HISTOIRE DE BÉRÉNICE.--COMMENT PHILIPPE CONNUT PETITE-SECOUSSE

Il n'est pas un détail de la biographie de Bérénice,--Petite-Secousse,

comme on l'appelait à l'Éden--qui ne soit choquant; je n'en garde

pourtant que des sensations très fines. Cette petite libertine, entrevue

à une époque fort maussade de ma vie, m'a laissé une image tendre et

élégante, que j'ai serrée de côté, comme jadis ces oeufs dé Pâques dont

les couleurs m'émouvaient si fortement que je ne voulais pas les manger.

Je l'ai connue, avais-je dix-neuf ans? à la suite d'une longue

discussion sur l'ironie, ennemie de l'amour et même de la sensualité:

«Les femmes, me disait un aimable homme, qui dans la suite devint gaga,

les femmes sont maladroites. Parce qu'il arrive souvent qu'elles ont les

yeux jolis, elles négligent de les fermer quand cela conviendrait, elles

voient des choses qui les font sourire; aussi, malgré la rage qu'elles

ont d'être nos maîtresses, ne peuvent-elles se décider à le demeurer.»

L'amour, dans son opinion, est l'effort de deux âmes pour se compléter,

effort entravé par l'existence de nos corps qu'il faut le plus possible

oublier. Mais cette conception des choses sentimentales, délicate en son

principe, le menait un peu loin. Elle le menait à Londres, tous les

mois, par amour des petites filles: «Seules, disait-il, elles font voir

intacte la part de soumission que la nature a mise dans la femme et que

gâtent les premiers succès mondains.» Et suivant son idée, vers les

minuit, il me conduisit à la sortie de l'Éden, où figuraient alors dans

un ballet des centaines d'enfants écaillés d'or, se balançant autour

d'une danseuse lascive.

Je lui faisais la critique de son système, quand soudain, sur la rue

Boudreau, s'ouvrit une porte d'où se déploya en éventail un troupeau de

petites filles fanées. Elles sautaient à cloche-pied et criaient comme à

la sortie de l'école, pouvant avoir de six à douze ans. Sur le trottoir

en face, mal éclairé, nous étions des vieux messieurs, des mamans, mon

ami et moi, une vingtaine de personnes mornes. Une fillette nous aperçut

enfin et courut au peintre avec une vivacité affectueuse. Lui, la

prenant doucement par la main: «Ma petite amie Bérénice,» me dit-il.

Elle s'était fait soudain une petite figure de bois où vivaient seuls

de beaux yeux observateurs. Elle nous quitta pour embrasser une grande

jeune femme, sa soeur aînée, d'attitude maladive et honnête, à qui mon

compagnon me présenta.

Cette scène m'emplit d'un flot subit de pitié. Tous quatre nous

remontions la rue Auber; je tenais Bérénice par la main, et j'étais très

occupé à préserver ce petit être des passants. Je ne cherchais pas à lui

parler, seulement j'avais dans l'esprit ce que dit Shakespeare de

Cléopâtre: «Je l'ai vue sauter quarante pas à cloche-pied. Ayant perdu

haleine, elle voulut parler et s'arrêta palpitante, si gracieuse qu'elle

faisait d'une défaillance une beauté.»

Ce privilège divin, faire d'une défaillance une beauté, c'est toute la

raison de la place secrète que, près de mon coeur, je garde, après dix

ans, à l'enfant Bérénice. Elle eut plus de défaillances qu'aucune

personne de son âge, mais elle y mit toujours des gestes tendres, et sur

cette petite main, après tant de choses affreuses, je ne puis voir de

péché.

Quand nous fûmes assis à la terrasse d'un mauvais café de la rue

Saint-Lazare, mon compagnon félicita la soeur aînée de la robe de

Bérénice. Elle en parut heureuse, et répondit avec cette résignation qui

m'avait d'abord frappé:

--Je fais ce que je puis pour la bien tenir; notre vie est difficile.

Petite-Secousse a des dépenses au-dessus de son âge, des dépenses de

grande fille.

La grande fille, qui mangeait des tartes avec une vive satisfaction,

s'interrompit pour compter sur ses doigts:

--Je gagne à l'Éden douze sous par jour; j'ai pour ma première communion

dix sous par semaine de M. le curé, et il y a M. Prudent qui donne dix

louis par mois.

--C'est vrai, répondit la soeur, mais à l'Éden on attrappe des amendes;

pour la première communion, il faudra un cierge, la robe blanche et ma

toilette, et puis il y a les cigares de M. Prudent.

Mon compagnon se divertissait infiniment; M. Prudent surtout le ravit.

L'enfant, à qui il faisait voir un écu, le saisit des deux mains avec

une furie de joie; puis son visage reprit cette froideur sous laquelle

je devinais une folle puissance de sentir. Masque entêté de jeune reine

aux cheveux plats! Jamais on ne vit d'yeux si graves et ainsi faits pour

distinguer ce qui perle d'amertume à la racine de tous les sentiments.

Oh! celle-là n'avait pas le tendre sourire des enfants sensibles, qui

pleurent si l'on ne sourit pas quand ils sourient. Et pourtant je sais

bien qu'elle eût aimé avec passion une mère élégante et jeune à qui le

monde eût prodigué ses succès. Avec leur fierté, les petits êtres de

cette sorte peuvent aimer seulement ceux qui émeuvent leur imagination.

Ils vont des princes de ce monde aux pires réfractaires. Non admises à

être la maîtresse adulante d'un roi, de telles filles sont des révoltées

dont l'âcreté et la beauté piétinée serrent le coeur. Bérénice fut

particulière en ceci que, pour charmer son imagination, il suffit du

plus banal des romanesques, du romanesque de la mort. Pour l'heure, elle

était une petite cigale, pas encore bruyante, si sèche, si frêle, que

j'en avais tout à la fois de la pitié et du malaise. Tous trois

maintenant, sans parler, avec des sentiments divers où dominait

l'incertitude, nous la regardions, comme font trois amateurs autour de

la chrysalide où se débat ils ne savent quel papillon.

Mon ami, qui habitait Asnières et que pressait l'heure de son train, me

demanda de reconduire nos singulières compagnes. Son sourire me froissa,

je n'avais plus que mauvaise humeur d'être mêlé à une aventure de cet

ordre. Je comptais bien ne pas m'y attarder cinq minutes! et par la

suite je lui ai dû de prendre conscience de deux ou trois sentiments qui

jusqu'alors avaient sommeillé en moi.

Dans la voiture, la petite fille s'assit entre sa soeur et moi, et comme

c'était tout de même une enfant de dix ans, elle nous prit la main à

tous deux. Sur mes questions, elle me raconta d'un ton très doux le

détail et la fatigue de ses journées de petite danseuse, en appelant ses

camarades par leurs noms et avec des mots d'argot qui me rendaient assez

gauche. Elle n'était à Paris que depuis quelques mois et avait été

élevée dans le Languedoc, à Joigné.

--Ah! m'écriai-je, comme parlant à moi-même, le beau musée qu'on y

trouve!

--Vous l'aimez? demanda Bérénice en me serrant de sa petite main chaude.

Je lui dis y avoir passé des heures excellentes et leur en donnai des

détails.

--Notre père était gardien de ce musée, me dit la grande soeur; c'est là

que Bérénice se plaisait; elle pleure chaque fois qu'elle y pense.

--Et pourquoi pleurez-vous, petite fille?

Elle ne me répondit pas, et détourna les yeux.

--Il n'y venait jamais personne, reprit la grande soeur; les

tapisseries, les tableaux étaient si vieux! Si vous nous connaissiez

depuis plus longtemps, je croirais que vous parlez de Joigné pour faire

plaisir à Bérénice.

Nous étions arrivés chez elles, là-bas, sur ce flanc de la butte

Montmartre qui domine la banlieue. Je pris dans mes bras cette petite

fille maigre pour la descendre de voiture, et déjà la légère curiosité

qu'elle m'avait inspirée se faisait plus tendre à cause de notre passion

commune pour ce musée de Joigné, ce musée du roi René, d'un charme

délicat et misérable, comme la petite bouche si fine et à peine rosé de

cette enfant aux cheveux nattés.

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Le culte du moi 3: Le jardin de Bérénice · 第 21 / 52 题