L'HOMME songe dans le soir somptueux et morne; à la balustrade croulante
de la vieille demeure, il s'est accoudé solitairement et ses yeux, qui
depuis des mois et des années n'ont plus reflété que les choses
silencieuses, regardent au loin, dans les plaines assombries, s'étager
les villes où des foules inconnues aiment, bataillent, agonisent et
s'évanouissent comme des fumées.
Ici le roc que nul printemps n'a paré, cime triste abreuvée jadis par le
sang des victimes, alors que les dieux stupides se gorgeaient de
sacrifices, cime cruelle où les roses d'Avril n'ont jamais souri, où les
sources n'ont pas pleuré doucement la mort future des fleurs vouées au
vieillard qui les emporte, quand vient l'automne.
L'HOMME songe dans le soir somptueux et morne; tandis que le ciel
flamboie d'une plus rouge gloire et que l'or insultant les ténèbres
enrichit ses prunelles, des bûchers tragiques s'effondrent et l'âme
déserte est envahie par un tumulte de chevauchée; tourbillons de fer,
gueules hurlantes, éclairs de glaive, chevelures et crinières
confondues, la horde passe dans sa pensée.
Et l'HOMME se détourne du spectacle éclatant; ailleurs la terrasse est
interrompue: les pesantes eaux d'un lac sans fond baignent de leur
horreur immobile la roche qui disparaît dans le vertige de l'abîme.
Maintenant l'HOMME marche, les yeux ivres de nuit, vers le lac d'ombre
monotone et sa voix lassée frôle de lentes paroles les ondes
sépulcrales, les ondes épaisses qui ne frissonnent pas.