Les journées qui suivirent l'enterrement de Bérénice, je les donnai avec
une ponctualité en quelque sorte machinale aux devoirs de mon nouvel
état. Mais déjà il ne m'était plus qu'une passion refroidie, un casier
de mon intelligence. Et ce pays aussi, que j'avais dû orner de toutes
mes émotions pour m'en faire un séjour utile, maintenant que j'allais
le quitter n'avait plus pour mon âme d'impériosité.
C'était en moi et hors de moi un profond silence. Il me semblait que le
monde et mon moi se fussent figés. J'étais un bloc de glace sur une mer
qui l'étreint en se congelant. Sur cette banquise lourde et monotone que
je composais avec l'univers, seule glissait comme un nuage bas l'image
de Petite-Secousse. Image gelée, elle-même! De nos causeries, je ne
savais plus que ses longs silences; de sa sensualité, rien que ses
touchantes torpeurs, et de son corps élégant, je ne revoyais aucun
détail, mais seulement j'étais rempli de cette tristesse que m'avait
donnée chacune de ses grâces quand je songeais qu'elles passeraient.
De tant de gestes par où elle me toucha, un seul m'obsède: c'est quand,
la veille de sa mort, ses yeux rencontrant mes yeux, elle pleura sans
parler.
Ainsi passais-je des soirées, avant que le Parlement fût convoqué, à
m'attendrir sur le triste sort de la jeune Bérénice, qui mourut d'avoir
mis sa confiance en l'Adversaire.
Sitôt ma correspondance et autres besognes mises au net, de toutes les
parties de mon âme montait une sorte de vapeur qui me voilait le monde
extérieur. Sous cette tente métaphysique, je demeurais très avant dans
la nuit à contempler la reine par qui me fut révélée la vie
inconsciente, et sa vue, mieux qu'aucune encyclopédie, m'enseignait les
lois de l'univers. Même il m'arriva d'être rappelé à la réalité par une
douleur au coeur; alors je souriais de m'exalter à ce point pour celle
qui ne fut en somme qu'un petit animal de femme assez touchante. Rien
au monde pourtant ne m'inspira plus vive complaisance.
Une nuit, je ressentis, avec une intensité toute particulière, que la
préoccupation dont je venais de vivre pendant huit mois était assouvie
et qu'il m'en fallait une nouvelle. Pourquoi ne puis-je comme l'océan
pousser la vague qui naît dans la voie de la vague qui meurt, et comme
lui me donner la puissance et la paix? Auprès de la mer unissonnante,
je souffrais que ma vie fût une suite de sons privés d'harmonie. Ce
problème, qui n'est autre que de me trouver une loi, m'était si agréable
ce soir-là, et si doux aussi le vent généreux qui soufflait du large,
que je résolus d'aller, en mémoire de Bérénice, jusqu'au jardin
d'Aigues-Mortes.
Il eût été plus hygiénique de gagner mon lit, mais l'idée des
transformations de mon moi me présentait avec une grande force la
convenance de jouir de mes sensations jour par jour. Puisque nous sommes
la victime de morts successives, je refuse de sacrifier une satisfaction
d'aujourd'hui au bien-être de celui que je serai dans quelques années.
Ayant ainsi agrandi ma promenade par de hautes considérations, je fis
les quatre kilomètres de bruyères et d'étangs qui séparent
d'Aigues-Mortes le Grau-du-Roi. La haie franchie de la villa de
Rosemonde, je me retrouvai sur ce sable où nous avions passé tant
d'heures, et où je venais sans doute pour la dernière fois. Je revécus
avec intensité le chemin que j'avais parcouru auprès de Bérénice, et je
sentais que, haussé par cette étrange compagnie d'une année,
j'embrassais avec plus de force un plus grand horizon.
Cette nuit d'octobre était si chaude, ou plutôt mon imagination si
échauffée, que je résolus, étant un peu las, d'attendre le matin en me
couchant sur des touffes de fleurs violemment parfumées. Dans mon état
de nerfs, ces arbres et toutes ces choses que je connaissais si bien
faisaient se dresser devant moi, à tous instants, des apparences
fantastiques. La masse des remparts, l'immensité de la plaine, la
voluptueuse désolation de ce petit jardin, mon amour de l'âme des
simples, ma soumission de raisonneur devant l'instinct, toutes ces
émotions que j'avais élaborées dans ce pays et tout ce pittoresque dont
il m'avait saisi dès le premier jour, se fondaient maintenant dans une
forme harmonieuse. Et comme ils avaient été dans mon cerveau des
mouvements coexistants et simultanés, ils cessaient sous ma fièvre plus
forte d'être isolés pour composer un ensemble régulier. Beau jardin
idéologique, tout animé de celle qui n'est plus, véritable jardin de
Bérénice!
Au sens matériel du mot, je ne puis dire que Bérénice me soit apparue,
mais jamais je ne sentis plus fortement sa présence que dans cette
importante veillée où je résumai mon expérience d'Aigues-Mortes. C'est
qu'aussi bien, depuis un an, j'ai resserré autour de Bérénice tous les
mouvements de ma sensibilité. Telle que j'ai imaginé cette fille, elle
est l'expression complète des conditions où s'épanouirait mon bonheur;
elle est le moi que je voudrais devenir. Or, pour une âme de qualité,
il n'est qu'un dialogue, c'est celui que tiennent nos deux moi, le moi
momentané que nous sommes et le moi idéal où nous nous efforçons. C'est
en ce sens que j'ai vu Bérénice se lever de sa poussière funéraire.
Pitoyable et fanée de péchés, elle avait un nimbe lumineux où
s'éclairait ma conscience. Dans ces premiers violets de l'aube, je lui
apportai ces mêmes sentiments d'humilité que d'autres connurent pour
Isis qui les émouvait de son mystère et pour la Vierge tenant dans ses
bras le Verbe fait petit enfant. Ma Bérénice, sous ses voiles de jeune
élégante, possédait, elle aussi, les secrets de la nature, et pour
apparaître en elle, la vérité, une fois encore, emprunta les
balbutiements d'un être faible.
--Bérénice, lui disais-je, chacune de tes larmes a été pour moi plus
précieuse qu'un raisonnement impeccable. Mais ce bénéfice ne survivra
pas à ta mort.
Je crus entendre une voix:
--Mes larmes en coulant sur toi ont laissé comme un signe particulier,
auquel les hommes reconnaîtront que tu as une part de l'âme d'une
créature simple et bonne.
--Tu étais, ma Bérénice, le petit enfant sauveur. La sagesse de ton
instinct dépassait toutes nos sagesses et ces petites idées où notre
logique voudrait réduire la raison. Quand j'étais assis auprès de toi,
dans ta villa, parfois tu partageais mes douloureux énervements; par une
contagion analogue, j'ai participé de ta force qui te fait marcher du
même rythme que l'univers. Malheureux que je suis, j'y ai manqué le jour
que j'ai voulu corriger ton instinct et, par une double conséquence, en
même temps que je prétendais te perfectionner, j'ai détruit l'appui que
tu m'étais. Dès lors, que vais-je devenir?
Bérénice me répondit:
--Il est vrai que tu fus un peu grossier en désirant substituer ta
conception des convenances à la poussée de la nature. Quand tu me
préféras épouse de Charles Martin plutôt que servante de mon instinct,
tu tombas dans le travers de l'Adversaire, qui voudrait substituer à nos
marais pleins de belles fièvres quelque étang de carpes. Cesse pourtant
de te tourmenter. Il n'est pas si facile que ta vanité le suppose de mal
agir. Il est improbable que tu aies substitué tes intentions au
mécanisme de la nature. Je suis demeurée identique à moi-même, sous une
forme nouvelle; je ne cessai pas d'être celle qui n'est pas satisfaite.
Cela seul est essentiel. Toi-même tu te désoles de ne pas avoir de
continuité; tu insistes sur ceci que toute augmentation de ton âme y
suppose quelque chose qui s'anéantit. Dans cette succession où tu te
désespères, quand comprendras-tu qu'une chose demeure, qui seule
importe, c'est que tu désires encore. Voilà le ressort de ton progrès,
et tout le ressort de la nature. Je pleurais dans la solitude, mais
peut-être allais-je me consoler: tu me poussas dans les bras de Charles
Martin pour que j'y pleure encore. Dans ce raccourci d'une vie de petite
fille sans moeurs, retrouve ton coeur et l'histoire de l'univers.
--Ah! Petite-Secousse, que tu étais fortifiante dans le triste jardin
d'Aigues-Mortes!
--J'étais là; mais je suis partout. Reconnais en moi la petite secousse
par où chaque parcelle du monde témoigne l'effort secret de
l'inconscient. Où je ne suis pas, c'est la mort; j'accompagne partout
la vie, C'est moi que tu aimais en toi, avant même que tu me connusses,
quand tu refusais de te façonner aux conditions de l'existence parmi les
barbares; c'est pour atteindre le but où je t'invitais que tu voulus
être un homme libre. Je suis dans tous cette part qui est froissée par
le milieu. Mon frisson douloureux agite ceux-là mêmes qui sont le plus
insolents de bonheur, et si tu observes avec clairvoyance, tu verras à
t'attendrir sur eux: l'attitude provocatrice de celui-ci cache mal sa
faiblesse, à laquelle il voudrait échapper; là sécheresse que cet autre
pousse jusqu'à la dureté, n'est qu'impuissance à s'épanouir. Estime
aussi les misérables: parfois il est en eux de telles secousses que
c'est pour avoir tenté trop haut qu'ils glissent bas. Personne ne peut
agir que selon la force que je mets en lui. Je suis l'élément unique,
car, sous son apparence d'infinie variété, la nature est fort pauvre, et
tant de mouvements qu'elle fait voir se réduisent à une petite secousse,
propagée d'un passé illimité à un avenir illimité. Pour satisfaire ton
besoin d'unité, comprends qu'il faut t'en tenir à prendre conscience de
moi, de moi seule, Petite Secousse, qui anime indifféremment toutes ces
formés mouvantes, qualifiées d'erreurs ou de vérités par nos jugements
à courte vue.
Alors je m'agenouillai et j'adorai Petite-Secousse.
* * * * *
Le jour approchait. Les cimes des rares arbres bleuissaient déjà de
lumière. Ce soleil qui se lève sur ce pays, où Bérénice a rempli son
apostolat, me sera-t-il une aube nouvelle?
J'entendis l'appel des animaux dans leur étable. Je n'eus pas de peine
à leur ouvrir. Tous ces humbles amis de Bérénice me firent fête suivant
leur tempérament, et quoique les canards filassent du côté des étangs
sans politesse, je ne me trompai pas sur leur misère et sur le
contre-coup qu'ils supportaient, eux aussi, de notre perte commune. Je
restai un long temps à serrer la tête de l'âne dans mes bras, à plonger
mes yeux dans ses yeux. Mais comme il appartient à une race longuement
battue et que d'autre part cette heure religieuse du levant n'était pour
lui que l'instant de sa pâture, il faisait des efforts pour se dégager
et brouter. Ah! me disais-je, comment gagner les âmes.
Petite-Secousse, je crois en vérité que tu existes partout, mais il
était plus aisé de te constater dans le coeur d'un léger oiseau de
passage que de distinguer nettement comment bat le coeur des simples.
C'est après avoir réfléchi sur cette difficulté de gagner les âmes, de
fraterniser avec l'inconscient, que Philippe forma ce désir dont il
entretint Mme X... d'obtenir du chef de l'État la concession d'un
hippodrome suburbain.
En effet, pour que les âmes s'épanouissent avec sincérité, il leur faut
ces loisirs qu'eut Bérénice, par exemple, et qu'elles ne soient pas,
comme cet âne famélique, distraites par l'âpre souci de quelques
trochées d'herbes. Les souffrances, les nécessités de la vie nous font
comme une gangue misérable où notre individualisme est opprimé. Que
l'heureux s'épanouisse, que nous saisissions avec aisance la direction
particulière de sa vie, on le conçoit. Mais les misérables! Pour
qu'auprès d'eux je profite, pour qu'ils s'entr'ouvrent et deviennent une
fleur utile du jardin de Bérénice, soyons à même de les libérer; qu'ils
cessent d'abord d'être des opprimés!
Et nous-mêmes, d'autre part, pour échapper à la dissipation et à
l'altération que nous subissons des contacts temporels, ne convient-il
pas que nous nous réfugions, comme dans un cloître, dans une forte
indépendance matérielle? Ce n'est qu'un expédient, mais sans cette
indication ce _traité de la culture du moi_ eût été incomplet. L'argent,
voilà l'asile où des esprits soucieux de la vie intérieure pourront le
mieux attendre qu'on organise quelque analogue aux ordres religieux qui,
nés spontanément de la même oppression du moi que nous avons décrite
dans _Sous l'Oeil des Barbares,_ furent l'endroit où s'élaborèrent jadis
les règles pratiques pour devenir _un homme libre,_ et où se forma cette
admirable vision du divin dans le monde, que sous le nom plus moderne
d'inconscient, Philippe retrouva dans le _Jardin de Bérénice._
* * * * *