Vers cette époque survint une grande modification dans la vie de
Petite-Secousse. Elle fut mandée à Aix, chef-lieu de l'arrondissement
où elle avait grandi. Près de mourir, le sénateur opportuniste du lieu
voulait l'embrasser, et il lui déclara qu'il la tenait pour sa fille.
La mère de Bérénice en effet semble avoir été ce qu'on nomme un peu
légèrement une drôlesse; du moins parmi ses excès avait-elle gardé le
sens de la maternité et beaucoup de clairvoyance, car s'étant préoccupée
de choisir un bon papa pour sa petite fille, elle désigna entre ses
amants un collectionneur qui, peu après, fut envoyé au Sénat par ses
concitoyens. C'était un galant homme; comme nous l'avons dit, il nomma
le mari de sa maîtresse gardien du musée du roi René--choix excellent,
puisque Bérénice s'y fit l'âme qui nous plaît.
A ses derniers moments, ce sénateur s'inquiéta d'avoir négligé sa fille;
et quand elle fut à son chevet, il lui adressa un petit discours, sous
lequel il eut la satisfaction de la voir pleurer. Toute agonie remettait
devant les yeux de Bérénice la tendre image de M. de Transe:
--Votre mère, lui dit-il, est en quelque sorte la première qui m'ait
appelé à représenter mes compatriotes. Elle m'a désigné comme votre
père, quand d'excellents citoyens pouvaient également prétendre à cet
honneur. Mon notaire, qui sur ma prière a pris des renseignements, me
dit que vous hésitez entre le candidat boulangiste et celui des saines
doctrines. Sans vouloir faire de pression, je vous engage à réfléchir
et à préférer M. Charles Martin, de qui je suis en mesure de vous dire
qu'on fait grand cas dans les bureaux.
Peu après il mourut, léguant à Bérénice cent mille francs. Et la
situation de mon amie se trouva excellente, car on crut la somme plus
forte; puis elle avait donné des gages à tous les partis, en sorte que
l'opinion lui fut favorable.
* * * * *
A cette époque, ma situation à Arles me préoccupait fort. Trop bonne
pour être abandonnée, elle n'était pas telle que j'en eusse de la
sécurité. Je ne pouvais me dissimuler ce que j'avais à redouter de la
candidature projetée de Charles Martin.
Ainsi mes intérêts électoraux, la tristesse de Bérénice, qui tout de
même se sentait très seule, mon désarroi de ses moeurs secrètes, une
insensible satiété qui me gagnait de nos pédagogies, tout concourait
à me faire accepter un mariage que la dot de la jeune femme et la
sensualité de Charles Martin rendaient possible.
Elle n'eût pas recherché cette union, je doute même qu'elle l'eût jamais
envisagée, mais chaque jour l'en rapprochait, tant les conversations
avec son notaire sur le placement de ses capitaux lui révélaient de
difficultés où elle se perdait. Puis quel préjugé ne court pas chez nous
tous en faveur de l'état de mariage!
Je fus amené à lui en donner mon avis.
... Cette journée-là fut très triste. Nous avions parcouru en voiture
les rues de Nîmes qui, la Maison Carrée exceptée, ne m'offre aucun
agrément. Elle tenait ma main dans sa main. En toutes circonstances,
ce qu'il y avait là d'un peu femme de chambre m'eût choqué, mais j'y
sentais à cet instant comme le regard d'une pauvre petite bête à qui
l'on fait du mal et qui déclare: «Je l'accepte parce que tu es le plus
fort, mais si tu m'aimes bien, ne me fais pas trop souffrir.» J'aurais
voulu trouver des mots d'une extrême douceur pour lui exprimer ma
pensée. Mais obsédé par la nécessité de faire rentrer cette petite fille
dans les voies de l'instinct, je ne savais que lui répéter:
--Je te regretterai, ma petite amie, je regretterai le délicieux état
d'âme que tu me manifestes, mais je t'engage tout à fait à épouser
Charles Martin.
Et nous eûmes un long dialogue sur la convenance de ce mariage, que
j'appuyai par des considérations tirées, comme on pense, de ses
défaillances actuelles et même des chagrins qu'elle avait connus.
Je lui rappelais ce qu'elle m'avait dit souvent et qui peut se traduire
ainsi: «J'ai toujours eu un violent désir d'être admirée et de plaire,
et une violente souffrance de la brutalité qu'il y avait au fond de ceux
qui profitaient de ma beauté.» Souvent, dans ses voyages à Arles, elle
s'était offensée que des hommes mal vêtus ou des sots congestionnés se
permissent de la regarder avec un appétit méridional.
--Je t'apprécie, mon amie, continuais-je, pour ta douleur et pour ta
misérable vie. En te conseillant une nouvelle existence, je fais donc un
sacrifice; je me prive du charme que sont pour moi ta tristesse, ton
sourire et ta pâle maison pleine de ton coeur ardent.
Elle me répondit qu'à quitter tout cela elle ne trouverait pas le
bonheur, et qu'elle le ferait seulement pour me plaire davantage.
J'en fus ému au point de compromettre ma thèse:
--Ma chère petite, ne rougis pas des malheurs qui t'ont offensée; crois
bien que mon amour s'envenimait de ton chagrin habituel. Et même,
saurais-je t'aimer si tu devenais joyeuse sans fièvre et simplement
heureuse?
Il me sembla que cette dernière phrase redoublait sa tristesse et qu'en
voulant écarter tout froissement de cette petite amie, je n'avais fait
que gêner plus étroitement son coeur. J'essayai de revenir sur ma
pensée:
--Mais pourquoi, heureuse dans une vie sans singularité, serais-tu moins
belle? Peut-être, en y réfléchissant, les circonstances momentanées
n'ont-elles que peu de part dans ton charme: ce qui vaut le plus en toi,
c'est la longue préparation inconsciente que te firent tes aïeux: tu es
macérée de douceur, la qualité religieuse de ton coeur est exquise.
Bérénice se tut, elle pensait à celui qui est dans le cercueil. Et ne
pouvant éviter de toucher ce point, le plus délicat de tous, je lui dis:
--En vérité, ma chère Bérénice, M. de Transe lui-même porterait votre
âme à l'acceptation. Gardez de lui dorénavant un souvenir plus modeste
et gardez-moi aussi quelque amitié.
--Peux-tu croire, me dit-elle, que je t'oublie jamais?
Son accent passait infiniment ses paroles. Et après un silence je lui
répondis:
--Bérénice, je sens combien tu es aimable, et c'est parce que j'en ai un
sentiment aussi vif que je décline la volupté si tentante d'associer nos
vies. Si je te faisais l'existence que je te rêve, je te pousserais
l'âme plus au noble encore et la remplirais du culte de M. de Transe;
je te conduirais dans un cloître pour y connaître une exaltation
délicieuse. Mais je crois que tu aurais des regrets plus tard. C'est
pourquoi, petite fille, malgré tout il vaut mieux que tu épouses.
Pendant cette conversation, nous étions arrivés à la gare, j'avais pris
mon billet et faisais enregistrer mes bagages. Quand je fus monté dans
mon wagon:
--Je suis seule au monde, me dit-elle, et personne ne m'aime.
Je faillis redescendre sur le quai, ne pas rentrer à Arles ce soir-là.
Mais quelle solution à cette aventure? Je voyais bien qu'au fond elle ne
m'aimait pas, mais avait seulement de la confiance en moi et détestait
sa solitude. Je sentais d'autre part que je ne goûtais en elle que sa
douleur sans défense, et que, gaie et satisfaite, elle m'eût été une
compagne intolérable.
Le train s'éloigna, et je la vis, petite chose résignée, évoluer à
travers les gros colis vers la sortie de la gare. Certes j'avais du
désagrément sentimental, mais surtout je ressentais avec une vive
indignation qu'une fille de dix-huit ans eût le coeur serré et des
larmes sur les joues.
Et j'allai à mes besognes, plein d'un découragement qui n'a pas de nom
et rempli d'une pitié à sacrifier bien des satisfactions pour obtenir un
peu d'oubli et d'apaisement à ma chère Petite-Secousse et à tous ceux
qui sanglotent dans la nuit.
Je me la représentais avec certitude, telle que je l'ai vue si souvent
quand elle se sentait tout à fait misérable: roulée en boule sur son
lit, où son chien avait coutume de sommeiller, et pleurant la figure
cachée contre cet animal, dont la chaleur peu à peu l'assoupissait.
* * * * *