«Tenez, nous dit-il, prenez pitié d'un reste de foiblesse, ne détruisez

pas ce tombeau.»

Nous venons de le mettre au lit, il s'y est tout de suite endormi d'un

profond sommeil. Votre adorable fille nous a sauvés tous.

LE MÊME AU MÊME.

18 mai 1785, onze heures du soir.

Il a dormi trente-huit heures sans interruption, et, depuis qu'il

veille, il ne dit, il ne fait rien qui ne soit plein de raison et de

sensibilité. Il est vrai que de temps en temps nous le voyons se livrer

à de cruels souvenirs; mais un mot de son père, une caresse de sa soeur,

un regard de sa femme, chassent ses regrets. Au reste, Willis veut bien

qu'on s'efforce de distraire le convalescent, mais il défend qu'on

l'importune; il ordonne même qu'on l'abandonne quelquefois à ses

rêveries mélancoliques, et surtout qu'on ne le trouble jamais dans ses

promenades nocturnes. L'entrée du bosquet n'est permise qu'à Sophie.

Ce soir, au moment critique, il est descendu dans le jardin, et, sans

regarder la rivière, il s'est promené lentement partout où le hasard a

pu le conduire. Il a fini pourtant par se rendre au bosquet; Sophie l'y

attendoit. «Viens, mon bien-aimé, nous allons pleurer ensemble.--Il est

vrai que ce monument plaît à ma douleur, a-t-il dit; mais il y faut une

inscription.--Faisons-la, mon ami: j'ai mon crayon, dicte, je vais

l'écrire, nous la ferons graver ensuite.

Ci-gît la comtesse de Lignolle.

Ci-gît aussi la marquise de B...

Toutes deux en même temps adorèrent le même jeune homme. Toutes deux,

le même jour et presque à la même heure, périrent d'une mort également

tragique. Victimes d'une destinée pareille, elles sont enfermées dans

la même tombe, et ne laisseront pas les mêmes regrets.

La marquise mourut à vingt-six ans, dans le plus grand éclat de sa

beauté. Mon Éléonore, toute charmante, venoit à peine de commencer

quand elle a fini. Elle avoit seize ans, cinq mois et neuf jours. Mon

enfant est mort avec elle. Pourquoi cela? Qu'avoit fait aux dieux

cette innocente créature?

Plaignez la marquise de B...

Donnez des pleurs à Mme de Lignolle.

Donnez surtout des pleurs à leur amant qui leur a survécu.

«Mon bien-aimé, ta Sophie n'est pas morte!--Insensé que je suis!

s'est-il écrié; raye, raye cette dernière ligne.»

Les chers enfans sont rentrés ensemble. Maintenant Faublas est aussi

profondément endormi que s'il eût veillé la nuit dernière. Adieu, mon

ami: revenez donc, revenez partager notre joie.

* * * * *

_P.-S._ La baronne de Fonrose est, dit-on, tout à fait méconnoissable.

On assure que, ne pouvant se consoler de la difformité de sa figure,

elle va pour jamais s'ensevelir dans un vieux château du Vivarais. Cette

femme-là m'a fait bien du mal.

LE MÊME AU MÊME.

18 juin 1785, dix heures du matin.

Il a repris ses forces, son embonpoint, sa fraîcheur; mais il est

toujours pensif et mélancolique, mais il va tous les soirs pleurer au

monument du bosquet.

Je ne dois plus, à présent qu'il paroît certain que le fâcheux accident

n'aura pas des suites dangereuses, je ne dois plus vous cacher que mon

fils nous a donné, l'un des jours de la semaine dernière, une terrible

alarme: il avoit fait très chaud toute la journée; au coucher du soleil

il y eut un orage. Faublas, dès qu'il entendit le bruit des vents, parut

très agité: il ne put voir la nuée sans frémir; au premier coup de

tonnerre, il s'alla précipiter dans l'eau. Mais aussitôt il regagna le

rivage, en nous appelant tous. Il pleura beaucoup. La nuit qui succéda

fut tranquille, et le lendemain, en voyant mon fils, vous n'eussiez

jamais cru qu'il avoit eu la veille une attaque aussi violente.

Willis ne m'a point flatté. Willis m'a déclaré que, de sa vie peut-être,

Faublas ne pourroit entendre un coup de tonnerre. Il m'a surtout

recommandé de ne jamais permettre à mon fils de rentrer dans Paris,

parce qu'il seroit possible qu'à la vue du Pont-Royal il retombât dans

le cruel état dont nous avons eu tant de peine à le tirer.

Ne pas lui permettre de rentrer dans Paris! Où donc irons-nous demeurer?

Dans ma province, ou bien dans Varsovie? La proposition que vous me

faites par votre dernière lettre, mon ami, mérite pourtant de sérieuses

réflexions. Quitter la patrie de mes pères pour aller dans la vôtre me

fixer avec mes enfans! Je vous demande le temps d'y songer. En attendant

que je me détermine, recevez, mon cher Lovzinski, toutes mes

félicitations, puisque enfin votre nom, vos biens, vos emplois, vous

sont à la fois rendus. Boleslas et vos soeurs nagent dans la joie; ils

ne parlent que d'aller vous rejoindre. Je sens bien que, si je veux

rester en France avec mon Adélaïde, il me faut renoncer à mon fils: car

jamais vous ne pourriez vous décider à vivre séparé de la fille de

Lodoïska. Je sens bien qu'avec de l'esprit, de la fortune et de la

beauté, mon Adélaïde trouvera partout à s'établir avantageusement. Mais

laisser en France un ancien nom! m'éloigner du tombeau de mes pères! Je

vous demande le temps d'y songer.

Avant-hier, j'ai, sans le vouloir, donné bien du chagrin à mon

malheureux fils. Vous vous souvenez peut-être de ce riche écrin que

Jasmin nous a remis, dans l'appartement de Faublas, le jour de la

terrible catastrophe. Le domestique, aussi discret que fidèle, n'a

jamais voulu me dire d'où venoient ces diamans. Avant-hier, je les ai

montrés à mon fils; aussitôt je l'ai vu fondre en larmes. Cet écrin,

c'étoit celui de son Éléonore. Oh! que je me suis repenti de ne l'avoir

pas deviné! Il a baisé l'une après l'autre chaque pièce du petit coffre;

puis, avec beaucoup d'exaltation: «Jasmin, s'est-il écrié, reporte cela

tout à l'heure à M. le comte de Lignolle. Dis-lui que j'ai gardé pour

moi la pièce la moins riche, mais la plus précieuse; dis-lui bien de ma

part que le capitaine est un lâche, s'il ne vient pas me redemander

l'anneau de mariage de sa prétendue belle-soeur.» Peut-être étoit-ce le

moment de montrer à mon fils le cartel insolent et barbare du vicomte;

mais j'ai craint de causer à la fois trop d'agitation à ce jeune homme

dont je connois la redoutable impétuosité.

Je viens d'apprendre que la marquise d'Armincour étoit tombée

dangereusement malade en Franche-Comté. Je tremble que son chagrin ne la

tue. Pauvre femme! Elle adoroit sa nièce, et la petite, en vérité, le

méritoit. Je me garderai bien d'annoncer à Faublas les dangers de la

tante; il se reproche assez les infortunes de la nièce.

Willis a reconnu que ce jeune homme, ardent et malheureux, avoit besoin

d'une occupation, et qu'il falloit à sa mélancolie un objet capable de

le fixer d'abord et de le distraire ensuite. Il lui a conseillé d'écrire

l'histoire de sa vie. Votre fille y consent, j'y consens aussi, pourvu

que le manuscrit ne soit jamais rendu public[8].

[8] Faut-il répéter ici la raison cent fois rebattue? Tout le monde ne

voit-il pas que M. J.-B. de Louvet n'est qu'un secrétaire infidèle?

Hier, Willis est reparti pour Londres; il ne vouloit rien accepter: je

l'ai forcé de me confier son portefeuille, où j'ai mis en billets de

caisse cinq années de mon revenu. Voilà de ces occasions où l'on

regrette de n'être pas dix fois plus riche. Allez, Willis! emportez les

bénédictions de toute une famille, et méritez quelque jour les

bénédictions d'un peuple entier[9].

[9] C'est apparemment le même docteur Willis qui vient de sauver

Georges III.

(_Note de l'Éditeur._)

Votre fille aussi vient de recevoir sa récompense: son amant et son

époux lui ont été rendus cette nuit. Nos heureux enfans sont encore au

lit. Adieu, mon ami.

LE MÊME AU MÊME.

26 juin 1785, quatre heures du soir.

J'accepte vos propositions, mon ami; j'y suis presque forcé.

Aujourd'hui, de très bonne heure, on est venu remettre à mon fils une

lettre de cachet qui lui ordonne de commencer, sous vingt-quatre heures,

ses voyages dans l'étranger. J'arrive de Versailles; j'ai vu mes amis,

j'ai vu les ministres: il paroît que l'exil de Faublas doit être

longtemps indéfini. Quel dommage! Si l'amour paternel ne m'aveugle pas,

ce jeune homme étoit fait pour aller à tout dans son pays.

J'ai demandé quinze jours pour les préparatifs nécessaires à notre

départ; ils ne m'ont été donnés qu'à cette expresse condition que,

pendant ce temps-là, le chevalier ne sortiroit pas de la maison de

Dugny.

Encore quinze jours, mon ami, ensuite nous partons tous ensemble, et

nous sommes à vous le plus tôt possible, et nous sommes à vous pour

toujours. Adieu. Je ne vous dis rien de l'impatience de votre fille:

Dorliska vous écrit tous les courriers.

LE CHEVALIER DE FAUBLAS

AU VICOMTE DE LIGNOLLE.

6 juillet 1785.

Monsieur le baron vient de me communiquer seulement tout à l'heure votre

billet, que depuis longtemps je désirois, Capitaine. Mme de Lignolle,

que votre rage a perdue, n'est pas encore vengée: le temps me paroît

long.

Au reste, si votre cartel ne contenoit que de grossières injures et

d'impertinentes bravades, je ne m'en étonnerois pas. Mais je ne puis

trop admirer le raffinement de votre barbarie; vous exigez que, le même

jour et dans le même instant, le père et le fils se battent contre les

deux frères! Vous l'exigez? soyez content. Le baron et le chevalier de

Faublas se rendront le 14 de ce mois à Kehl, où, jusqu'au 16, ils

attendront le comte et le vicomte de Lignolle. Au revoir.

LE MÊME

AU MARQUIS DE B...

Le 6 juillet 1785.

Monsieur le Marquis,

Monsieur le baron vient de me remettre votre billet, auquel je suis

désolé d'être obligé de répondre. Si vous le voulez absolument, je serai

le 17 de ce mois à Kehl, où je m'arrêterai jusqu'au 20. Mais je fais les

voeux les plus ardens pour que, satisfait de trouver ici les assurances

de mes vifs regrets, vous ne quittiez point Paris.

J'ai l'honneur d'être, etc.

LE CHEVALIER DE FAUBLAS

AU COMTE DE LOVZINSKI.

De Kehl, le 14 juillet, dix heures du matin.

Mon très cher beau-père,

Suis-je assez à plaindre! Tous ceux que j'aime veulent, par une

générosité mal entendue, sacrifier leurs jours pour sauver les miens;

comme si, de deux amans ou de deux amis, le plus malheureux n'est pas

celui qui survit à l'autre!

Ce matin les deux frères arrivent: le comte de Lignolle témoigne à ma

vue quelque colère; mais son front pâlit, sa voix s'altère, et dans tout

son maintien je n'ai pas de peine à voir que, forcé par son frère à

faire un acte de vigueur, monsieur le comte aimeroit mieux n'avoir pas

avec moi d'explication. Le capitaine m'adresse un regard farouche, et,

d'un ton aussi menaçant qu'ironique: «C'est moi, dit-il, qui veux avoir

l'honneur de te mettre à l'ombre. Lui se battra contre ton père. Au

reste, je vous annonce à tous deux que notre combat est un combat à

outrance; ainsi, poursuit-il en regardant M. de Belcour, malheur à

quiconque n'a pour second qu'une femmelette ou un fou!... Chevalier, je

te déclare que, dès que je t'aurai tué, je vais aider mon frère à finir

ce monsieur.» Il me montre mon père. Je prends la main du barbare, je la

lui serre avec force: «Tigre féroce!... et je ne t'arracherois pas ton

odieuse vie!»

Mon père et moi nous laissons vos soeurs, la mienne et Sophie, à la

garde de Boleslas. Nous partons avec nos deux ennemis. A peine hors des

remparts, nous mettons pied à terre.

Je tire mon épée. «O mon Éléonore! tes mânes crient vengeance; reçois le

sang qui va couler.» Le capitaine s'écrie: «Pourquoi ne demandes-tu pas

aussi qu'on vous enferme dans le même tombeau?» Il vient sur moi; nous

commençons un furieux combat qui se soutient longtemps avec une parfaite

égalité.

M. de Belcour cependant avoit, depuis plusieurs minutes, obtenu sur le

comte de Lignolle une victoire facile; mais, trop plein d'honneur pour

exercer contre le capitaine l'horrible condition que le capitaine

lui-même avoit pourtant imposée, mon père demeure spectateur immobile de

mes efforts devenus plus grands. Enfin le vicomte est frappé; mais mon

épée rencontre une côte et se brise. Mon ennemi, me voyant à peu près

désarmé, croit pouvoir m'accabler de ses coups; heureusement il ne les

porte plus que d'un bras affoibli, et je puis les parer encore avec le

tronçon qui me reste. Effrayé pourtant de l'inégalité de ce combat, mon

père, mon trop généreux père, se précipite entre nous. «Tiens,

s'écrie-t-il en me donnant son épée, tu t'en serviras mieux que moi.»

Hélas! tandis qu'il me parle, il présente au vicomte son flanc

découvert. Le cruel frappe! il alloit redoubler, lorsque, le menaçant

d'une épée déjà rougie du sang de son frère, je le force à s'occuper

uniquement de sa défense... Le barbare! je l'ai puni! Il s'est roulé

dans la poussière, tandis que le baron, les yeux levés au ciel, se

soutenoit encore sur sa main droite et sur ses genoux. Le barbare! il

est mort; mais, avant son dernier soupir, il a vu le fils sans blessure

prodiguer au père les plus prompts secours.

Cependant M. de Belcour est en danger; suis-je assez à plaindre! Amour,

fatal amour, que de maux!... Le courrier part... Ah! plaignez-moi,

plaignez vos enfans; ils vous aiment tous, ils sont tous dans la

douleur.

Je suis avec respect, etc.

FAUBLAS.

LE MÊME AU MÊME.

17 juillet 1785, dix heures du matin.

Mon très cher beau-père,

Sophie vous écrit régulièrement tous les matins; vous savez que la

blessure du baron n'est pas dangereuse comme on l'avoit cru d'abord;

vous savez que dans quinze ou vingt jours nous pourrons nous remettre en

route, trop heureux d'en être quittes pour le cruel déplaisir de vous

rejoindre quelques semaines plus tard! Apprenez cependant le favorable

événement d'aujourd'hui.

Sophie, Adélaïde et moi, nous avions passé la nuit auprès du baron; ma

soeur et ma femme, également fatiguées, venoient de s'aller coucher.

J'attendois, pour suivre Sophie, que l'une de mes tantes fût venue

prendre ma place au chevet du malade chéri, que nous craindrions trop

d'abandonner un instant à des soins étrangers: il étoit tout au plus

sept heures du matin.

Tout à coup mon domestique vient m'étonner en m'annonçant que quelqu'un

demande à me parler en particulier. Le baron, justement inquiet,

m'adresse la parole: «Ordonnez-lui de me dire la vérité. C'est

le marquis?--Jasmin, je vous défends de mentir: est-ce le

marquis?--Monsieur, ce n'est pas lui qui vous demande; mais c'est lui

qui vous fait avertir qu'il vous attend derrière le rempart.--Faublas,

s'écrie M. de Belcour, vous avez de grands torts avec M. de B...; mais

je n'ai qu'un mot à vous dire: si vous n'êtes pas de retour dans un

quart d'heure, j'expire avant la fin du jour.--Dans un quart d'heure

vous me reverrez, mon père.» Je l'embrasse, et je pars.

Bientôt j'ai joint mon ennemi. «Monsieur le marquis, j'osois espérer que

vous ne viendriez pas.» Il me regarde d'un air sombre, et, sans daigner

répondre, il se met en garde. Je pousse un cri: «Cette épée! c'est

celle...!--Oui, dit-il; et tremble!» Aussitôt je tire la mienne et je me

précipite sur lui, ne cherchant qu'à le désarmer. Au bout de quelques

minutes j'ai le bonheur de voir l'épée fatale sauter à dix pas. Je

m'élance; je la saisis, je reviens au marquis, et, mettant un genou en

terre: «Permettez-moi de garder cette épée, emportez la mienne, emportez

l'assurance que je vous renouvelle...» Il m'interrompt: «Ah! faut-il

encore que je lui doive la vie?»

A ces mots, il remonte à cheval et disparoît.

Je suis avec respect, etc.

LE VICOMTE DE VALBRUN

AU CHEVALIER DE FAUBLAS.

Paris, le 15 octobre 1786.

Depuis trop longtemps vous nous avez quittés, mon cher chevalier, mais

faut-il qu'au regret de votre perte se joigne encore le déplaisir de

votre indifférence? Avez-vous donc, en sortant de France, oublié tous

vos amis? Pourquoi gardez-vous aussi le plus profond silence avec un

homme qui ne vous a jamais donné le moindre sujet de plainte? Réparez

vos torts envers moi, et, si vous ne voulez pas que je vous accuse

d'ingratitude, donnez-moi de vos nouvelles et de celles de votre famille

par le premier courrier et dans le plus grand détail.

La voix publique m'a dit que vous acheviez maintenant la rédaction des

mémoires de votre adolescence. J'ai cru que vous apprendriez avec

plaisir quelle étoit présentement l'existence de quelques personnes dont

vous devez souvent faire mention dans l'histoire de vos amours.

La marquise d'Armincour, dévorée d'un inconsolable chagrin, vit plus que

jamais retirée dans sa terre de Franche-Comté. La baronne de Fonrose,

devenue laide à faire peur, ne sort plus de son vieux château du

Vivarais. Le comte de Rosambert s'est vu contraint aussi de quitter le

monde. La vicomtesse est accouchée à la fin du huitième mois de son

mariage. M. de Rosambert, que, malgré ses malheurs, sa gaieté

n'abandonne pas, soutient plaisamment à qui veut l'entendre que le petit

garçon de sa femme ressemble beaucoup à Mlle de Brumont. Il donneroit

tout au monde, ajoute-t-il, pour que M. de B..., qui se connoît si bien

en physionomie, pût examiner le visage de cet enfant-là, et pour que M.

de Lignolle, à qui nulle affection de l'âme n'échappe, tâtât le pouls de

Mme de Rosambert, quand on ose devant elle parler du chevalier de

Faublas. Ce La Fleur, qui servoit l'infortunée dont je ne vous écrirai

pas le nom, étoit devenu le valet de chambre du mari veuf; mais il s'est

avisé de voler son maître, qui, n'aimant pas les voleurs, a mis celui-ci

dans les mains de la justice; le malheureux a été pendu à la porte de

l'hôtel Lignolle. Justine est depuis quatre mois sortie d'une maison

publique, dont le régime un peu sévère ne l'a pas embellie; la pauvre

enfant, ne pouvant mieux faire, est devenue la cuisinière et le factotum

d'une madame Le Blanc, femme d'un médecin du faubourg Saint-Marceau. On

assure dans le quartier que la maîtresse et la servante vont souvent de

moitié magnétiser en ville. Le comte de Lignolle, que monsieur votre

père n'avoit pas dangereusement blessé, vit plein de génie plus que de

santé. Néanmoins, des railleurs ont fait courir le bruit qu'au dernier

printemps, s'étant avisé de boire le reste de la fiole du docteur

Rosambert, monsieur le comte s'étoit senti, pendant vingt-quatre heures,

quelque velléité de se remarier; mais qu'en si peu de temps il n'avoit

jamais pu trouver une femme assez malheureuse qui voulût de lui. Au

reste, vous devez savoir que ses charades continuent de faire les

délices de l'Europe. Le marquis de B... se porte bien; il est toujours,

comme il le dit lui-même, un fort bon diable; pourtant il entre en

fureur quand il croit rencontrer une physionomie qui ressemble à la

vôtre; au demeurant, toujours content de la sienne, et même regrettant

quelquefois celle de sa femme.

Adieu, mon cher chevalier, j'attends votre réponse avec impatience, etc.

LE CHEVALIER DE FAUBLAS

AU VICOMTE DE VALBRUN.

De Varsovie, 28 octobre 1786.

Je suis, mon cher vicomte, infiniment sensible à votre souvenir; vous

m'avez envoyé des renseignemens que je désirois; et, puisque vous

témoignez l'obligeant désir de savoir précisément ce que nous sommes

devenus, je m'empresse de vous l'apprendre. Il y a quinze mois que notre

famille habite à Varsovie le palais du comte Lovzinski; quinze mois se

sont écoulés comme un jour. Mon beau-père est auprès du monarque dans la

plus grande faveur. Mon père, le meilleur des pères, au comble de la

joie, vit plus heureux du bonheur de ses enfans que de son propre

bonheur. Notre Adélaïde vient de choisir pour son époux le palatin de

***, jeune seigneur dont je vous ferai le plus brillant éloge en peu de

mots: il me paroît digne d'elle. Moi, je suis père; il n'y a pas tout à

fait quatre mois que Sophie m'a donné le plus joli garçon du monde. Ma

Sophie, le premier ornement de la cour de Varsovie, devient chaque jour

plus adorable. Je jouis au sein de l'hymen d'une félicité que je n'ai

jamais connue dans mes égaremens.

Cependant, plaignez-moi: j'ai perdu ma patrie, et je ne puis me charger

d'aucun emploi dans les armées de la république. Il me faut, pour toute

ma vie peut-être, renoncer à l'état auquel je semblois appelé. Tous les

efforts de l'art, tous les efforts de ma raison, ne peuvent rien contre

un fantôme persécuteur et chéri, dont la fréquente apparition me

tourmente et me charme. O Madame de B..., n'êtes-vous pour votre amant

descendue dans la tombe qu'afin de pouvoir, sans obstacles et sans

relâche, vous attacher à ses pas!

Encore, si son ombre me poursuivoit seule! mais les dieux vengeurs ont

condamné Faublas à des souvenirs plus chers et plus funestes.

Si dans une nuit d'été le vent du midi s'élève, si l'éclair fend la nue,

si le tonnerre la déchire, alors j'entends résonner un timbre fatal;

j'entends un soldat, froidement barbare, me dire: _Elle est là._

Soudain, saisi d'une invincible épouvante, abusé d'une espérance folle,

je cours à l'onde qui mugit; je vois se débattre au milieu des flots une

femme,... hélas! une femme qu'il ne m'est pas plus permis d'oublier que

d'atteindre. Oh! plaignez-moi.

Mais non, Sophie me reste. Loin de me plaindre, enviez mon sort, et

dites seulement que, pour les hommes ardens et sensibles, abandonnés

dans leur première jeunesse aux orages des passions, il n'y a plus

jamais de parfait bonheur sur la terre.

* * * * *

LISTE DES GRAVURES

NOTA.--_Les pages indiquées sont celles auxquelles correspondent les

sujets des gravures._

Tome I

1. Faublas au parloir 16

2. Faublas habillé en femme 163

3. L'Ottomane 195

Tome II

1. Faublas chez Coralie 99

2. Faublas chez Justine 213

3. Reconnaissance de Dorliska 276

Tome III

1. C'est donc elle! 2

2. Apparition de Justine 81

3. Les Charmes de Mme de Lignolle 196

Tome IV

1. Le Soufflet 38

2. Le Duel 156

3. Faublas malade et Mme de Lignolle 167

Tome V

1. L'Aventure de la Montdésir 21

2. La Fiole 166

3. Faublas reconnaît Sophie 300

Imprimé par Jouaust et Sigaux

POUR LA

PETITE BIBLIOTHÈQUE ARTISTIQUE

Tirage des gravures par Salmon

M DCCC LXXXIV

_PETITE BIBLIOTHÈQUE ARTISTIQUE_

Tirage in-16 sur papier de Hollande, plus 25 chine et 25

whatman.--Tirage en GRAND PAPIER (in-8º), à 170 pap. de Hollande, 20

chine, 20 whatman.

HEPTAMÉRON de la Reine de Navarre.--DÉCAMÉRON de Boccace,

grav. de Flameng. _Épuisés._

CENT NOUVELLES NOUVELLES, dessins de J. Garnier, grav.

par Lalauze ou reprod. par l'héliogravure. 10 fasc. 50 fr.

MANON LESCAUT, grav. d'Hédouin. 2 vol. 25 fr.

GULLIVER (Voyages de), grav. de Lalauze. 4 vol. 40 fr.

VOYAGE SENTIMENTAL, grav. d'Hédouin. 25 fr.

RABELAIS, les Cinq Livres, grav. de Boilvin. 60 fr.

PERRAULT (Contes de), grav. de Lalauze. 2 vol. 30 fr.

CONTES RÉMOIS, du Comte de Chevigné, dessins de J. Worms,

grav. par Rajon. 20 fr.

VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE, de X. de Maistre, grav.

d'Hédouin. 20 fr.

ROMANS DE VOLTAIRE, grav. de Laguillermie. 5 fascicules. 45 fr.

ROBINSON CRUSOÉ, grav. de Mouilleron. 4 vol. 40 fr.

PAUL ET VIRGINIE, grav. de Laguillermie. 20 fr.

GIL BLAS, grav. de Los Rios. 4 vol. 45 fr.

CHANSONS DE NADAUD, grav. d'Ed. Morin. 3 vol. 40 fr.

PHYSIOLOGIE DU GOUT, grav. de Lalauze. 2 vol. 60 fr.

LE DIABLE BOITEUX, grav. de Lalauze. 2 vol. 30 fr.

ROMAN COMIQUE, grav. de Flameng. 3 vol. 35 fr.

CONFESSIONS de Rousseau, grav. d'Hédouin, 4 vol. 50 fr.

MILLE ET UNE NUITS, grav. de Lalauze. 10 vol. 90 fr.

LES DAMES GALANTES, dessins d'Ed. de Beaumont, gravés par

Boilvin. 3 vol. 40 fr.

LES FACÉTIEUSES NUITS DE STRAPAROLE, dessins de J. Garnier,

gravés par Champollion. 4 vol. 45 fr.

BEAUMARCHAIS: _Mariage de Figaro_, _Barbier de Séville_.

Dessins d'Arcos, gravés par Monziès, 2 vol. 32 fr.

DIABLE AMOUREUX, grav. de Lalauze. 1 vol. 20 fr.

CONTES D'HOFFMANN, grav. de Lalauze. 2 vol. 36 fr.

NOTA.--_Les prix indiqués sont ceux du format in-16. S'adresser à la

Librairie pour les autres exemplaires._

Les amours du chevalier de Faublas, tome 5/5 · 第 16 / 16 段