Après le beau temps, la pluie! Pendant cette saison où le froid commence
à se faire sentir, les feuilles jaunies tombent mélancoliquement; les
derniers coups de vent balayent ce qui reste de verdure, la nature
agonisante va mourir bientôt, et n’attend plus, pour s’endormir, que son
blanc linceul de neige.
C’est l’époque où le voyageur chinois éprouve le plus souvent le mal du
pays! Ceux qui ont les moyens de rentrer, sont déjà de retour au foyer,
bien avant la fête de la Lune, qui tombe à la mi-septembre, environ. Une
antique légende dit que la lune est, à cette époque, plus ronde et plus
pleine qu’à aucun autre moment de l’année; la société doit s’efforcer de
lui ressembler: être pleine et complète, comme l’astre si respecté et si
resplendissant.
Malgré les longues années d’absence, l’attachement au sol et les
sentiments inspirés dès l’enfance, ne peuvent s’effacer entièrement. Je
subis donc, moi aussi, l’influence légendaire, en me laissant abattre
quelquefois par les idées sombres que ce temps gris et triste ne manque
pas de faire naître dans notre esprit.
Enfermé dans l’espace étroit d’une chambre, au plafond écrasant, mon
imagination voyage; et la pensée qui me revient à chaque instant,
toujours la même, se porte au loin, sur les absents et, avant tout, sur
les morts.
Car, à cette période de l’année, se célèbre en Chine, la fête des
Trépassés: les tombes reçoivent la visite de ceux qui viennent honorer
leurs aïeux, leurs parents prédécédés et rendre hommage au séjour qui
les appellera bientôt, eux aussi, à l’éternel repos.
On sait que le culte des ancêtres est l’institution fondamentale de la
Chine; on ignore sans doute que ce culte ne consiste pas seulement à
vénérer les tablettes mortuaires dans la maison; mais encore, à
entretenir et à vénérer les tombeaux d’une façon toute exceptionnelle.
Arrêtons-nous quelques instants aux particularités de nos rites.
Lorsqu’un membre de la famille est enlevé par la mort, c’est le devoir
des survivants d’honorer sa mémoire par une cérémonie aussi pompeuse que
possible. Le défunt est habillé d’une quantité de vêtements plus ou
moins grande, suivant le rang et la position qu’il occupait. Il arrive
parfois qu’un grand fonctionnaire décédé porte jusqu’à trente-trois
costumes sous son uniforme.
Le cercueil, généralement en bois précieux, et de dimensions énormes,
est revêtu de sept à treize couches de vernis.
On le garde à la maison, au moins sept semaines; pendant ce temps des
cérémonies religieuses et familiales ont lieu journellement.
On s’occupe, en même temps, de chercher un tombeau qui, dans les régions
montagneuses de l’Empire du Milieu, se trouve toujours sur le haut d’une
colline. On veut le sépulcre vaste, ouvert sur le devant. Quelle que
soit la fortune de la famille, le terrain est toujours acheté à
perpétuité. Jamais, dans les vastes régions de l’Extrême Orient, il
n’exista de catacombes pour recevoir les ossements exhumés.
Sur les tombeaux, on met des ornements, des inscriptions, des statues,
suivant le rang hiérarchique de la famille. Il n’est pas rare, au
voyageur qui parcourt nos campagnes, de rencontrer des dépôts funéraires
offrant l’aspect d’un temple, avec leurs figures de marbre, lions,
chevaux, idoles, placés de distance en distance.--J’ai oublié de dire
que nos tombeaux constituent une espèce de grand caveau de famille comme
en Europe, mais avec cette différence que les membres reposent les uns à
côté des autres, au lieu d’être entassés en hauteur; les rangs sont
occupés suivant la généalogie de la famille, et non d’après la date de
l’enterrement; les places des plus âgés qui ne sont pas encore morts,
étant toujours réservées.
Lorsque l’enterrement doit avoir lieu, on procède la veille à une grande
solennité: les parents, amis et connaissances du défunt, se réunissent
tous à la maison mortuaire, pour dire adieu à celui qui va rentrer dans
le sein de la terre.
Le lendemain, ils reviennent, pour suivre en robes blanches jusqu’à la
tombe, le convoi composé d’un cortège plus ou moins riche; enfin, au
retour, on félicite les survivants d’avoir accompli les devoirs filiaux.
Cette dernière cérémonie n’offre, à aucun point de vue, la physionomie
triste de celles des deux jours précédents; la musique joue, on dîne
sinon gaiement, du moins avec sérénité, car la meilleure consolation, en
si cruelle circonstance, c’est la philosophie. Confucius a dit: «Quand
les parents sont vivants, il faut leur donner tous les soins; morts, il
faut les enterrer convenablement et perpétuer leur culte.»
Par cette petite description du respect que nous avons pour les morts,
on concevra aisément l’idée fixe que mes compatriotes, quelle que soit
leur position, emportent toujours avec eux: celle de ne vouloir être
enterrés que dans le sol natal et à côté des leurs.
Les Chinois tiennent à ce que leurs restes offrent à leurs survivants
une dernière consolation: ce désir est fort surtout chez ceux qui,
pendant leur vie n’ont pu donner à leurs parents les soins prescrits par
le sage.
Aucune loi, d’ailleurs, n’oblige à suivre ces coutumes. C’est le cœur
seul qui les a dictées; et, ce devoir pour n’avoir pas de sanction
légale, n’en est pas moins scrupuleusement respecté.
En Occident, où tant de choses diffèrent des usages de mon pays, j’ai
constaté avec un réel bonheur que le respect dû aux morts n’a pas été
amoindri. On ne dit pas de mal des morts; on les salue, quoi qu’ils
aient fait dans leur vie; on les salue surtout, parce qu’ils sont morts;
car je doute que tous les passants qui se découvrent aient connu le
vivant ou eussent tous voulu le saluer pendant sa vie. En mourant, on
devient respectable et respecté.
Mais ce respect, hélas, est restreint à la terre ferme; il n’existe pas
sur mer. Combien de fois n’ai-je pas lu le récit des scènes tristement
émouvantes qui se passent, lors d’un décès, à bord des navires!
Quel que soit le rang du défunt, quels que soient les services qu’à
l’extérieur il ait rendus à sa patrie; s’il a le malheur de mourir en
route, on le jettera à l’eau, sans autre considération.
Les mots «A l’eau!» si je ne me trompe, constituent, en général, une
grosse insulte: c’est pourtant cette formule expéditive qu’on applique à
tant de braves gens, dont la vie méritait une meilleure fin. Une
pareille coutume, pratiquée au XIXe siècle, est un véritable acte de
barbarie; je ne saurais lui appliquer d’autre qualification. Elle
pouvait avoir ses raisons d’être, s’imposer comme une nécessité, comme
une horreur inévitable, autrefois: à ces époques, déjà lointaines, où
l’on voyageait sur de petits voiliers, semblables à des coquilles de
noix, qui avaient à peine assez de place pour les vivants, encore moins
pour les corps, devenus encombrants; où les caprices de l’atmosphère
pouvaient retarder indéfiniment le bateau, déjà si long à toucher terre.
Où d’ailleurs, les précautions à prendre étaient insuffisamment connues,
et difficilement applicables, dans un espace restreint.
Mais aujourd’hui, les mers sont sillonnées d’immenses steamers à grande
vitesse, qui nous transportent, en quelques jours, d’un continent à
l’autre. Ces navires sont munis de tout le confortable possible:
mécanique, physique, chimie, toutes les sciences, toutes les forces et
tous les produits de la nature et de l’intelligence ont été mis à
contribution pour les doter de l’installation la plus hygiénique. Enfin,
des médecins veillent à bord sur la santé de l’équipage et des
passagers, et peuvent prendre telle mesure qui leur paraîtrait
nécessaire, pour assurer la parfaite hygiène du bâtiment. Pourquoi, dans
ces conditions toutes nouvelles, aurait-on peur de transporter les
morts? alors, surtout, qu’il est si facile d’assurer la conservation des
cadavres et de les déposer au premier port de terre ferme.
Je sais qu’on va me parler du danger possible de propager ainsi les
maladies épidémiques: mais ce péril n’existe pas, si l’on vérifie au
départ que les bières sont bien closes et qu’on les entretienne
soigneusement. Enfin, ces maladies ne sont pas aujourd’hui, aussi
dangereuses que jadis; on a trouvé certainement les moyens de les
combattre: sans cela, depuis longtemps, on jetterait à la mer les
malades, aussi bien que les morts. Ajouterai-je que les bateaux mêmes
des messageries--il faut toujours voir, en chaque chose, la question
économique--ne repousseraient nullement le transport des cercueils, pas
plus que tout autre chargement?
Et, il y a quelque chose de si navrant, à voir ces pauvres morts
précipités dans les flots; à se figurer que les parents, qui attendaient
avec tant de craintes et d’espérances le retour des vivants, n’auront
même pas la consolation de posséder les restes de leurs aimés qui,
devenus les jouets des vagues, roulent, sans sépulture, dans l’immensité
de l’Océan.
Ces morts errants, je sais bien qu’on espère revoir leurs âmes au ciel:
mais cette pensée ne peut faire oublier que le corps, ballotté par les
eaux, rongé par les poissons, flotte sans cesse, comme à la recherche
d’un abri qui s’enfuit, d’un lieu de repos qui ne veut pas du cadavre.
Un philosophe chinois a écrit, il est vrai, cette phrase: «Pourquoi
aime-t-on mieux être mangé par les vers que dévoré par les poissons?»
Sans doute, matériellement, le résultat est le même: mais quelle
différence, au point de vue de nos sentiments, que ces raisonnements,
tout scientifiques qu’ils soient, ne parviennent jamais à éteindre; que
l’on consulte tous les passagers, à bord du navire: la majorité, j’en
suis sûr, préférera sentir un mort dans la cale, plutôt que de voir
immerger, dans la mer, où l’attend la gueule ouverte des requins, un
corps humain qui, la veille encore, était assis au milieu de ses
compagnons de route. Toute l’énorme différence esthétique est ici, dans
la brutalité de l’acte: on livre le corps aux bêtes, visiblement, au
lieu de le donner à la terre qui le dévore invisiblement.
L’aspect, toujours douloureux, devient un véritable arrachement, contre
lequel le cœur de tout homme ne peut que protester. Cela est si vrai: la
forme a dans ces circonstances une valeur si capitale que je n’hésite
pas à avancer ceci: dans l’état de civilisation auquel nous sommes
arrivés, si un défunt n’a pas lui-même, par testament, déclaré sa
volonté d’être brûlé, les descendants n’auront pas le courage d’envoyer
à la crémation, le corps de celui qu’ils ont entouré de tant d’amour. Et
si cela est vrai pour la crémation, combien plus nos sentiments
seront-ils choqués par cet horrible abandon d’un être humain, sacré
encore il y a quelques heures, et livré soudain à la bestiale avidité
des fauves aquatiques. Le progrès a fait tant de changements déjà, pour
faciliter les relations entre les peuples les plus divers: pourquoi ne
pas supprimer ce cruel ensevelissement qui, bien souvent, devient un
obstacle aux voyages: car personne n’est sûr du lendemain et nul, en
partant, ne peut dire: «J’arriverai à bon port!»
On m’a raconté--je ne sais si le fait est vrai--que Sarah Bernhardt
voyage toujours avec un cercueil. C’est une prévoyance que j’admire,
mais je doute que sa volonté serait respectée, en cas d’accident: on ne
nous a pas encore dit qu’à chacun de ses voyages elle ait fait un
arrangement avec le capitaine.
Je demande pardon au lecteur de lui avoir parlé de choses si
douloureuses; mais, en raison de l’insurrection de sentiments qu’elle
soulève, cette question mérite d’être examinée. Et puis, ce qui est
arrivé aux autres, pourrait bien nous arriver aussi, à nous-mêmes, ou
aux nôtres: tous, nous sommes condamnés à mort; tâchons du moins de
n’être pas doublement tués par l’abandon après l’exécution.