Il n'est pas un détail de la biographie de Bérénice,--Petite-Secousse,
comme on l'appelait à l'Éden--qui ne soit choquant; je n'en garde
pourtant que des sensations très fines. Cette petite libertine, entrevue
à une époque fort maussade de ma vie, m'a laissé une image tendre et
élégante, que j'ai serrée de côté, comme jadis ces oeufs dé Pâques dont
les couleurs m'émouvaient si fortement que je ne voulais pas les manger.
Je l'ai connue, avais-je dix-neuf ans? à la suite d'une longue
discussion sur l'ironie, ennemie de l'amour et même de la sensualité:
«Les femmes, me disait un aimable homme, qui dans la suite devint gaga,
les femmes sont maladroites. Parce qu'il arrive souvent qu'elles ont les
yeux jolis, elles négligent de les fermer quand cela conviendrait, elles
voient des choses qui les font sourire; aussi, malgré la rage qu'elles
ont d'être nos maîtresses, ne peuvent-elles se décider à le demeurer.»
L'amour, dans son opinion, est l'effort de deux âmes pour se compléter,
effort entravé par l'existence de nos corps qu'il faut le plus possible
oublier. Mais cette conception des choses sentimentales, délicate en son
principe, le menait un peu loin. Elle le menait à Londres, tous les
mois, par amour des petites filles: «Seules, disait-il, elles font voir
intacte la part de soumission que la nature a mise dans la femme et que
gâtent les premiers succès mondains.» Et suivant son idée, vers les
minuit, il me conduisit à la sortie de l'Éden, où figuraient alors dans
un ballet des centaines d'enfants écaillés d'or, se balançant autour
d'une danseuse lascive.
Je lui faisais la critique de son système, quand soudain, sur la rue
Boudreau, s'ouvrit une porte d'où se déploya en éventail un troupeau de
petites filles fanées. Elles sautaient à cloche-pied et criaient comme à
la sortie de l'école, pouvant avoir de six à douze ans. Sur le trottoir
en face, mal éclairé, nous étions des vieux messieurs, des mamans, mon
ami et moi, une vingtaine de personnes mornes. Une fillette nous aperçut
enfin et courut au peintre avec une vivacité affectueuse. Lui, la
prenant doucement par la main: «Ma petite amie Bérénice,» me dit-il.
Elle s'était fait soudain une petite figure de bois où vivaient seuls
de beaux yeux observateurs. Elle nous quitta pour embrasser une grande
jeune femme, sa soeur aînée, d'attitude maladive et honnête, à qui mon
compagnon me présenta.
Cette scène m'emplit d'un flot subit de pitié. Tous quatre nous
remontions la rue Auber; je tenais Bérénice par la main, et j'étais très
occupé à préserver ce petit être des passants. Je ne cherchais pas à lui
parler, seulement j'avais dans l'esprit ce que dit Shakespeare de
Cléopâtre: «Je l'ai vue sauter quarante pas à cloche-pied. Ayant perdu
haleine, elle voulut parler et s'arrêta palpitante, si gracieuse qu'elle
faisait d'une défaillance une beauté.»
Ce privilège divin, faire d'une défaillance une beauté, c'est toute la
raison de la place secrète que, près de mon coeur, je garde, après dix
ans, à l'enfant Bérénice. Elle eut plus de défaillances qu'aucune
personne de son âge, mais elle y mit toujours des gestes tendres, et sur
cette petite main, après tant de choses affreuses, je ne puis voir de
péché.
Quand nous fûmes assis à la terrasse d'un mauvais café de la rue
Saint-Lazare, mon compagnon félicita la soeur aînée de la robe de
Bérénice. Elle en parut heureuse, et répondit avec cette résignation qui
m'avait d'abord frappé:
--Je fais ce que je puis pour la bien tenir; notre vie est difficile.
Petite-Secousse a des dépenses au-dessus de son âge, des dépenses de
grande fille.
La grande fille, qui mangeait des tartes avec une vive satisfaction,
s'interrompit pour compter sur ses doigts:
--Je gagne à l'Éden douze sous par jour; j'ai pour ma première communion
dix sous par semaine de M. le curé, et il y a M. Prudent qui donne dix
louis par mois.
--C'est vrai, répondit la soeur, mais à l'Éden on attrappe des amendes;
pour la première communion, il faudra un cierge, la robe blanche et ma
toilette, et puis il y a les cigares de M. Prudent.
Mon compagnon se divertissait infiniment; M. Prudent surtout le ravit.
L'enfant, à qui il faisait voir un écu, le saisit des deux mains avec
une furie de joie; puis son visage reprit cette froideur sous laquelle
je devinais une folle puissance de sentir. Masque entêté de jeune reine
aux cheveux plats! Jamais on ne vit d'yeux si graves et ainsi faits pour
distinguer ce qui perle d'amertume à la racine de tous les sentiments.
Oh! celle-là n'avait pas le tendre sourire des enfants sensibles, qui
pleurent si l'on ne sourit pas quand ils sourient. Et pourtant je sais
bien qu'elle eût aimé avec passion une mère élégante et jeune à qui le
monde eût prodigué ses succès. Avec leur fierté, les petits êtres de
cette sorte peuvent aimer seulement ceux qui émeuvent leur imagination.
Ils vont des princes de ce monde aux pires réfractaires. Non admises à
être la maîtresse adulante d'un roi, de telles filles sont des révoltées
dont l'âcreté et la beauté piétinée serrent le coeur. Bérénice fut
particulière en ceci que, pour charmer son imagination, il suffit du
plus banal des romanesques, du romanesque de la mort. Pour l'heure, elle
était une petite cigale, pas encore bruyante, si sèche, si frêle, que
j'en avais tout à la fois de la pitié et du malaise. Tous trois
maintenant, sans parler, avec des sentiments divers où dominait
l'incertitude, nous la regardions, comme font trois amateurs autour de
la chrysalide où se débat ils ne savent quel papillon.
Mon ami, qui habitait Asnières et que pressait l'heure de son train, me
demanda de reconduire nos singulières compagnes. Son sourire me froissa,
je n'avais plus que mauvaise humeur d'être mêlé à une aventure de cet
ordre. Je comptais bien ne pas m'y attarder cinq minutes! et par la
suite je lui ai dû de prendre conscience de deux ou trois sentiments qui
jusqu'alors avaient sommeillé en moi.
Dans la voiture, la petite fille s'assit entre sa soeur et moi, et comme
c'était tout de même une enfant de dix ans, elle nous prit la main à
tous deux. Sur mes questions, elle me raconta d'un ton très doux le
détail et la fatigue de ses journées de petite danseuse, en appelant ses
camarades par leurs noms et avec des mots d'argot qui me rendaient assez
gauche. Elle n'était à Paris que depuis quelques mois et avait été
élevée dans le Languedoc, à Joigné.
--Ah! m'écriai-je, comme parlant à moi-même, le beau musée qu'on y
trouve!
--Vous l'aimez? demanda Bérénice en me serrant de sa petite main chaude.
Je lui dis y avoir passé des heures excellentes et leur en donnai des
détails.
--Notre père était gardien de ce musée, me dit la grande soeur; c'est là
que Bérénice se plaisait; elle pleure chaque fois qu'elle y pense.
--Et pourquoi pleurez-vous, petite fille?
Elle ne me répondit pas, et détourna les yeux.
--Il n'y venait jamais personne, reprit la grande soeur; les
tapisseries, les tableaux étaient si vieux! Si vous nous connaissiez
depuis plus longtemps, je croirais que vous parlez de Joigné pour faire
plaisir à Bérénice.
Nous étions arrivés chez elles, là-bas, sur ce flanc de la butte
Montmartre qui domine la banlieue. Je pris dans mes bras cette petite
fille maigre pour la descendre de voiture, et déjà la légère curiosité
qu'elle m'avait inspirée se faisait plus tendre à cause de notre passion
commune pour ce musée de Joigné, ce musée du roi René, d'un charme
délicat et misérable, comme la petite bouche si fine et à peine rosé de
cette enfant aux cheveux nattés.
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