I
Le Runoïa, le prince altier du Verbe d'or,
Est las de la nature et des formes antiques
Où l'ébauche du monde est imparfaite encor;
Les bois noirs et leur chant de harpes prophétiques
Et les monts violets endormis sous le ciel,
Et les brumes d'argent sur les vagues baltiques,
Et les brises de fleurs et les parfums de miel,
Et tous les souvenirs alourdis de mystère
Gonflent son coeur amer de mépris et de fiel.
En son être, écrasé par l'ennui solitaire
Croît, avec le dégoût de sa virginité,
Le désir d'évoquer une nouvelle terre,
Un monde jeune, un paradis illimité,
Revêtu d'aubépine immortelle et d'yeuses
Sous les glaces d'hiver et les soleils d'été,
Où des créations de femmes radieuses
Se mêleraient d'amour à de mâles héros
En des lits de gazon semés de scabieuses.
Le Maître déploya l'art magique des Mots:
Un subit univers naissait de ses paroles
Comme la perle naît du bruit rhythmé des flots.
Une profusion sanglante de corolles
S'éveillait et germait du rêve des Avrils
Et l'azur flamboyait de fauves auréoles,
Tandis que les forêts et les guerriers virils,
Les femmes pâles et les belles chevelures
Jaillissaient de l'abîme au gré des chants subtils.
Alors, imaginant les caresses futures,
Le sublime ouvrier du Verbe éperdument
Songeait un songe blanc pétri de neiges pures.
Il disait son extase et son ravissement,
Et s'enivrait de la liqueur de la Pensée
Et sa voix enfantait l'ineffable Tourment;
Elle faisait surgir au jour la fiancée
Surhumaine, et la Femme idéale venait
Divinement resplendissante et cadencée.
Elle marchait sur la bruyère et le genêt
Et des astres vivaient au fond de sa prunelle;
Un silence d'hymen et de baisers planait.
Le Runoïa, joyeux de l'oeuvre faite, en elle
Se plongeait comme dans un océan de lys
Et tombait ébloui de la Forme éternelle
Dans le gouffre effrayant des rêves accomplis.