3° LES DEVOIRS DE BÉRÉNICE

Tu as des devoirs, Bérénice. Il ne suffit pas que tu sois une petite

bête à la peau tiède, aux gestes fins, et une enfant qui se confesse

avec naïveté: tu dois être mélancolique.

Que ton visage m'offre le plus souvent cette touchante gravité qu'il

prend quand tu songes à M. de Transe et même à rien du tout. Le pli de

ta bouche, la nuance de tes yeux, ton silence me remplissent de

tristesse et d'amour; c'est dans nos tristesses que nous désirons le

plus posséder la vérité, pour qu'elle nous soit un refuge, et c'est par

l'amour que nous la trouvons, car elle n'est pas chose qui se démontre.

Aussi je vous dirai: louez votre souffrance, n'en prenez pas de

découragement. Votre mélancolie est plus noble et plus utile qu'aucune

alacrité. Quelle que soit votre répugnance à l'admettre, croyez bien que

jamais vous n'avez rien éprouvé d'aussi précieux que vos grandes

tristesses de jeune veuve amoureuse. Jamais votre sentiment ne fut aussi

épuré de vulgarité, aussi proche d'un sentiment religieux. Non, rien ne

vous pouvait être plus fécond que votre deuil, sinon peut-être les

profondes amertumes que vous eussiez connues au soir de vos jours

d'amour, si vos désirs avaient été mêlés de jalousie.

Les jouissances de l'amour n'augmentent guère l'individu; le plus net

d'elles profite à l'espèce. Peut-être l'amour heureux s'épanouit-il en

vertus physiques et morales chez les descendants, mais les amants n'en

gardent que le vague souvenir d'un incident peu qualifié. Les

souffrances d'amour, au contraire, marquent ceux qui les supportent, au

point que quelques-uns en sortent méconnaissables; elles décantent nos

sentiments, fécondent des cellules jusqu'alors stériles de notre moelle,

et nous poussent aux émotions religieuses.

Tes lèvres pâlies de chagrin dans ton visage incliné, la désolation de

ton regard, tandis que tu soutiens entre tes douces mains,--entre ces

mains qui participèrent à tant de caresses,--le corps de M. de Transe,

toute cette image que j'ai de toi sous mes paupières, me sont, ô ma

chère madone, un plus enivrant spectacle que tu ne lui fus jamais quand

tu te pâmais dans ses bras. Et ce jeune homme même, qui n'était qu'un

oisif élégant, par sa mort devient un admirable appui à notre

exaltation; la beauté et la noblesse sans ombre ne vêtirent jamais un

vivant, mais qui les contesterait à celui qui repose ayant pour oreiller

ton coeur!

* * * * *

Cet enseignement de la méthode, des plaisirs et des devoirs de Bérénice,

je le dessèche pour l'exposer selon les procédés scolastiques, mais il

se mêlait vivant et épars à tous les circuits de nos longues promenades.

Que goûtiez-vous, dira-t-on, sur cette terre sèche avec de si sèches

idéologies? La plus prodigieuse exaltation d'esprit.

Ne la preniez-vous jamais dans vos bras? Vulgaire imagination!

D'ordinaire, les hommes sont si peu capables de donner une solution à

notre haut problème de méthode (concilier la complexité des sentiments

et leur unité) qu'ils n'entendent même pas que l'ardeur des sens et

l'amour sont des passions distinctes, fort séparables. Elles sont

réunies au plus bas de la série des êtres; d'accord! mais c'est que chez

les plantes et chez les pauvres animaux des premières étapes toutes les

fonctions sont mal différenciées. Comment l'homme affiné s'entêterait-il

dans cette grossière simplification? Très souvent, c'est l'empêchement

où nous sommes de changer notre train de maison qui nous force à

demander ces satisfactions à un même objet. Mais pour ces fonctions

délicates, peut-on trouver un bon Maître Jacques! Que d'autres procèdent

par élaguement; qu'ils satisfassent leurs sens et suppriment l'amour; je

me chéris trop pour me priver d'aucun plaisir. Seulement, à Bérénice, ce

que je demande, ce n'est pas le petit corps, d'ailleurs fort élégant,

qu'on lui voit, mais sa puissance de se concentrer, son sentiment du

passé, tout ce misérable et charmant instinct qui m'avertit mieux

qu'aucun naturaliste des véritables lois de la vie.

Le meilleur usage que je pus tirer d'elle, c'était bien nos heures de

pédagogie, alors que je raisonnais, en les élargissant, tous les

mouvements de cette petite âme qui ne peut rien dissimuler.

«Quel sentiment avez-vous pour moi?» me demanda-t-elle un jour, avec son

sourire un peu triste, dont elle avait assurément remarqué qu'il

accompagnait toujours avec avantage ce genre de question. «De

l'inclination,» lui répondis-je, étonné moi-même de trouver sans

hésitation le mot exact, celui qui convient tout à fait au sentiment qui

m'incline sur elle, pour y saisir les lois mystérieuses de la vie, la

bonne méthode.

Admirable soirée, celle où je lui dis ce mot! Comme elle résume dans mon

souvenir toute cette phase de ma vie! La plaine était désolée et sèche

sous le soleil couchant et nous la traversions après une longue

conversation aride et fiévreuse. Pourtant notre discours, pas un instant

n'avait été sans grâce; le genre de Bérénice, qui tout de même est

Petite-Secousse, ne permet pas que notre pédagogie glisse jamais à la

pédanterie. Et la terre avait aussi son charme, car ces doux hivers du

Midi mettent des mollesses de Bretagne sous le ciel abaissé

d'Aigues-Mortes. Telle était cette lande et tel notre débat qu'il me

semblait que nous revenions d'une promenade sur l'emplacement de la

forêt des Ardennes défrichée.

A petits pas nous rentrions à Rosemonde; elle n'avait pas de fleurs dans

ses mains, et moi, de notre course, je ne rapportais non plus aucune

notion. Mais au sang de ses veines s'était mêlé plus de soleil, plus de

sel marin, plus du parfum des fleurs, et en moi s'était rafraîchi

l'instinct, la force vive qui produit les hommes.

Et si, dans ce couchant, elle se chagrinait légèrement que je ne

ressentisse pour elle que de l'inclination, elle n'en goûtait que plus

de volupté à caresser le souvenir de M. de Transe. Dès lors je l'aimais

davantage, cette chère petite veuve, puisque c'est en cette piété que

nous nous rejoignons; et elle-même, à se sentir si dépourvue, eût voulu

se serrer plus fortement contre moi, car n'est-ce pas son isolement qui

la fait se complaire sous ma tendre direction?

Sa chère tristesse, ses douces mains vides, voilà mon précieux trésor.

* * * * *

Le culte du moi 3: Le jardin de Bérénice · 第 34 / 52 题