure, beaucoup à souffrir.»
Cette lettre à Mgr Maret circula parmi ses amis, beaucoup ne la
comprirent pas. Préférer à la prochaine primatie des Gaules, garante
d’une pourpre rapide, un évêché d’outre-mer, c’était, à les entendre,
faire trop peu de cas, vraiment, des sourires de l’Empereur et de la
destinée. Mais Alger, pour Lavigerie, c’était un champ de mission, un
champ qu’il voulait occuper, défricher, élargir, avec une pleine liberté
de gestes, avec une ample aisance de mouvements, un champ où son rêve
enfin se fixerait, et où s’achèverait l’usure de sa vie; il n’admettait
pas qu’après l’avoir fiancé à cette lointaine église, Mac-Mahon et
l’Empereur lui proposassent un plus beau parti. De Rome, Pie IX
l’encourageait; de la Sorbonne, Mgr Maret lui écrivait: «L’absence de
toute tentative pour christianiser l’Algérie, depuis l’époque déjà bien
longue où nous sommes les maîtres, est une véritable honte pour la
France. Or, je connais personnellement tous les évêques de France, il
n’y en a aucun, en dehors de vous, qui soit capable de faire cesser par
une initiative efficace ce triste état de choses[105].» Lavigerie se
sentait des ailes en lisant de semblables lignes; il les acceptait, non
comme un hommage à sa valeur, mais comme une intimation de son devoir.
«Je vous quitte, disait-il à ses diocésains de Nancy, pour porter, si je
le puis, mon concours à la grande œuvre de civilisation chrétienne qui
doit faire surgir, des désordres et des ténèbres d’une antique barbarie,
une France nouvelle.»
[105] Texte de la lettre de Maret dans LAVIGERIE, _Revue de Lille_,
janvier 1897, p. 269.
_La France nouvelle_: c’était le titre que trois mois plus tard
Prévost-Paradol allait donner à son livre, dont les dernières pages
prophétisaient l’avenir algérien. Le siège d’Alger, quelques mois avant
la mort de Mgr Pavy, avait été rehaussé par sa transformation en
archevêché, mais d’autre part, cet archidiocèse était comme démembré par
la création de deux nouveaux diocèses: Oran et Constantine[106]. Ces
amputations plaisaient peu à Lavigerie, parce que, «pour opérer, pour
manœuvrer à l’aise, comme écrivait son ami Bourret, il lui fallait un
grand chantier, une vaste terre». Mais il se soumit, sans chicaner:
c’était bon pour des évêques continentaux de lutter pied à pied, le cas
échéant, pour qu’on respectât la superficie traditionnelle de leurs
diocèses; son diocèse, lui, il le construira de ses propres mains; ce
sera Carthage, ce sera, en quelque mesure, la région des Grands Lacs.
Immense diocèse, qui visera à faire du Sahara une enclave, diocèse
toujours en marche, empiétant sur l’Islam, empiétant sur l’Afrique
fétichiste. Et Lavigerie lui-même, au jour le jour, en reculera les
bornes, et dans ces dicastères des congrégations romaines où l’on
conserve le cadastre de tous les diocèses du monde, on n’aura qu’à
ratifier, en les scellant du sceau du pêcheur, les tracés signés
Lavigerie.
[106] Sur ces changements souhaités par Mgr Pavy, voir RIBOLET, _op.
cit._, p. 196 et 422-427.
L’archidiocèse que la France lui donnait,--cette étroite bande de terre
qu’est l’Afrique du Nord,--offre au géologue l’aspect d’une région
méditerranéenne. «Les montagnes qui l’accidentent, a-t-on pu dire, sont
le prolongement immédiat des chaînes italiennes et l’amorce des chaînes
espagnoles.» Et l’on a conclu, très nettement, qu’elle n’a pas
grand’chose de commun avec l’Afrique, et qu’elle tourne le dos au
continent noir[107]. Mais pourquoi les conceptions des apôtres se
laisseraient-elles asservir aux constatations de la géographie? Tourner
le dos, voilà un mot qui n’est pas de leur vocabulaire. Ils ont un
_Credo_ que les fils de Cham attendent, et, par la porte qu’ouvre
l’Algérie, ce _Credo_ peut passer: c’est là ce qui frappe un Lavigerie,
ce qui frappe un Père de Foucauld. N’allez pas leur dire que le sol sur
lequel se posent leurs pieds est encore en quelque sorte un morceau
d’Europe, et que la composition même de ce sol les inviterait à regarder
vers Marseille plutôt que vers Tombouctou, vers la civilisation plutôt
que vers les profondeurs du monde noir; ils vous répondraient qu’ils
interrogent les géographes, non point sur la préhistoire d’un coin de
terre, mais sur les routes naturelles qui y trouvent une amorce et qui,
toujours plus avant, toujours plus loin, s’ouvrent à leur marche
aventureuse, devancière de celle du Christ.
[107] FRIBOURG, _l’Afrique latine_, p. 12 (Paris, Plon, 1922). «Il y a
bien plus de différence, confirme M. DE PEYERIMHOFF, entre la
Flandre et la Provence, qu’entre le sud de la France et le nord de
l’Afrique.» (_Enquête sur la colonisation officielle_, p. 8.)
V.--Le programme pastoral de Lavigerie.
Louis Veuillot jadis avait dit: «L’Église d’Afrique, vivante au tombeau,
n’a point cessé d’exister»; et l’abbé Dagret, vicaire général de Mgr
Dupuch, premier évêque d’Alger, avait voulu tirer tout entier, des
œuvres de saint Augustin, le catéchisme du diocèse d’Alger[108].
[108] VEUILLOT, _Les Français en Algérie_ (_Œuvres complètes_, IV, p.
85 et 201).
Débarquant en Algérie, ce fut la force de Lavigerie, et ce fut son
prestige, de se présenter et de parler tout de suite au nom d’un
lointain passé. Défense d’implanter le christianisme parmi ceux qui ne
sont pas chrétiens, signifiait l’administration. Ils ne sont plus
chrétiens, mais ils le furent, répondait implicitement Lavigerie, dans
la lettre éloquente par laquelle il prenait possession de son siège; et
comme autrefois ils l’avaient été, il allait se pencher sur les
consciences africaines, soulever les alluvions que des invasions
successives y avaient déposées, glorifier, sans ambages, l’Afrique
chrétienne de jadis, et, sans ambages aussi, aspirer à la ressusciter.
L’héritage dont ce nouvel évêque se considérait comme légataire ne se
trouvait point dans la précaire succession de Mgr Pavy ou de Mgr Dupuch;
c’était un héritage beaucoup plus antique, et sur lequel, après des
siècles d’oubli, il revendiquait ses droits. Cet évêque missionnaire se
présentait comme l’exécuteur testamentaire d’une très ancienne histoire.
Il redisait les gloires de l’Église africaine, et ses sept cents
évêques. Grégoire XVI, tout le premier, dans le bref par lequel il avait
érigé l’évêché d’Alger, avait rappelé la place tenue par Carthage, par
Hippone, dans l’histoire de l’Église et de la pensée chrétienne, au
temps où il y avait, dans ces villes, des chaires épiscopales, occupées
par Cyprien, par Augustin[109]; et l’un des premiers soins de Mgr
Dupuch, réinstallant sur terre africaine la hiérarchie romaine, avait
été de faire élever un monument à saint Augustin[110]. Lavigerie
glorifiait ces augustes Pères de l’Église, puis s’attachait à un
souvenir plus obscur, celui du dernier évêque d’Icosium, devenu plus
tard Alger, un certain Victor, exilé par les Vandales, dans un
douloureux cortège de quatre cents évêques; il suivait, de siècle en
siècle, la destinée de ces chrétientés africaines; il les montrait
rétablies par l’Empire byzantin, puis envahies par l’Islam; il
compatissait à ces populations obligées à quatorze reprises de prêter
obédience au Croissant, et, treize fois de suite, revenant à la foi du
Christ jusqu’à ce que, finalement, celle de Mahomet les gardât. Il
allait jusqu’à les comparer avec la Pologne, dont il ne pouvait admettre
que la mort fût définitive[111].
[109] Texte du bref dans DUPUCH, _op. cit._, IV, p. 323-332.
[110] MARTY, _Correspondant_, septembre 1861, p. 53-54.
[111] Lettre pastorale pour la prise de possession du diocèse d’Alger
(LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 6-8).
Parallèle un peu forcé, car la Pologne ne cessa jamais d’aspirer à sa
résurrection; et les Berbères, eux, tout en accueillant volontiers les
souffles d’hérésie qui circulaient dans l’Islam, avaient fini par
devenir, dans l’ensemble, des dévots du Prophète,--du Prophète,
peut-être, plus que du Coran.
Parmi eux, il en est qui veulent se faire chrétiens, insistait depuis
1863 le P. Creuzat, jésuite, à qui l’autorité militaire avait permis,
cette année-là, de s’installer curé à Fort-Napoléon. Le Père, qui leur
prodiguait ses charités, recevait d’eux, en échange, de très bonnes
paroles, où tout de suite il trouvait des raisons d’espoir et comme le
gage d’une prochaine conquête spirituelle.--Illusions! répondait-on dans
les sphères militaires. On y déclarait avoir vu les Kabyles de près; on
s’appuyait sur l’opinion très autorisée du futur général Hanoteau--le
_Bou Sipsi_ fort aimé des Kabyles, qui, depuis 1847, vivait parmi eux,
et qui bientôt allait écrire:
Les Kabyles peuvent ne pas être des musulmans irréprochables, car, en
un grand nombre de cas, ils font bon marché des prescriptions de la
loi civile fondée sur le Coran, disant avec beaucoup de sens que ces
prescriptions ont été faites pour un pays très différent du leur et
pour un peuple qui n’avait ni leurs mœurs ni leur manière de vivre.
Mais, en tout ce qui concerne le dogme et les croyances religieuses,
leur foi est aussi naïve, aussi entière, aussi aveugle, que celle des
musulmans les plus rigides. La propagande chrétienne en Kabylie
trouvera toujours devant elle un obstacle insurmontable dans l’étroite
solidarité qui lie l’individu à la famille, la famille à la
_Kharouba_, la _Kharouba_ au village, et le village à la tribu. A
moins d’une conversion en masse du pays, chose fort improbable,
l’individu, la famille même qui voudraient abjurer l’islamisme
devraient, de gré ou de force, quitter le pays[112].
[112] HANOTEAU et LETOURNEUX, _La Kabylie et les coutumes kabyles_, 2e
édition, I, p. 380-384 (Paris, Challamel, 1893).
Le P. Creuzat paraissait fort insensible aux objections des militaires;
ce qu’il savait, lui, c’est que certains Kabyles le visitaient, et que,
d’après leurs dires, on était tout prêt à accueillir, chez les
Aït-Ferah, sa soutane et le catholicisme; pourquoi dès lors n’eût-il pas
espéré, tôt ou tard, quelque abjuration en masse? Les autorités
militaires apprirent un jour que l’aventureux missionnaire, en compagnie
d’un autre prêtre, avait cru devoir répondre à l’appel de cette tribu,
et que tous deux, hélas, avaient été l’objet d’une fort vilaine farce,
et qu’ils avaient dû se retirer, couverts d’excréments humains,--et
bafoués par surcroît. Et les autorités punirent de prison les quatre
jeunes drôles, coupables de cette insolence, et ne les libérèrent que
sur la demande même du P. Creuzat. Mais elles constatèrent sans délai
que le zèle du Père n’était nullement découragé, et qu’il attribuait
cette mésaventure à la malveillance d’une minorité.
Le colonel Martin, qui commandait à Fort-Napoléon, poussa l’enquête plus
avant. L’idée lui vint de faire questionner par l’_Amin_ El Hadj Loumis
les gens de sa tribu; et l’_Amin_ répondit que, lorsqu’il leur avait
demandé s’ils voulaient un prêtre chez eux, ces gens «étaient devenus
aliénés», et que leurs voix s’étaient «abaissées», et que leurs yeux
«avaient pleuré», et qu’à la pensée de se faire chrétiens ils avaient
dit: Plutôt quitter le pays! Plutôt la mort! Trouvant la réponse un peu
vive, le colonel Martin souhaita qu’elle fût atténuée, et finalement
l’_Amin_ la rédigeait ainsi: «Cette demande doit être rejetée. Dieu nous
préserve qu’un prêtre habite chez nous! Nous avons notre religion, et
lui la sienne, qui en est différente. Il n’y a aucun intérêt à ce qu’il
demeure chez nous, nous n’y consentirons jamais[113].»
[113] Nous empruntons ces détails à une lettre du colonel Hanoteau au
général Borel, datée de Fort-Napoléon, 23 mai 1868 (communication de
M. Jean Hanoteau).
C’était net, très net; mais le P. Creuzat n’était point déconcerté. Mgr
Lavigerie montrait à son tour des lettres, provenant de quelques
_djemaas_ kabyles, lettres qui lui demandaient qu’il fondât en certains
villages des établissements catholiques. Une bataille de textes, un duel
de documents, paraissait s’engager; et derrière ces textes et ces
documents, c’étaient, hélas! l’Église et l’armée qui semblaient à la
veille d’entrer en conflit. Vous n’avez pas su faire questionner les
Kabyles, disait aux militaires le P. Creuzat. Et de leur côté les
militaires, avertis des lettres qu’avait reçues Lavigerie, les
considéraient comme dictées par le P. Creuzat à des Kabyles
complaisants. Ainsi se compliquait chaque jour davantage la question
fort délicate des rapports éventuels entre l’âme kabyle et la culture
chrétienne.
Après tout, pensait le P. Creuzat, pourquoi ne point oser? Et il disait
au général de Wimpffen: «Je ne crains pas le martyre.» A quoi le général
répondait: «C’est possible, mais allez le chercher ailleurs que dans ma
division.»--«Que vous ayez l’honneur du martyre, lui disait une autre
fois le colonel Hanoteau, j’en serai très heureux pour vous, mais moins
heureux pour les zouaves que je devrai envoyer pour vous venger.» Car il
n’était nullement question, chez les militaires, de laisser impunis les
attentats éventuels contre l’apostolat chrétien, mais on faisait
observer que la Kabylie était une toute récente conquête, qu’elle était
frémissante encore, et que le prosélytisme religieux, s’il ne s’exerçait
avec mesure, risquait de surexciter, sur un tel sol, l’esprit de
révolte.
Lavigerie cependant avait consulté, sur les Kabyles, les livres signés
du général Daumas; il notait, chez eux, la haine invétérée de l’Arabe
conquérant,--de ces Hillal, pillards nomades venus de l’Hedjaz, qui
s’étaient au dixième siècle abattus sur eux[114]; il retrouvait, chez
eux, jusque dans leurs tatouages, le souvenir et l’image de la croix; la
polygamie ne s’y apercevait que d’une façon très exceptionnelle. «Plus
on creuse dans ce vieux tronc, avait écrit le général Daumas, plus, sous
l’écorce musulmane, on trouve de sève chrétienne. On reconnaît alors que
le peuple kabyle, autrefois chrétien tout entier, ne s’est pas
complètement transformé dans sa religion nouvelle. Sous le coup du
cimeterre, il a accepté le Koran, mais il ne l’a point embrassé. Il
s’est revêtu du dogme ainsi que d’un burnous, mais il a gardé,
par-dessous, sa forme sociale antérieure, et ce n’est pas uniquement
dans les tatouages de sa figure qu’il étale devant nous, à son insu, le
symbole de la croix[115].» Tous ces traits étaient interprétés par
Lavigerie comme les indices d’une tradition chrétienne dont les Kabyles
n’avaient plus l’intelligence.
[114] Sur les problèmes ethnographiques du pays berbère, voir
BERTHOLON et CHANTRE, _Recherches anthropologiques dans la Berbérie
orientale_ (Lyon, Rey, 1913), et PITTARD, _Les Races et l’histoire_,
p. 432-442 (Paris, Renaissance du livre, 1924).
[115] DAUMAS, _Mœurs et coutumes de l’Algérie_, p. 224 (Paris,
Hachette, 1853). MASSIGNON, _Annuaire du monde musulman_, 1923, p.
93, explique d’ailleurs que 65 pour 100 de la population arabe a
oublié son origine berbère. Lavigerie insistera plus tard sur
l’empreinte laissée par le christianisme chez les Berbères, dans sa
_Lettre sur la mission du Sahara_ (_Œuvres choisies_, II, p. 107 et
suiv.) et dans sa lettre pastorale sur la dernière page connue de
l’histoire de l’ancienne Église d’Afrique (_Œuvres choisies_, II, p.
457). Cf. Georges ÉLIE, _La Kabylie au Djurdjura et les Pères
blancs_ (_Correspondant_, 10 et 25 juillet 1923). Jean BARDOUX,
_Revue hebdomadaire_, 23 mai 1925, p. 422, explique que le Kabyle
est théoriquement musulman, mais que par le caractère polythéiste de
ses dévotions, il rappelle le paysan latin du temps de Varron.
Êtes-vous bien sûr de cette tradition chrétienne? objectait le colonel
Hanoteau. Si quelques Kabyles répètent que leurs ancêtres furent
chrétiens, c’est qu’ils vous l’ont entendu dire, et que, pour un intérêt
personnel, ils cherchent à vous être agréables en se donnant une origine
qui ne les flatte nullement et qu’ils répudient au fond du cœur. Qui
vous dit que les Berbères du Jurjura ne soient pas les descendants de
ces tribus judaïsantes ou païennes dont parle Ibn Khaldoun? «Aucun
document historique ne vient, il est vrai, à l’appui de cette hypothèse,
mais aucun ne la contredit. La solution reste donc indécise[116].»
[116] HANOTEAU, _op. cit._, I, p. 382.
Lavigerie n’avait pas le temps d’attendre que les obscurités de
l’histoire fussent dissipées; la décision de sa volonté passait outre
aux indécisions de la science.
Un certain poème du _Manteau_, écrit par un musulman du treizième
siècle, avait glorifié Mahomet comme «le prince des deux grands mondes
de Dieu, celui des hommes et celui des génies, comme le souverain des
deux races, les Arabes et les Berbères»[117]. Cette souveraineté
niveleuse, Lavigerie aspirait à la démembrer, à lui soustraire tout
d’abord les Berbères. Il se jugeait élu, lui archevêque de France, pour
crier à ces peuples, au nom même de leur lointains ancêtres chrétiens:
«Lazare, sors du tombeau.»
[117] ZWEMER et WARNERY, _L’Islam_, p. 66.
Administrateurs et militaires n’avaient pas lu, dix-huit ans plus tôt,
les _Fastes de l’Afrique chrétienne_, timidement publiés par Mgr Dupuch;
ils ne se figuraient pas que cette littérature édifiante pût devenir
ouvrière d’histoire. Mais de l’évocation même de ces souvenirs,
Lavigerie déduisait tout un programme, et c’était celui-ci:
«Faire de la terre algérienne le berceau d’une nation grande, généreuse,
chrétienne, d’une autre France.
«Répandre autour de nous, avec cette ardente initiative qui est le don
de notre race et de notre foi, les vraies lumières d’une civilisation
dont l’Évangile est la source et la loi.
«Les porter au delà du désert jusqu’au centre de ce continent encore
plongé dans la barbarie.
«Relier ainsi l’Afrique du Nord et l’Afrique centrale à la vie des
peuples chrétiens[118].»
[118] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 9-10.
Tout à l’heure l’imagination de Lavigerie, se promenant à travers les
siècles, se servait du passé pour construire l’avenir; soudainement,
c’est à travers les espaces qu’elle se promenait, à travers des espaces
où elle n’acceptait aucune barrière, pas même celle du désert. Cet
archevêque, que les Tuileries avaient envoyé à Alger pour qu’il régnât
sur un noyau de Français, et qui constatait, d’ailleurs, que les deux
tiers des églises ouvertes à ces Français n’étaient encore que des
hangars ou des maisons de colons, faisait le geste d’étendre sa houlette
sur les profondeurs inconnues d’un continent inexploré. Ce prélat
concordataire dont on avait restreint le cadre en faisant d’Oran et de
Constantine deux villes épiscopales annonçait, dès son entrée en
fonctions, son intention bien nette de sortir du cadre, et d’annexer de
nouvelles provinces à l’empire de la chrétienté.
«O Église africaine, s’écriait-il, ta destinée a été de naître, de
grandir et de mourir dans le sang de tes fils. Lorsque Dieu t’a rappelée
du tombeau, c’est dans le sang des soldats de la France que tu as
retrouvé la vie, et aujourd’hui c’est la main d’un Pontife abreuvé de
toutes les amertumes qui te rend ton antique hiérarchie. Puissé-je mêler
mes sueurs, mes larmes, mon sang s’il le faut, aux douleurs de ton long
martyre[119]!»
[119] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 18.
Et se retournant vers les indigènes, il leur disait: «Je vous bénis
enfin, vous, anciens habitants de l’Algérie, que tant de préjugés
séparent encore de nous et qui maudissez peut-être nos victoires. Je
réclame de vous un privilège, celui de vous aimer comme mes fils, alors
même que vous ne me reconnaîtriez pas pour père.»
C’était une manifestation qu’un tel mandement. Elle contrastait, d’une
façon abrupte, avec la pensée impériale, exposée dans le
sénatus-consulte de 1864, avec la conception d’une Algérie où les deux
populations, indigènes et colons, vivraient côte à côte, sans mélange,
sans assimilation. Un royaume arabe dans l’Empire français, voilà ce que
voulait Napoléon III: application nouvelle de ce principe des
nationalités dont s’engouait, en Afrique comme en Europe, cette
intelligence rêveuse. Cette erreur aura la vie dure: la littérature s’en
fera complice; et c’est à juste titre que M. Louis Bertrand reproche à
Fromentin d’avoir «créé ce préjugé qu’il n’y a rien de commun entre
Africains et nous, et que nous sommes à tout jamais étrangers et fermés
les uns aux autres[120]». Que des Berbères, que des Kabyles, descendants
d’aïeux chrétiens, fussent ainsi, par la volonté même de la France,
enfermés à tout jamais dans un royaume arabe, que la France eût cette
étrange idée d’arabiser des populations qui n’avaient jamais reçu des
Arabes qu’une empreinte superficielle, Lavigerie ne l’admettait pas:
«Avec ce système, écrira-t-il bientôt, on ne sera pas, dans des siècles,
plus avancé qu’aujourd’hui.» Il lui semblait que la France devenait la
complice d’une oppression séculaire, d’une oppression contre laquelle
les opprimés s’étaient treize fois révoltés, si elle persistait à
vouloir séparer d’elle, par un infranchissable abîme, ces Berbères, ces
Kabyles, et à les emprisonner dans leur barbarie, dans leur Coran. Il
lui semblait qu’agir ainsi, ce serait, de la part de la France, ratifier
les décisions imposées jadis par l’Islam à la pointe de l’épée, et
qu’elle était venue là, au contraire, pour une œuvre de redressement, de
réparation.
[120] Louis BERTRAND, _Les Villes d’or_ (édit. de 1921), p. 343
(Paris, Fayard). Sur la méthode algérienne de Napoléon III, voir
André SERVIER, _L’Islam et la psychologie du Musulman_, p. 410-414
(Paris, Challamel, 1923).
De bons observateurs de l’Islam parlent aujourd’hui comme Lavigerie. M.
Louis Bertrand, dans ses _Villes d’or_, M. André Servier dans son livre:
_L’Islam et la psychologie du musulman_, se sont insurgés contre ce
préjugé que l’Islam ne serait pas seulement une religion, mais un mode
de pensée propre aux races africaines, et qu’ainsi il n’y aurait aucun
espoir d’amener jamais les indigènes à penser comme nous. Mais non,
proteste M. Louis Bertrand, le contraire a été vrai pendant des siècles,
et j’estime que c’est un devoir d’humanité de le leur rappeler avec
insistance[121]. Et son œuvre magnifique de tribun de l’idée
méditerranéenne vise à prouver qu’en 1830 nous sommes rentrés dans une
province perdue de la latinité. Allant même plus loin que Lavigerie, qui
considérait qu’il fallait «renouer, à travers d’innombrables siècles,
une tradition abolie», M. Louis Bertrand estime, lui, «qu’il n’y a pas
eu d’interruption, que l’Afrique n’a jamais cessé d’être latine, même
sous son costume musulman, et qu’enfin ce que, dans les mœurs, les
architectures, l’extérieur et le matériel de la vie, nous croyons
«arabe» ou «oriental»,--c’est tout simplement du latin que nous ne
connaissons plus[122].»
[121] Louis BERTRAND, _Les Villes d’or_ (édit. de 1921), p. 370.
[122] Louis BERTRAND, _Les Villes d’or_ (édit. de 1921), p. 344. Cf.
Louis BERTRAND, _Le Livre de la Méditerranée_ (édit. de 1923), p.
78-80 (Paris, Plon).
VI.--Les orphelinats pour enfants musulmans; le conflit avec Mac-Mahon.
Lavigerie ne fut jamais homme à jeter le gant à la puissance civile,
aventureusement, prématurément. Débarquant en Algérie en messager de
l’idée chrétienne et en interprète d’un lointain passé, qu’il voulait
faire revivre, il allait rechercher, sans retard, l’adhésion de
l’Empereur, pour les premières mesures pratiques par lesquelles il
voulait inaugurer son épiscopat.
Lorsqu’en 1835 une amie d’Eugénie de Guérin, Mère Émilie de Vialar,
avait installé dans Alger, au chevet des cholériques, les premières
sœurs de _Saint-Joseph de l’Apparition_, on avait vu, six ans après, les
Muphtis, et les Cadis, et le corps entier des Ulémas, expédier à
Grégoire XVI une adresse solennelle, pour rendre hommage à l’œuvre de
miséricorde et d’«apitoiement» qu’elles accomplissaient. Précédent
significatif, qui attestait que la bienfaisance chrétienne ne portait
pas ombrage à l’Islam[123].
[123] Louis PICARD, _Émilie de Vialar_, p. 85-87 (Paris, Maison de la
Bonne Presse, 1924). Le futur général Daumas racontait dans une
lettre du 11 février 1838 que, le docteur Warnier ayant soigné un
Arabe, l’autorité musulmane disait: «Voyez comme les chrétiens sont
généreux et bons, les musulmans n’en feraient pas autant.»
(_Correspondance du capitaine Daumas, consul à Mascara_, éd. Yver,
p. 104.)
Pourrait-on défendre à Lavigerie d’être charitable à son tour?
Assurément non. Par une note que le 9 septembre 1867 il faisait remettre
à Napoléon III, il annonçait son désir d’établir au centre de la
Kabylie, loin des villages européens, d’accord avec les municipalités
indigènes, quatre ou cinq maisons hospitalières, où des religieuses
donneraient des soins; et il s’engageait d’ailleurs à interdire
absolument toute propagande religieuse directe. Mais pouvait-on lui
prohiber, d’autre part, de combler le fossé entre son clergé et les
populations musulmanes, en imposant à ses prêtres la connaissance de
l’arabe? Ainsi fit-il, au nom de son droit d’évêque, par une lettre
circulaire du 31 octobre: dans son séminaire, des classes d’arabe
s’installèrent; ses clercs furent informés qu’ils ne recevraient pas le
sacerdoce avant de connaître cette langue; et Pie IX, sur sa demande,
donna une existence canonique à une vaste association de prières, fondée
depuis dix ans par un Jésuite pour la conversion de l’Islam. Mais savoir
l’arabe, aller le parler là où il se parlait, et faire prier, enfin, à
travers le monde, pour l’efficacité apostolique d’un tel contact,
n’était-ce pas battre en brèche l’idée d’un «royaume arabe» barricadé
d’avance, par la politique napoléonienne, contre toute infiltration
française et chrétienne? Cette idée demeurait celle de la France
officielle. De là, l’ordre de rappel qu’avaient reçu en 1866, malgré les
regrets des Arabes, les Lazaristes et sœurs de charité de Laghouat[124];
de là, aussi, l’impression de surprise, d’une surprise déjà à demi
hostile, qu’éveillait Lavigerie dans les bureaux d’Alger, lorsqu’il
déclarait avoir obtenu de l’Empereur la permission de faire de la
propagande religieuse parmi les musulmans de l’Algérie, et avoir choisi
le Fort-Napoléon pour tenter ses premiers essais[125].
[124] _Mgr Pavy_, par un ancien curé de Laghouat, p. 41-42 (Paris,
Challamel, 1867).
[125] Le colonel Hanoteau au maréchal Randon, 31 décembre 1867 (lettre
inédite).
Dans son clergé même, et jusque dans son archevêché, on n’était pas sans
inquiétude au sujet de ces nouveautés. Un jour, sortant de chez le
prélat, à qui il avait cru devoir expliquer l’«obstacle infranchissable»
qu’opposait à la propagande chrétienne l’organisation familiale et
sociale des Kabyles, le futur général Hanoteau entra chez l’abbé Suchet,
vicaire général, et lui raconta le langage qu’il venait de tenir. «Vous
avez osé le lui dire! répondit l’abbé; je vous remercie beaucoup. Depuis
qu’il est arrivé, l’archevêque nous la vie impossible, nous traite de
vieilles bourriques et prétend que si rien n’a été fait, c’est que nous
ne sommes bons à rien.» Hanoteau, mis en confiance, disait alors au
vicaire général que ce qu’il y avait à faire, c’était de créer chez les
Kabyles des hôpitaux de sœurs, pourvu qu’elles ne fissent aucune
propagande religieuse et n’attendissent pas des résultats immédiats.
Rentrez donc chez Monseigneur, lui suggéra l’abbé Suchet, et dites-lui
cela: ce sera nous rendre à nous, à l’ancien clergé, un service
personnel. Quelques minutes plus tard, Hanoteau, revoyant l’archevêque,
lui développait cette idée; et Lavigerie lui paraissait
«incrédule[126]». Lavigerie cependant n’oubliera pas cette conversation;
et lorsque l’Église et l’armée, sur le sol d’Algérie, auront franchi la
crise douloureuse qui allait bientôt les mettre aux prises, les projets
de fondations religieuses que réalisera Lavigerie et le programme qu’il
tracera aux sœurs hospitalières ne s’écarteront pas beaucoup des
suggestions hasardées, ce jour-là, par le colonel Hanoteau.
[126] _Mémoires_ inédits du général M. Hanoteau.
Cette année 1867, où pour la première fois Lavigerie avait foulé le sol
algérien, ne devait pas s’achever sans qu’il eût signifié, publiquement,
quelle était sa propre politique. On l’avait fait venir, comme évêque,
pour qu’il bénît des charrues à vapeur, dont l’emploi s’inaugurait.
L’étrange imprudence et comme on le connaissait mal, encore! Un
Lavigerie ne se bornait pas à des liturgies! fonctionnaires et hommes
d’épée l’entendaient, non sans surprise, demander publiquement à la
France, pour l’Algérie, les libertés civiles, religieuses, agricoles,
commerciales, qui manquaient encore à cette terre, et inviter les colons
à sortir «de cette routine qui attend tout de l’État et à s’associer
librement, pour tout ce qui est utile, fécond, chrétien»[127]. Il
voulait aborder les indigènes et il donnait aux colons des leçons
d’initiative; se mêlant aux deux peuples que juxtaposait le
sénatus-consulte, il aspirait à n’en faire qu’un; avec d’inexpugnables
façons de se carrer dans ses arguments, il bousculait, en affectant de
ne point paraître provocateur, les habitudes bureaucratiques et les
théories impériales.
[127] Vœux pour l’avenir de la colonie (LAVIGERIE, _Œuvres choisies_,
I, p. 135).
Le choléra sévissait, puis les sauterelles, enfin la famine; devant de
pareils fléaux, les deux peuples n’en faisaient plus qu’un, et vraiment
il eût été difficile à l’administration de barrer la route à Lavigerie
et à son ministère de charité. Au demeurant, le 1er janvier 1868,
par-dessus la tête de l’administration, il s’adressait à la générosité
de la France. Dans une lettre qu’il expédiait aux journaux catholiques,
il montrait un grand nombre d’Arabes ne vivant plus que de l’herbe des
champs ou des feuilles des arbres, qu’ils broutaient comme des animaux,
errant presque nus, par troupes, dans le voisinage des villes, attendant
les tombereaux d’immondices pour s’en disputer le contenu, déterrant,
pour les manger, les cadavres des bêtes, et parfois, par douzaines,
s’affaissant sur les routes, morts d’inanition[128].
[128] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 149-150.
Évaluant à 100 000 le nombre des victimes au cours des six derniers
mois[129], il annonçait son dessein d’adopter les orphelins, de les
élever. Pour avoir des ressources, il quêtait en France, puis auprès des
évêques de Belgique, d’Espagne, d’Angleterre, et jusqu’en Amérique. «Ces
orphelins, disait-il, c’est ma part, c’est celle de l’Église, dans cet
immense désastre.»
[129] Sur ce chiffre, voir LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 174.
Avant même d’avoir des ressources, il assumait le fardeau. Tout de
suite, dans sa maison de campagne, des convois d’enfants survinrent,
véritables squelettes, dont quelques-uns, parfois, étaient, au cours de
la route, devenus cadavres. Huit enfants, un jour, arrivaient de
Laghouat, expédiés à l’archevêque par le futur général de Sonis[130].
Lavigerie n’attendait pas toujours qu’ils se présentassent; en bon
pasteur, il se promenait à leur recherche. On se souvint longtemps, à
Montenotte, du petit garçon couvert de vermine, dévoré d’ulcères, qu’il
fit monter près de lui, dans sa voiture, pour le ramener au séminaire de
Saint-Eugène, où s’improvisait un asile. A la fin de janvier, il avait
huit cents bouches à nourrir; en juin, il en aura dix-huit cents. «Dites
à tous les Arabes, écrivait-il au curé de Montenotte, qu’ils n’ont qu’à
envoyer leurs enfants au grand marabout des chrétiens, et que celui-ci
leur enseignera à gagner honnêtement leur vie par le travail, à craindre
Dieu et à aimer leurs frères.»
[130] BAUNARD, _Le Général de Sonis_, p. 244. (Paris, Poussielgue,
1890.)
Cette générosité d’accueil et d’appel, c’était une première étape; il en
entrevoyait une seconde où il pourrait offrir aux indigènes une autre
aumône, celle de la vérité. De Laghouat, un officier lui écrivait:
«L’heure me paraît venue, l’occasion favorable.» Ce correspondant
n’était autre que Sonis, qui considérait la «conversion des musulmans»
comme «une dette d’honneur que la France s’est bien peu souciée de payer
jusqu’à ce jour[131].» Déjà, dans son grand séminaire, l’idée de se
dévouer à la conversion des Arabes tourmentait certaines âmes. M.
Girard, le Lazariste qui depuis longtemps en était le directeur,--celui
que familièrement on nommait le Père Éternel,--était venu chez lui, le
29 janvier, avec trois jeunes clercs, qui demandaient, pour se préparer
à ce futur apostolat un règlement monastique de vie[132]. Dans cette
démarche, la Société future des Pères Blancs était en germe. Des
arrière-plans s’entr’ouvraient dans la lettre que Lavigerie, le 6 avril,
adressait au directeur des _Écoles d’Orient_: «Nos orphelinats, lui
disait-il, seront, dans quelques années, une pépinière d’ouvriers
utiles, soutiens, amis, de notre colonisation française, et, disons le
mot, d’Arabes chrétiens. Ce sera le commencement de la régénération de
ce peuple et de cette _assimilation_ véritable que l’on cherche sans la
trouver jamais, parce qu’on la cherche jusqu’ici avec le Coran, et
qu’avec le Coran, dans mille ans comme aujourd’hui, nous serons des
chiens de chrétiens, et il sera méritoire et saint de nous égorger et de
nous jeter à la mer[133].»
[131] BAUNARD, _Le Général de Sonis_, p. 245.
[132] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 29-31. Sur le Lazariste
Joseph Girard (1793-1879), voir LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p.
385-394.
[133] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 161-162.
Un _post-scriptum_ à cette lettre faisait connaître d’atroces actes
d’anthropophagie commis dans la région de Tenès: un ménage de gardiens
de mosquée, affamé, avait tué cinq passants, puis leur neveu, puis leur
enfant. «L’absence complète de sens moral, clamait Lavigerie, favorise
sans contredit la multiplication de ces forfaits.» Et il concluait: «Il
faut relever ce peuple. Il faut que la France lui donne, je me trompe,
lui laisse donner les principes de l’Évangile, ou qu’elle le chasse dans
les déserts, loin du monde civilisé[134].»
[134] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 165-166.
Dans cette alternative ainsi présentée, il ne fallait voir qu’un
artifice de dialectique, qui ne mentionnait une solution évidemment
absurde: l’expulsion des Arabes, que pour en imposer une autre: leur
évangélisation[135]; mais le maréchal de Mac-Mahon, le colonel Gresley,
prirent la phrase de Lavigerie au pied de la lettre; et, sous les
regards impuissants du général de Wimpfen, qui estimait qu’en sauvant de
la mort des milliers d’êtres Lavigerie avait «acquis le droit de diriger
leur esprit et leur cœur vers le but le meilleur et le plus utile à la
France», le conflit entre le gouverneur et l’évêque éclata. «Voulez-vous
donc refouler les indigènes dans les déserts? lui demandait en substance
Mac-Mahon, dans une lettre du 26 avril. La France s’y refuse. Les
indigènes ne vont-ils pas dire que vous voulez profiter de l’état de
détresse où ils se trouvent, pour leur faire acheter, par le sacrifice
de leur religion, le pain que vous leur donnez?» Il accusait le prélat
d’exciter à la haine entre les citoyens, et d’être devenu «un drapeau
pour tout ce qui était hostile au gouvernement».
[135] Voir les explications de LAVIGERIE dans _Œuvres choisies_, I, p.
168-170 et 174-176.
«L’archevêque voudrait-il nous organiser une petite fronde, écrivait le
colonel Hanoteau, en attendant qu’il attache la croix rouge sur l’épaule
des colons voltairiens pour marcher à la conquête du bien d’autrui en
refoulant dans les déserts les propriétaires[136]?»
[136] Hanoteau à Labeaume, 8 mai 1868. (Lettre inédite.)
Des bruits circulaient, d’après lesquels la maréchale de Mac-Mahon, qui,
sous le précédent épiscopat, présidait toutes les œuvres de charité,
était menacée d’excommunication par le nouvel archevêque[137]. Des
questions d’étiquette aggravaient le conflit. Lavigerie se plaignait que
l’autorité militaire ne tirât pas pour lui, comme pour un maréchal,
vingt-cinq coups de canon; il se plaignait que, lorsqu’il voyageait, des
chevaux de l’armée ne fussent pas mis à sa disposition[138]. Un jeune
Français, à Alger, ayant été assassiné par un Arabe, les obsèques
donnaient lieu à des manifestations tumultueuses, et dans les sphères
militaires on attribuait cet émoi des esprits au bruit fait par
l’archevêque autour des récents actes d’anthropophagie. Et de bouche en
bouche courait le récit de la déception cruelle qu’avaient subie, chez
les Aït-Boudran, le P. Stumpf et le frère Jeannin, connu des indigènes
sous le nom de Capsule; l’_Amin_ leur avait avoué que les avances qu’il
leur avait faites n’étaient point sérieuses, et que, s’il les laissait
s’installer, il serait tué par ses coreligionnaires. Mais on ripostait,
à l’archevêché, que si Stumpf et Capsule avaient subi cet accueil, il
avait été provoqué par des espions aux gages du gouverneur[139].
[137] Général DU BARAIL, _Souvenirs_, III, p. 48.
[138] Le baron Durrieu à Niel, 28 mars 1868. (Archives de la Guerre.)
[139] Papiers Hanoteau.
«La guerre est déclarée», écrivait Lavigerie à l’abbé Bourret. «Si le
gouvernement de l’Empereur me disgracie, j’aurai pour compensation la
joie de ma conscience.» Et du palais épiscopal d’Alger, deux lettres
partaient, l’une pour le maréchal, l’autre pour l’Empereur. Lavigerie,
répondant à Mac-Mahon, réclamait pour l’Évangile, en Algérie, terre de
chrétienté, la même liberté que dans les pays infidèles. Combien discret
serait l’usage de cette liberté, il l’attestait en affirmant: «Je n’ai
pas voulu, et je l’ai déclaré hautement, qu’un seul des 1 200 enfants
recueillis par moi fût baptisé, autrement qu’au moment de la mort; et
encore, au moment de la mort, je ne l’ai permis que pour ceux-là
seulement qui n’avaient pas l’âge de raison[140].» Ces orphelins, donc,
n’étaient pas acculés à acheter leur pain par leur rupture avec leur
foi. Mais que, devenu leur père, il les abandonnât, qu’il les rejetât
dans le monde de l’Islam, qu’il s’abstînt, au moment venu, d’offrir à
leur liberté d’adhésion la foi qui était celle de la France:
formellement il s’y refusait. Il ne voulait plus, en un mot, que
théoriquement, administrativement, bureaucratiquement, une barrière fût
dressée entre la civilisation catholique et l’Islam; et son optimisme
d’apôtre, se tournant vers l’Empereur, lui écrivait: «Je ne crains pas
d’affirmer, Sire, qu’avec la liberté de conscience et dès lors de la
prédication, nous rendrons en très peu d’années les Kabyles chrétiens.
Pour les Arabes, ce serait plus long, on ne peut compter que sur les
enfants, mais, par les enfants, le succès est assuré[141].» Lavigerie
réclamait de l’Empereur, en Algérie, la même liberté dont le
catholicisme jouissait en Turquie, celle d’ouvrir des asiles de
bienfaisance. Nous la refuser, disait-il, c’est nous priver de notre
liberté de conscience. Mais bientôt Napoléon III répondait: «Vous avez,
monsieur l’archevêque, une grande tâche à remplir, celle de moraliser
les deux cent mille colons catholiques qui sont en Algérie. Quant aux
Arabes, laissez au gouverneur général le soin de la discipline.» Le
maréchal Niel, ministre de la Guerre, annonçait joyeusement à Mac-Mahon,
dans une lettre privée, que la plume du souverain avait été _très
impériale_[142]; et dans une dépêche d’adhésion qu’il adressait lui-même
à Mac-Mahon, Niel représentait l’archevêque comme ayant «demandé
équivalemment que la liberté de conscience fût enlevée aux musulmans de
la colonie».
[140] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 176-177. Cf. p. 198
(Lavigerie à Niel, 17 mai 1868): «Aucune des femmes veuves
recueillies par moi n’a été baptisée, quoique plusieurs l’aient
demandé déjà, et cela parce que je craignais que leur demande ne fût
intéressée.»
[141] _L’archevêque d’Alger et l’administration algérienne: recueil de
lettres sur l’apostolat catholique en Algérie_, p. 28. (Alger,
Bastide, 1871.)
[142] Niel à Mac-Mahon, 10 mai 1868. (Archives de la Guerre.)
Autour de Lavigerie, en ce début de mai 1868, un certain nombre
d’évêques français commençaient de se grouper, comme autour du défenseur
de la liberté de l’Évangile. «Prélat au cœur vraiment chrétien et
vraiment français, écrivait Montalembert, il fait tressaillir
d’admiration toutes les âmes catholiques d’un bout de l’Europe à
l’autre», et Montalembert constatait que dès cette date, Lavigerie avait
«une place à jamais enviable dans notre histoire»[143].
[143] _Correspondant_, 25 mai 1868, p. 603.
Louis Veuillot commentait: «Le sort des enfants rendus aux _tribus_
préoccupe l’archevêque et devrait davantage toucher les bureaux. Pour
les filles, elles ne seront et ne peuvent être réclamées que pour être
_vendues_ sous forme de prétendu mariage, au premier venu, selon l’usage
universel des Arabes, consacré, hélas! par l’administration et par les
tribunaux algériens. Quant aux garçons, quiconque est au courant des
mœurs musulmanes sait trop ce qui les attend s’ils sont livrés sans
défense à leurs «coreligionnaires».
«Ici donc une question de haute moralité prime le droit de la tribu ou
des parents éloignés qui réclameraient les orphelins. Cette question, la
France, nation chrétienne, ne peut l’éluder.
«Mais il y a plus: il y a un cas d’indignité, reconnu par toutes les
lois humaines et par le Coran lui-même, puisque c’est du Coran que l’on
s’appuie.
«Car enfin, ces tribus, ou, si l’on veut encore, ces oncles, ces
cousins, ont abandonné les orphelins dans le moment où ils avaient plus
besoin de secours; ils les ont laissés là, sauvagement, impitoyablement,
ils les ont livrés à la mort pour ne pas leur partager un reste de pain.
Sont-ils en droit de réclamer aujourd’hui une autorité abdiquée de la
sorte, surtout lorsqu’ils ne la réclament que pour en tirer de vils et
abominables profits? Ce cas, l’archevêque, père adoptif des orphelins,
le soumet à la conscience et à la loi du pays[144].»
[144] VEUILLOT, _Mélanges religieux, historiques, politiques et
littéraires_, 3e série, II, p. 513-514.
VII.--La solution du conflit.
Lavigerie avait contre lui le gouverneur général, le ministre de la
Guerre, l’Empereur. Mais celui que l’Algérie croyait vaincu avait déjà
passé la mer, pour livrer bataille, à Paris. Baroche, le ministre de la
Justice, avait dit à Niel: «La question se réduit à savoir si, lorsqu’un
évêque a recueilli, nourri et soigné des orphelins abandonnés par leurs
familles, on peut à un jour donné les enlever à l’évêque, non pour les
rendre à leurs parents, mais pour les livrer à une tribu qui tient,
par-dessus tout, à en faire des musulmans[145]», et Baroche avait appelé
Lavigerie, pour qu’il fît valoir auprès de l’Empereur cette
considération. Autour du cabinet impérial les influences s’agitaient,
s’entre-heurtaient. Un «savon» l’attend là-bas, écrivait le général
Borel au colonel Hanoteau, et le général ajoutait ces mots, témoignage
de l’excitation qui régnait dans l’entourage de Mac-Mahon: «Avez-vous
jamais trouvé tant de violence, d’astuce, d’ignorance, de mauvaise foi,
de haine et de passion réunies ensemble, et tout cela sous la robe d’un
prêtre et d’un archevêque? Il est bien à désirer qu’il ne revienne plus
ici[146].»
[145] Niel à Mac-Mahon, 10 mai 1868.
[146] Borel à Hanoteau, 21 mai 1868. (Lettre inédite.)
L’Empereur, d’abord, fermait sa porte au prélat, et partait pour
Biarritz. Lavigerie l’y suivait, ayant dans son portefeuille une phrase
qu’avait prononcée l’Empereur, à Alger, en 1860: «La Providence nous a
appelés à répandre sur la terre d’Algérie les bienfaits de la
civilisation.» Derrière la porte impériale, enfin forcée, un glacial
accueil l’attendait; mais il répéta la phrase impériale, en demandant:
Que fais-je autre chose? Et s’il en faut croire une lettre de Niel à
Mac-Mahon, il reconnut du reste «avoir _quelques torts_, mais chercha à
prouver qu’un grand nombre de personnes étaient de son avis, et
produisit, à l’appui de son attestation, des lettres émanant d’officiers
de l’armée»[147]. Il osait ajouter que si le gouvernement ne lui rendait
pas la liberté de faire son devoir, il la prendrait. A l’issue de
l’audience, il obtint de l’Empereur la promesse d’une lettre
ministérielle l’autorisant à garder ses orphelins et à faire auprès des
Arabes son œuvre de charité. Une dernière manœuvre fut tentée. Baroche
le fit venir, lui offrant une seconde fois, pour en finir avec ses
difficultés, la coadjutorerie de Lyon. Ce serait me déshonorer, répondit
Lavigerie. Le Pape, le 27 mai, dans un bref, le félicitait d’avoir, «par
sa charité, incliné le cœur des infidèles vers la religion et la nation
dont ils avaient reçu tant de bienfaits, et rompu ainsi l’obstacle qui
jusque-là s’opposait à l’apostolat chrétien».
[147] Niel à Mac-Mahon, 20 mai 1868. (Archives de la Guerre.)
Vingt-quatre heures plus tard, la lettre ministérielle qu’avait promise
l’Empereur paraissait au _Journal officiel_. Le maréchal Niel y
signifiait au prélat: «Le gouvernement n’a jamais eu l’intention de
restreindre vos droits d’évêque, et toute latitude vous sera laissée
pour étendre et améliorer les asiles où vous aimez à prodiguer aux
enfants abandonnés, aux veuves et aux vieillards, les secours de la
charité chrétienne[148].»
[148] Niel consolait Mac-Mahon, dans une lettre du 25 mai 1868, en lui
expliquant que «le principe d’autorité du gouverneur général, juge
en dernier ressort de l’opportunité de la création d’asiles
hospitaliers», demeurait sauf. (Archives de la Guerre.) On trouvera
dans la _Revue d’histoire des Missions_, septembre 1925, le texte de
ces lettres inédites du maréchal Niel.
Lavigerie avait cause gagnée! «Voilà donc, écrivait-il, l’aurore d’une
ère nouvelle en Algérie, et, pour la charité catholique, l’assurance
d’un avenir meilleur[149].» Dans sa visite à Biarritz, en ce diocèse
même où il avait voulu, à l’âge de treize ans, être curé de campagne, il
venait de conquérir, à l’âge de quarante-trois ans, le droit de devenir
le grand aumônier de l’Islam, le droit d’en devenir peut-être
l’archevêque.
[149] Lavigerie au directeur de l’Œuvre des Écoles d’Orient, 23 mai
1868 (_Œuvres choisies_, I, p. 202).
Les Tuileries avaient cessé de restreindre son bercail aux deux cent
mille colons européens dont lui parlait, quelques mois plus tôt, la
lettre impériale; les Tuileries consentaient que l’Église romaine ouvrît
vers l’Islam certaines avenues.
«D’une part, concluait Louis Veuillot, l’Église d’Alger possède une
force qu’on ne lui connaissait pas: l’opinion est pour elle. D’autre
part, et comme conséquence de ce fait important, la question se trouve à
l’étude dans le sein du gouvernement lui-même plus qu’elle n’y fut
jamais. On peut attendre que les bureaux arabes ne trancheront plus en
ces matières aussi lestement qu’ils en avaient coutume. L’éveil est
donné et l’archevêque a tous les moyens de reprendre un débat dont la
bonne issue n’importe pas moins à la colonisation qu’à la religion. Ces
deux causes sont jointes et savent désormais qu’elles doivent succomber
ou triompher ensemble.
«Nous demandons à Dieu qu’il soit encore temps, et qu’un Abd-el-Kader ou
un Bou-Maza ne s’élève pas un jour du milieu de ces enfants arabes, à
qui une folie doublement déplorable s’obstine à fermer l’Évangile et à
ouvrir le Coran[150].»
[150] VEUILLOT, _Mélanges religieux, historiques, politiques et
littéraires_, 3e série, II, p. 526.
Deux ans plus tard, dans une note qu’il adressera au gouvernement de
Tours, Lavigerie dira: «Il faut respecter scrupuleusement la foi
religieuse des indigènes, en leur laissant toute liberté de la
pratiquer. Mais il faut aussi, par tous les moyens moraux en notre
pouvoir, les relever de leur abaissement et surtout de leur paresse et
de leur faiblesse. Sans cela, au contact d’une population intelligente
et active, ils disparaîtront tous, et, dans un siècle, il n’en restera
plus un seul[151].»
[151] TOURNIER, _Correspondant_, 10 mars 1912, p. 835 et suiv.
Les feuilles algériennes hostiles, qui ne voulaient voir en lui qu’un
convertisseur, fourvoyaient l’opinion: ses premières démarches en pays
d’Islam étaient celles d’un civilisateur, qui voulait enseigner aux
indigènes le bon usage de leurs bras, et de leurs terres, et de leurs
vies.
Il avait demandé la liberté, il l’avait obtenue. Il ne voulait pas en
user, déclarait-il, pour la prédication directe de la foi chrétienne aux
Arabes. Il lui semblait que «cette prédication faite imprudemment, au
lieu de hâter l’œuvre, l’éloignerait et la rendrait à jamais impossible,
en faisant naître les oppositions du fanatisme»[152]. Mais c’était par
l’exemple, par les bienfaits, par la charité, par le temps enfin, qu’un
rapprochement, à son avis, devait s’opérer; et ce rapprochement, il
avait confiance qu’un jour l’État lui en saurait gré, puisque des
millions de bras, toujours prêts à s’armer, seraient ainsi remis à la
disposition de la France, pour rendre à la terre d’Algérie son antique
fécondité des temps romains, que l’Islam avait abolie.
[152] LAVIGERIE, «Lettre au président de l’Œuvre des Écoles d’Orient
sur le premier village d’orphelins arabes», janvier 1873 (_Œuvres
choisies_, I, p. 237).