Les élections nous réussirent. Sitôt élu, je quittai Arles et
m'installai au Grau-le-Roi, où Bérénice, hélas! dépérissait auprès de
l'adversaire. Celui-ci ne se déjugeait pas: il ne pensait rien que de
sévère sur un succès qu'il n'avait pas prévu, mais il avait trop le goût
de la hiérarchie pour ne point se figurer, depuis le scrutin, que nous
étions liés par «une sympathie plus forte qu'aucune politique».
* * * * *
Qui donc avait répandu sur mon amie cette tristesse dont je la vis
défaillante au Grau-le-Roi, dans les premiers jours d'octobre? «C'est
la fièvre des étangs», disait Charles Martin, toujours enclin aux
explications plausibles et médiocres. Ah! les étangs jusqu'alors
n'avaient donné que de beaux rêves à la petite Bérénice; jusqu'alors ses
insomnies étaient enchantées de l'image de M. de Transe, et dans ses
pires délires elle n'avait reçu de lui que les signes d'une tendre
amitié. Morne aujourd'hui pendant de longues heures, c'était une jeune
adultère qui désespère du pardon et répète avec égarement: «Comment
ai-je commis cela?» Jamais elle ne se plaignit, mais ses mains diaphanes
m'avouaient tout et me reprochaient amèrement d'avoir poussé à cette
union sans amour.
M'étais-je égaré sur ce que je croyais être son instinct? Ce mariage de
convenance, que j'avais souhaité pour redresser la vie de mon amie,
allait-il donner à sa destinée l'irréparable tournant? L'extrême
difficulté qu'il y a d'interpréter la volonté de l'inconscient m'apparut
avec une singulière netteté durant ces dernières semaines, au cours des
longs silences de Bérénice, assise auprès de moi en face de la mer
mystérieuse.
A ma table de travail, je défaillais sous ces intérêts refroidis qui
encombrent un nouvel élu. Ces querelles émoussées, ces compliments, ces
réclamations m'étaient une chose de dégoût, comme l'idée fixe dans
l'anémie cérébrale, ou, dans l'indigestion, le fumet des viandes qui la
causèrent. La réussite me supprimait trop brutalement le but dont
j'avais vécu depuis huit mois; je n'avais plus d'impulsion à mon
service. _Qualis artifex pereo!_ me répétais-je par ces lentes matinées
de loisir, vaguant de la vaste mer à ces vastes espaces couverts des
seules digitales, et n'osant à chaque heure du jour visiter Bérénice.
Étendu sur la grève, je m'abandonnais aux forces de la terre: il me
semblait que son contact, sa forte odeur, sa belle santé me
renouvelleraient mieux qu'aucun système. En dépit de mon âme hâtive, je
me sentais solidaire de cette terre d'Aigues-Mortes, faite des lentes
activités du sable et de l'Océan. Ne puis-je comparer le développement
de ce pays au mien propre? Les modifications géologiques sont analogues
aux activités d'un être. Bérénice, qui sortit de son instinct pour
suivre mes conseils et se marier, souffre comme souffrirait la nature
entière si elle était soumise à des volontés particulières. Dans mon
orgueil de raisonneur, j'ai traité mon amie comme l'Adversaire traite
le Rhône et sa vallée. En échange de là révélation que m'a donnée de
l'inconscient cette fille incomparable, je n'ai su que la faire pécher
contre l'inconscient.
Sitôt que le crépuscule avait couvert d'ombre ma table de travail, le
visage amaigri de la jeune malade m'apparaissait comme un reproche.
Accoudé à mon balcon, sur ce doux canal du Grau-le-Roi qui va
aboutissant à la mer, j'entendais dans une rue voisine les enfants,
énervés de leur journée et trop bruyants, se débattre contre les grandes
personnes qui les rappelaient au logis. Pour moi, j'attendais que huit
heures sonnées me permissent d'aller auprès de Bérénice; la fièvre
l'empêchait de dormir, et je me consacrais à amuser le plus possible son
extrême faiblesse.
Quand il était si évident que cet être infiniment sensible ne souffrait
que d'avoir froissé les volontés mystérieuses de son instinct, Martin
nous fatiguait de sa thérapeutique matérialiste. De l'entendre, je
m'étonnais qu'il pût valoir si peu en vivant dans une telle société. Par
ses seules définitions de Bérénice, il me déformait la délicieuse image
que je m'étais composée d'elle d'après nos pédagogies. Sa médiocrité me
conduisit même à cette réflexion que, si Petite-Secousse devait
disparaître à son contact, il ne m'en coûterait pas plus de soupirs
qu'elle mourût tout entière, car Petite-Secousse est la partie de
Bérénice que j'ai jugée digne de toutes mes préférences.
Les choses allèrent plus vite qu'il n'eût été raisonnable de le prévoir.
En trois jours, cela fut au point que je ne doutai pas de sa fin
prochaine. Sa figure et ses mains, pâles comme les linges où elle
repose, gardaient ce petit air secret que nous lui avons toujours vu,
mais une expression plus lente éteignait ses yeux qui m'ont éclairé si
rapidement l'ordre de l'univers.
Une extrême faiblesse l'accablait dans son lit, et moi de tenir sa main
je me sentais plus fort. Bérénice va disparaître, pensai-je, mais je
garde le meilleur d'elle-même. Je me suis approprié son sens de la vie,
sa soumission à l'instinct, sa clairvoyance de la nature; je suis la
première étape de son immortalité, mon amie, ce séjour était incertain
pour toi, tu pouvais t'y abîmer, mais en moi prospéreront tes vertus.
A cet instant, ses yeux ayant rencontré mes yeux, elle me souriait, mais
quand son sourire s'effaça, je me sentis tout bouleversé, car je
songeais à tout ce qu'il y a en elle de viager et qu'avant l'aube
prochaine peut-être je ne verrais plus. Je baisai sa main, qui, sous la
chaleur de la fièvre, n'était plus déjà qu'un léger ossement; et des
larmes vinrent mouiller ses yeux, tandis que je répétais: hélas! hélas!
Peut-être se sentait-elle trop de faiblesse pour parler, et je n'avais
d'elle que ses doigts qui caressaient doucement ma figure, mais je
compris soudain avec épouvante qu'elle me regardait pour me voir une
dernière fois. Depuis combien de temps cette pensée en elle? Ah! ces
regards où de pauvres hommes et de pauvres bêtes nous avouent le bout
de leurs forces! Regard tendre et voilé de ma Bérénice qu'affligeait
la peur de la mort! il me parut plus pitoyable qu'aucun mot désolant
qu'elle eût inventé pour se plaindre. Je lui parlai des promenades que
nous ferions encore dans la campagne, elle se mit à pleurer sans
répondre.
Je ne crois pas qu'elle ait eu de graves souffrances physiques. La soeur
qui l'assistait, et à qui, par délicatesse de femme, elle confiait
toutes ses misères, m'a dit: «Si elle a beaucoup souffert, c'est de
quitter sa beauté, ses souvenirs et toutes ses choses de sa villa». Elle
eut un délire de petite fille, et à moi, qu'elle avait fait asseoir au
bord de son lit, cela paraissait si impossible que cette enfant
participât d'un mystère sacré, comme est la mort, que je croyais parfois
à un jeu de fiévreuse.
J'ai vu Bérénice mourir; j'ai senti les dernières palpitations de son
coeur qui n'avait été ému que de l'image d'un mort. Elle était couchée
sur le côté, comme ces pauvres bêtes dont elle eut toute sa vie une si
grande pitié. Sans doute elle sentit la mort la posséder, car son visage
gardait une terreur inexprimable. Et moi, je cherchais un moyen de lui
témoigner la plus tendre sympathie, d'adoucir ce passage misérable;
j'embrassais ces yeux où roulaient les derniers pleurs. Je les
embrassais comme elle avait mille fois embrassé son bel âne, sans
préoccupation de politesse ni de sensualité, simplement pour lui
témoigner ma fraternité. Ces baisers-là, elle ne les connut point de sa
vie, car elle éveillait la volupté, «Maintenant, lui disais-je, tu as
fini ta tâche, tu atteins ta récompense, qui est la certitude, vérifiée
sur ma tristesse présente, que j'eus pour toi un réel attachement. Tu ne
crains plus désormais d'être méprisée par ceux à qui les circonstances
ont composé une vie plus facile.»
Je lui ai fait la mort que j'ai toujours tenue pour la plus convenable,
sans tapage, ni larmes, ni vaines démonstrations, mais un peu grave et
silencieuse. Elle eut la fin d'un pauvre animal qui pour finir se met en
boule dans un coin de la maison de son maître, d'un maître dont il est
aimé.
Et pourtant, faire une bonne mort était-ce un rôle suffisant pour elle?
Elle eût été précieuse surtout pour assister les autres à leur dernier
moment, car elle savait sympathiser avec la nature dans ses plus tristes
humiliations.
C'est vers les cinq heures qu'écartant les boucles de cheveux qui
couvraient son front, je fermai les yeux de cette fille dont la sagesse
eût mérité mieux que de marcher côte à côte avec mes inquiétudes
raisonneuses. Dès lors, tout l'appareil des soins funéraires s'interposa
entre moi et ce corps qui ne m'était plus qu'une chose étrangère. Je me
retirai avec l'image que je gardais de cette véritable maîtresse.
* * * * *