LA FAMILLE

Plus j’étudie l’Occident, plus je suis frappé de la différence qui

sépare nos coutumes des institutions européennes. Je cherche en vain à

m’expliquer comment les hommes, au fond toujours et partout les mêmes,

ont pu arriver à établir, dans les moindres actes de la vie, une variété

de formes aussi prodigieuse.

Nulle part, peut-être, cette diversité des conceptions n’est aussi

frappante que dans le rôle assigné, en Europe et en Chine, à la famille.

Dans notre vieux monde patriarcal, le gouvernement s’est modelé sur la

famille, et la famille, elle-même, constitue un petit gouvernement

autonome, soumis, sans doute, aux lois générales du pays, mais jouissant

d’une liberté d’action, d’une puissance d’organisation intérieure, qui

fait totalement défaut à l’Europe.

La famille chinoise n’est pas, simplement, une collection d’individus

unis par les liens du sang. Véritable État dans l’État, elle procède

avec la plus complète indépendance, à toutes sortes d’actes qui,

ailleurs, sont réglés par la loi.

Ainsi, elle juge en dernier ressort, de façon expéditive et économique,

les différends qui peuvent s’élever entre ses membres. Elle remplit

même, en assemblée générale, le rôle de tribunal correctionnel, et punit

les délits dont se sont rendus coupables ceux qui en font partie. Enfin,

elle remplace l’officier de l’état-civil, et enregistre, sans le

concours des autorités, naissances, mariages et décès.

Pour le mariage surtout, elle est toute-puissante. Les parents, chez

nous, ne consentent pas à l’union des jeunes gens. Ils font l’union. Ils

choisissent la femme pour leur fils, le mari pour leur fille. De temps

immémorial, les choses se sont passées de cette manière et nous n’avons

pas à nous en repentir: le procédé est bon, puisque les résultats en

sont excellents.

Il est difficile, en effet, de trouver dans notre pays de mauvais

ménages. Sans doute, il existe quelques époux pour lesquels la vie

commune est insupportable: grâce à la ressource rarement employée, mais

toujours possible, du divorce, ces déshérités du bonheur conjugal

tranchent le lien devenu chaîne, sans avoir besoin de recourir au

couteau; encore bien moins au vitriol qui, pendant quelques années, joua

un rôle terriblement actif dans les relations matrimoniales d’Europe.

Cette bonne harmonie provient de plusieurs causes.

D’abord, les Chinois se marient très jeunes, presque toujours avant

d’avoir atteint l’âge de vingt ans. Et je crois que l’affection

développée de si bonne heure, est plus durable. Les jeunes gens ne

connaissent pas encore la vie et en font, ensemble, l’apprentissage.

C’est là la véritable communauté qui laisse, pour toute l’existence, des

traces ineffaçables.

Les enfants sont nombreux: en moyenne, huit par ménage. Si l’enfant est

un trait d’union, comme on l’a dit très justement, le ménage doit être

d’autant plus uni, que le nombre des bébés sera plus grand. D’ailleurs,

la femme est trop occupée par tout ce petit monde, qu’elle élève dans le

gynécée, pour avoir le temps de se quereller avec son mari. Unions

fertiles, unions heureuses.

Enfin, le choix fait par les parents des futurs est encore une garantie

de bonheur pour les époux. Ceci paraît très paradoxal au premier abord.

On est tenté de se dire que personne ne saurait être, en pareil cas,

meilleur juge que les intéressés.

Erreur considérable. Les jeunes gens sont trop enclins à se laisser

guider, entraîner, par la passion du moment, sans calculer les

conséquences qui pourront en résulter pour l’avenir. Les parents, qui

ont l’expérience de la vie, connaissent leurs enfants mieux que ces

derniers ne sauraient se connaître eux-mêmes.

Ils ont le plus grand intérêt à ce que leurs descendants soient heureux:

et la raison pure, qui dicte leur choix, est presque toujours bien

inspirée.

Mariés dans ces conditions, nos compatriotes ne débutent pas par ces

passions brûlantes dont parlent les romans, feux de paille vite éteints.

Leur union commence par l’estime, passe par l’amitié et arrive enfin à

l’amour durable, amour qui, pour être sérieux et réfléchi, n’en est pas

moins plein de charmes.

En Europe, on se marie tout autrement. D’abord, les mariages sont très

tardifs. Il en résulte une disproportion forcée entre l’âge du mari et

celui de la femme. Or différence d’âge, c’est différence d’habitudes, de

sentiments, de manière de voir.

Puis, les enfants ne sont pas assez nombreux. La mère, moins occupée par

ces petits charmeurs, a trop de temps à elle pour rêver: et le rêve

n’est jamais sain.

Il me faut parler maintenant de la manière dont les mariages se font

chez les Européens. On peut dire que le mariage a lieu selon trois

procédés.

Les futurs se connaissent de longue date. Ils se sont, tout à leur aise,

étudiés et jugés. Ils sont certains d’être faits l’un pour l’autre et ne

croient pas pouvoir être heureux l’un sans l’autre.

Une longue expérience personnelle remplace dans ce premier cas, le rôle

dévolu chez nous à la sagesse des parents. Je suis convaincu que la

plupart de ces mariages, qui sont les véritables mariages d’amour,

doivent conduire au bonheur.

Deuxième manière. Les époux se marient par convenances. Ils assortissent

la fortune, le rang, la situation. C’est une association commerciale,

qui conduit fréquemment à la faillite conjugale... parfois à la

banqueroute.

Reste un troisième cas: le mariage à la suite d’un de ces accès

d’enthousiasme subit qu’un écrivain ingénieux a qualifiés de «coups de

foudre».

Je ne crois pas que la foudre ait jamais rien fondé de permanent.

Ces passions à première vue se sont trop promptement allumées, pour ne

pas devoir bientôt s’éteindre. Le feu, d’ailleurs, en est si violent,

qu’il ne saurait trouver, pendant les longues années de la vie, la

matière nécessaire pour l’alimenter. Les jeunes fous ont vite fait de

manger leur blé en herbe: après un printemps assez court, l’hiver

apparaît sans transition.

En résumé, pour que l’union soit heureuse il faut de deux choses l’une:

ou que les futurs aient appris à se connaître par une longue

fréquentation; ou que les parents, dans leur sagesse supérieure, se

chargent de choisir pour leurs descendants encore inexpérimentés.

En Europe, on n’est pas de cet avis. Je crois qu’on s’y fait de l’amour

une idée généralement assez fausse. Dans les romans, chez les poètes,

l’amour revêt une forme bizarre: il est dramatique, plein d’imprévu,

tourmenté, excentrique, un peu délirant sinon tout à fait fou. J’ai même

lu, dans l’œuvre d’un des plus charmants de ces poètes, que le premier

devoir des amants c’est de «déraisonner».

Malgré tout mon respect pour la poésie, je demeure convaincu que c’est

le poète qui, ici, déraisonne. L’amour n’a vraiment pas besoin de ces

extravagances, qui le troublent. L’amour est une chose très rationnelle,

au contraire. Nous n’avons le droit d’aimer que lorsque nous savons

pourquoi. L’estime de la part de l’homme, une juste admiration de la

part de la femme: voilà la base de l’amour, digne de ce nom. Le reste

est tout ce qu’on voudra: engouement, surexcitation, folie; tout,

excepté de l’amour. Et, en fin de compte, toute la poésie qu’on a

dépensée sur ce thème exalté, n’est guère poétique. Rien n’est beau que

le vrai, et le vrai, seul aimable, est toujours raisonnable. Qui

déraisonne, n’aime pas.

Car, enfin, l’amour a un but, qui est le mariage et une fin, qui est

l’enfant. On est bien obligé d’en arriver à cette conclusion, à moins

qu’on ne veuille plaider en faveur de cette énormité: l’amour pour

l’amour; quelque chose comme l’art pour l’art, en matière d’affection.

Je sais bien que cette thèse étrange est soutenue par nombre d’écrivains

et par quelques-uns des meilleurs; par des penseurs même chez lesquels

on ne s’attendrait guère à trouver de ces faiblesses. Ainsi, je n’ai pas

été peu stupéfié de voir le grand Balzac, ce terrible réaliste, dans un

de ses romans les plus profondément étudiés, qualifier de fin prosaïque,

ce dénouement si naturel: la survenance de l’enfant. Je me demande par

quel singulier enchaînement d’idées, par suite de quels préjugés

héréditaires, un Européen du dix-neuvième siècle, et un analyste si

profond du cœur humain; je me demande par quelle injustifiable

aberration, un grand homme comme Balzac a pu en arriver à prononcer

cette phrase... barbare. Tant pis! le mot y est et je ne le regrette

pas.

Un bouddhiste fanatique, convaincu que l’existence est un mal et que

l’anéantissement complet de l’être constitue le bonheur parfait, peut

raisonner ou plutôt déraisonner de cette manière. Il en a le droit,

étant donné son système. Qu’un moine, pour lequel notre existence n’est

qu’un mauvais rêve et notre terre une vallée de larmes, s’exprime ainsi:

il sera conséquent avec lui-même.

Mais un Français moderne, un homme amoureux de toutes les élégances et

de tous les raffinements du luxe; un idolâtre de l’art et de la passion;

un adorateur de la femme et de la beauté; un artiste exquis, dont chaque

ligne enseigne l’amour de la terre, prêche le bonheur d’être au monde et

de jouir des beautés de la nature et des merveilles de l’intelligence,

un Balzac enfin, parler de la sorte!

Je n’y comprends rien. Ou, plutôt, je commence à entrevoir plus

clairement cette vérité, que j’avais déjà pressentie: c’est que l’Europe

passe par une crise morale et intellectuelle; que, malgré sa

civilisation florissante, malgré l’épanouissement prodigieux de ses

sciences, de ses lettres et de ses arts, elle tâtonne encore et cherche

sa voie; que, ballottée entre les croyances les plus opposées et les

systèmes philosophiques les plus divers, elle n’a pas encore trouvé sa

direction définitive. De là ces contradictions qui me choquent, ces

illogismes qui me secouent brutalement, au moment même où l’écrivain

vient de me ravir par ses peintures les plus délicieuses.

Et je me sens heureux, moi simple Oriental, de ne pas trouver trace,

dans mes pensées, de ces conflits intérieurs. Voyant les choses telles

qu’elles sont, nous cherchons le bonheur où il est: dans la vivante

réalité des choses. Nous ne poursuivons pas un rêve mensonger, qui

n’existe pas dans les faits et n’y saurait exister. Nous ne demandons

pas à la folie de passions orageuses, de rêves troublants, le bonheur

que peut fournir seule la conception raisonnable de l’existence.

Aussi, notre idéal est-il bien plus simple. Il n’a point pour objet des

adorations mystiques, fausses comme un conte de fées. Il se borne à

demander à la vie ce qu’elle peut donner: la tendresse profonde,

l’affection mutuelle; et, pour couronnement de l’édifice conjugal, de

nombreuses petites têtes d’enfants, brunes ou blondes, consolation

efficace de toutes les misères, espérances joyeuses groupées autour des

parents, qui symbolisent leur foi dans l’avenir, constituent la

triomphante incarnation de l’amour et assurent à tout jamais le culte le

plus légitime: celui des ancêtres qui nous ont faits ce que nous sommes

et dont nous transmettons l’enseignement aux générations nouvelles.

Les Parisiens peints par un Chinois · 第 32 / 47 题