recouvrer ainsi toute votre estime, et reprendre à mes propres yeux
quelque valeur. Cependant, comme votre ami ne pardonneroit sûrement pas
à Mme de B... les excès dont il s'étoit rendu coupable envers elle, il
me parut d'abord indispensable d'éloigner de vous ce conseiller perfide,
et d'essayer de mettre fin aux plaisanteries dont il ne cessoit
d'outrager l'hymen en général, et quelques époux en particulier; je lui
fis donner Mlle de Mésanges et l'ordre de rejoindre son régiment.
«Une ennemie infiniment redoutable me restoit encore: c'étoit cette Mme
de Lignolle, que j'aurois beaucoup aimée, si vous ne me l'aviez pas
donnée pour rivale. La Fleur, qui m'étoit vendu, le traître La Fleur me
faisoit tous les jours des rapports dont mon inquiétude s'augmentoit
sans cesse. Il devenoit pressant d'élever entre la comtesse et vous des
obstacles à jamais insurmontables. Je fis venir le capitaine; il se hâta
de solliciter à Versailles une lettre de cachet qu'on tenoit toute
prête: Mme de Lignolle alloit être arrêtée.
«Faublas, pourquoi cette agitation si vive? pourquoi cette pâleur
soudaine? Vous m'accusez d'avoir été cruelle envers votre Éléonore!
Attendez, mon ami; si vous me jugez précipitamment, vous me jugerez avec
trop de rigueur. Demain, le capitaine recevoit l'ordre de retourner à
Brest et de s'y rembarquer. La comtesse perdoit sa liberté pendant
quelques jours seulement. On devoit bientôt lui donner pour prison la
terre que sa tante possède en Franche-Comté. Rien, je vous le proteste,
n'eût été négligé pour défendre cette malheureuse enfant du ressentiment
de ses deux familles. Mais, après l'éclat de sa détention, vous n'auriez
jamais pu la revoir, et je m'étois réservé d'ailleurs plusieurs moyens
de vous en empêcher.
«Enfin, vous partiez pour Nancy; c'étoit dans ses environs que nous
allions nous rencontrer, c'étoit sous l'heureux ciel de la Lorraine que
je devois retrouver mon amant et mes beaux jours. Que de vains projets!
Ah! malheureuse! quand j'espérois te consacrer ma vie, la mort
m'attendoit. L'épée fatale du marquis, après m'avoir enlevé ma victime,
est venue jusque dans tes bras frapper la sienne. C'en est donc fait! Je
vois ma tombe entr'ouverte, il y faut descendre à vingt-six ans.
«Voilà pourtant où m'aura conduite une passion trop tard combattue!
Puisse du moins mon exemple avertir la foule des infortunées menacées
d'un destin pareil! Puisse-t-il, dans le grand nombre, en sauver
quelques-unes! Qu'on leur apprenne à toutes mes premières foiblesses et
mes premiers revers, mon inutile résistance, mes coupables desseins et
ma fin déplorable. Qu'elles sachent que l'amour ne me donna pas un
instant de félicité qui n'eût été précédé des plus vives inquiétudes,
accompagné des plus grands dangers, suivi des plus irréparables
malheurs. Qu'elles le sachent, et que, remplies d'un effroi salutaire,
elles s'arrêtent, s'il est possible, sur le penchant du précipice où
j'aurai péri.
«Et, pour qu'elles puissent concevoir le suprême pouvoir de cet amour
qui m'entraîna, toi, Faublas, que j'aurai peut-être étonné jusque dans
mes derniers momens; toi, mon amant toujours idolâtré, dis-leur que ma
réputation, mes richesses, mon rang, ma beauté, perdus sans retour, ne
me coûtèrent pas un regret; mais que notre éternelle séparation fit mon
désespoir. Dis-leur néanmoins que, prête à te quitter, je me suis
estimée trop heureuse d'avoir pu sauver, aux dépens de mes jours, tes
jours plus chers; trop heureuse d'avoir pu, du moins encore une fois,
t'appartenir, et dans un dernier embrassement calmer un peu l'ardeur du
feu dont j'étois consumée, de ce feu dévorant qui ne devoit s'éteindre
qu'avec...»
Elle n'acheva point, elle tomba dans une extrême foiblesse.
Le médecin accourut à mes premiers cris: il me supplia de me retirer si
je ne voulois pas, me répéta-t-il plusieurs fois, hâter l'instant fatal.
A mon retour, Mme de Lignolle s'écria: «Vous avez été bien longtemps:
est-elle morte?--Non, mon ami.--Non? tant pis.--Comment!--Sans doute: je
n'y ai pas songé d'abord! Son mari l'a tuée, parce qu'il vous a surpris
me faisant avec elle une infidélité.»
J'eus beaucoup de peine à rassurer la comtesse. Enfin la pitié qu'elle
devoit aux infortunes de Mme de B... rentra dans son coeur; et, la
situation critique où elle se trouvoit elle-même sollicitant toute son
attention, nous songeâmes aux moyens de prévenir les malheurs qui nous
menaçoient. Une heureuse nuit nous fut encore permise, pendant laquelle
mon Éléonore, en ne cessant de me prouver sa tendresse, ne cessa de
m'entretenir de son enlèvement, qui devenoit indispensable. Nous
convînmes que, dans la journée prochaine, je ferois tous les préparatifs
nécessaires, et que la nuit suivante verroit notre fuite. Toujours
pleine de confiance, Mme de Lignolle se croyoit déjà loin de sa patrie;
et moi, le coeur navré d'un profond chagrin, l'esprit encore agité de
mes irrésolutions secrètes, je n'envisageois qu'en tremblant le douteux
avenir, je n'osois porter mes regards sur le présent, trop certain. O
Madame de B..., je vous voyois sans cesse au lit de la mort! O mon père!
ô ma soeur! ô ma Sophie! je faisois d'inutiles efforts pour écarter
votre souvenir qui m'obsédoit.
L'aurore enfin parut. Un affreux spectacle, un sinistre augure, devoient
commencer le plus malheureux de mes jours. Quand j'entrai chez la
marquise, elle avoit les yeux égarés, et, d'une voix très brève, elle
disoit: «Oui, voilà mon tombeau. Mais cet autre, à qui le destinez-vous?
Où est Faublas? s'écria-t-elle plusieurs fois en me regardant; où est
Faublas? courez, avertissez-le que mes ennemis veulent l'assassiner, que
le marquis et le capitaine... Le capitaine!... Il approche! il traîne...
Ah! pauvre petite! Viens donc, Faublas! vite! Que fais-tu? Qui t'arrête?
Viens donc la secourir!... Il n'est plus temps, c'en est fait!... Dieu!
grand Dieu! c'étoit pour elle qu'ils creusoient cette tombe à côté de la
mienne!»
Mme de B..., violemment agitée, avoit trouvé la force de se mettre sur
son séant; et, comme on accouroit pour l'obliger à prendre une autre
situation, elle retomba. Je l'entendis encore murmurer quelques discours
sans suite, qui redoublèrent mon épouvante et ma douleur.
«Une fièvre terrible! me dit le médecin. Un délire continuel! c'est
ainsi qu'elle a passé toute la nuit! Monsieur, je ne dois pas vous
flatter: il est impossible qu'elle résiste longtemps.»
Je m'en allai chez Rosambert: il commençoit à donner quelques
espérances; cependant on n'osoit encore répondre de rien, et je ne pus
obtenir la permission de lui parler.
Il est donc vrai que tout me manque à la fois, qu'aucun appui ne m'est
laissé dans un moment où j'aurois besoin du secours de tout le monde! Il
est donc vrai que je vais abandonner mon père, et quitter peut-être pour
jamais les lieux où je sais maintenant que Sophie respire. Il le faut,
si je ne veux perdre ensemble mon Éléonore et mon enfant. Il le faut!
malheureux!
Je courus tout Paris pour me procurer la foule des choses nécessaires à
l'enlèvement de Mme de Lignolle, et je ne sais quel pressentiment
douloureux m'avertissoit qu'elle alloit faire un trop long voyage. En
préparant tout pour notre commun départ, il me sembloit que j'étois
tourmenté d'un rêve pénible qui devoit bientôt finir; mais une voix
secrète me crioit que le réveil seroit affreux.
Quand je revins à l'hôtel, je trouvai que Mme d'Armincour m'attendoit
chez mon père; elle me demanda ce que j'avois fait de sa nièce. Éléonore
et moi nous avions prévu la visite et les questions de la marquise, nous
étions convenus de la réponse que j'aurois à lui faire: «Votre nièce,
Madame, est partie sous la conduite d'un ami dont je connois le courage
et la fidélité. C'est en Suisse qu'elle est allée chercher un asile;
elle a préféré ce pays, parce qu'il n'est pas très éloigné de votre
Franche-Comté.--Elle est sauvée! s'écria la marquise en m'embrassant:
ah! que je vous dois de reconnoissance!... Elle est partie pour la
Suisse? j'y cours après elle. Ma chère nièce!... Comment avez-vous fait
pour l'arracher à ses ennemis? Personne ne vous a vu paroître à l'hôtel!
personne ne l'en a vue sortir! et pourtant il n'y avoit pas un quart
d'heure que je lui avois parlé chez elle, quand ils y sont venus pour
l'arrêter... Elle est sauvée!... Mais quoi! mille dangers la menacent
encore! En supposant qu'elle puisse échapper à ses persécuteurs, que
va-t-elle devenir loin de sa patrie, loin de ses parens, et, faut-il le
dire, loin de celui qu'elle aime avec idolâtrie! Ah! jeune homme, jeune
homme, vous avez plongé mon enfant dans un abîme de malheurs!»
A ces mots, Mme d'Armincour partit en pleurant.
Je me hâtai d'aller au quatrième étage joindre Mme de Lignolle qui
devoit toute la journée rester cachée dans la petite chambre de mon
domestique. «Ma chère Éléonore, j'ai tout préparé; rien ne paroît plus
devoir empêcher notre fuite: tiens-toi prête à minuit précis.--Tiens-toi
prête! répéta-t-elle. En tout temps et partout, mais aujourd'hui surtout
et dans cette chambre, qu'ai-je à faire autre chose que de t'attendre
avec une impatience dont tu n'as pas d'idée? Tiens-toi prête! Faublas,
pourquoi donc me parlez-vous sans songer à ce que vous dites? Pourquoi
cet air toujours préoccupé? Pourquoi ce visage si triste lorsque
l'heureux moment approche qui doit nous réunir pour ne nous plus
séparer, lorsqu'il est certain que désormais nous pourrons vivre et
mourir ensemble?--Mon amie, Mme d'Armincour vient de venir...--Je le
sais, je l'ai vue de cette fenêtre.--Mme d'Armincour part tout à l'heure
pour la Suisse: elle croit n'y arriver qu'après sa nièce; elle y sera
quelques heures avant nous. Ta tante y sera! mon père et ma soeur n'y
seront point!--Laisse une lettre pour M. de Belcour.--Sans doute! j'y
pensois. Une lettre... Mais qu'est-ce qu'une lettre?... Mon Éléonore, il
m'attend, le baron. Je ne puis me dispenser de paroître à table. J'en
sortirai le plus tôt possible, et je remonterai pour essayer de dîner
avec toi.--Oui. Va, Faublas, et reviens vite. Tant que je te vois je
suis tranquille; je meurs d'inquiétude dès que tu n'es plus là.» Elle
m'embrassa, je descendis.
M. de Belcour me vit refuser toute espèce de nourriture; il m'entendit
ne lui répondre que par monosyllabes; il retira mouillée de pleurs la
main qu'il venoit de me présenter. «Tu n'as pas quitté ton père et ta
soeur pour suivre ta maîtresse, me dit-il enfin, ton père et ta soeur
t'en récompenseront. Ils te prodigueront dans ton infortune les
consolations les plus tendres, et tes peines ainsi partagées ne
t'accableront point. Mon fils, c'est de vous que j'ai su qu'avant-hier
M. de Rosambert étoit tombé sous les coups de M. de B...; mais c'est la
voix publique qui vient de m'apprendre que depuis, dans une autre
rencontre, le marquis avoit exercé sur un ennemi plus cher une plus
terrible vengeance. Mon fils, tôt ou tard, tous les objets de nos
affections illégitimes doivent périr ou nous échapper malheureusement;
mais ne pouvez-vous point espérer une félicité durable, vous à qui le
Ciel, en attendant qu'il vous rende l'adorable épouse dont vous êtes
idolâtré, laisse de bons parens qui vous chérissent?»
Le baron parloit encore, lorsqu'on lui remit une lettre. «Dieu de bonté!
s'écria-t-il après l'avoir lue, déjà vous prenez pitié de lui! Tiens,
mon ami, lis, lis toi-même.
_Enfin la marquise a reçu le châtiment de ses crimes, et l'infortunée
comtesse est désormais perdue pour votre fils. Votre fils, je veux le
croire, est maintenant plus malheureux qu'il ne fut jamais coupable,
et les leçons de l'adversité doivent l'avoir corrigé pour toujours.
Dites-lui que dans deux heures je lui ramène son épouse, et que, s'il
est tout à fait digne de la retrouver, le jour où nos enfans auront
été réunis sera constamment compté parmi mes plus beaux jours._
LE COMTE LOVZINSKI.
Mon premier mouvement fut un transport de joie: quel bonheur! quel
inespéré bonheur! Mais un instant de réflexion me fit apercevoir les
embarras et les dangers de ma nouvelle position. «Mon Dieu!
mais...--Quoi donc, mon frère? Qu'avez-vous?--Rien, ma soeur.--D'où
vient l'extrême agitation où je vous vois, mon fils? Qui peut
troubler...?--Vous allez me le demander, Monsieur le baron! Mme de B...
se meurt! mille périls environnent encore Mme de Lignolle! et vous
m'allez demander ce qui trouble ma joie! Sans doute, j'adore mon épouse;
mais dans quel moment elle m'est rendue! Vous ne savez que la moindre
partie de mes inquiétudes! vous ne connoissez pas la moitié des chagrins
qui pèsent sur mon coeur!... Tenez, mon père, j'ai besoin d'une entière
tranquillité... Tenez, je vous le demande en grâce, et à vous aussi, ma
chère Adélaïde, permettez que je m'abandonne librement à mes rêveries;
laissez-moi seul, absolument seul, jusqu'à l'arrivée de ma Sophie.--Où
courez-vous, mon ami?--Chez Jasmin,... pour l'appeler... Non,... dans ma
chambre... Point du tout! je descends au jardin... Ne m'y suivez pas, je
vous en conjure!»
Sophie revient dans deux heures, et je pars cette nuit avec Mme de
Lignolle! Je pars! lorsqu'enfin, dans les bras de mon épouse, l'amour me
prépare le prix... Amant ingrat d'Éléonore, quel désir osé-je former
pour Sophie!... Ah! de ces deux femmes si charmantes, je sais laquelle
je préfère; mais qui me dira de laquelle je suis le plus aimé?
Il faut pourtant aujourd'hui, pour assurer le bonheur de l'une, causer
le désespoir de l'autre. Causer le désespoir de Sophie! que plutôt, cent
fois, Mme de Lignolle périsse!
Qu'elle périsse, mon Éléonore! Mon Éléonore et mon enfant! O le plus
barbare des hommes, qu'as-tu dit?
Si je n'enlève Mme de Lignolle, elle est perdue. Poursuivie par la
famille de son mari, déshonorée dans sa propre famille, menacée d'une
éternelle prison, elle n'a plus dans le monde que celui pour qui sa
tendresse a tout sacrifié. C'est en moi qu'elle a mis ses espérances. Si
je les trahis, la comtesse trouvera dans son coeur son plus cruel
ennemi: comment se pourra-t-elle défendre contre ses persécuteurs?
comment, surtout, échappera-t-elle à la violence de sa passion?
Sophie jusqu'à présent a supporté l'absence, parce que notre séparation
n'étoit pas mon crime; mais quand, le jour même de son arrivée, j'aurai
pris la fuite avec une rivale, ma femme délaissée... Si j'abandonne
Sophie, elle meurt de chagrin!
Malheureux! qu'ai-je donc à faire? Rien, que de me dérober par une
prompte mort à mes horribles perplexités. Rien, que de finir par un
crime une vie déjà... Si je m'immole, aucune des deux ne me survit!
Malheureux, subis ta destinée: elle t'impose la loi de vivre et de
choisir, entre deux objets presque également chers et sacrés, une
victime.
Voilà donc le fruit de mes égaremens!... Des remords! grands dieux, et
pourquoi? Vous m'avez donné le coeur le plus aimant et les sens les plus
vifs, vous avez voulu que je rencontrasse à la fois plusieurs femmes
exprès formées pour plaire aux yeux et charmer l'âme: je les ai toutes
ensemble adorées,... adorées moins encore qu'elles ne le méritoient!
Voilà tout: si jamais je fus coupable, la faute en est à vous. Si
maintenant je suis trop cruellement puni, la faute en sera-t-elle
imputée tout entière à cette autre infortunée que vous n'avez pu guérir
de son funeste amour? O Madame de B..., que vous m'avez été fatale!
Si je n'enlève mon Éléonore, elle est perdue. Ma Sophie, si je
l'abandonne, meurt de chagrin. Quel homme, à ma place, après les plus
violens combats, quel homme assez ferme, ou plutôt assez barbare,
pourroit encore se déterminer? Si du moins quelqu'un daignoit m'aider
d'un conseil secourable. Allons consulter mon père... Insensé!
Quoi! n'y auroit-il pas quelque moyen de concilier...? «Monsieur,
interrompit mon domestique que je n'avois pas vu s'approcher, madame,
qui vous aperçoit de cette fenêtre, s'étonne que vous la laissiez seule
dans ma chambre pour vous promener seul dans ce jardin.--Madame? je n'y
suis pas, je ne veux voir personne. Personne. Plus de femmes
surtout!--Mon cher maître, c'est madame la comtesse.--Oh! ce n'est donc
pas Mme... Eh bien! que veut-elle, mon Éléonore?--Que vous ne
l'abandonniez pas.--Dis-lui que c'est à quoi je songe.--Mais elle
vous prie de remonter tout de suite.--A la bonne heure,...
conduis-moi.--Conduis-moi! répéta-t-il; je croyois que vous saviez le
chemin! O mon cher maître! que je suis fâché de l'état où je vous
vois!--Ce ne sont encore que des roses! Que veux-tu, Jasmin! mon heure
est venue!... Écoute, mon ami: bientôt tu entendras parler...--Plaît-il,
Monsieur?--Quoi?--Achevez donc.--Je ne sais plus ce que je te
disois.--_Bientôt tu entendras parler..._--Oui, du retour de ma femme.
N'en dis rien à la comtesse.--Prenez garde. Voilà M. de Belcour et Mlle
Adélaïde qui viennent.--Retourne à Mme de Lignolle; je te suis.»
J'allai droit à mon père: «Oh! je vous en supplie, laissez-moi librement
méditer et pleurer. Laissez-moi seul à ma douleur. Je ne sortirai pas de
l'hôtel, soyez tranquille; et vous me reverrez dès que Sophie paroîtra.»
Mon père et ma soeur étant sortis du jardin, je retombai dans mes
cruelles rêveries. Jasmin vint m'en tirer une seconde fois.
«Il faut donc que je vous envoie chercher, dit-elle.--Mon amie, crois-tu
que ta tante soit déjà partie?--Pourquoi cette question?--Je pensois...
que Mme d'Armincour auroit pu t'emmener.--M'emmener! avec toi?--Avec
moi! peut-être n'auroit-elle pas voulu?--Eh bien?--Eh bien! j'aurois été
vous rejoindre.--Quoi! nous ne serions pas partis ensemble?--Mon amie,
si cela devenoit impossible?--Qui pourroit l'empêcher?--Vous-même: il
n'y a pas une heure, vous me disiez...--Il n'y a pas une heure,
j'ignorois... Eh! comment l'aurois-je pu deviner?--Quoi?--Rien, mon
Éléonore, je parle sans réflexion... Nous quitterons Paris à minuit
précis.»
Je ne pus retenir mes larmes; et, comme elle me demandoit ce qui les
faisoit couler, je lui répétai cette question vraiment cruelle:
«Crois-tu que ta tante soit déjà partie?--Que m'importe ma tante!
s'écria-t-elle; est-ce afin de m'en aller avec Mme d'Armincour que j'ai
sacrifié ma fortune et ma réputation? Est-ce pour elle que je me suis
exposée à toutes sortes de malheurs? Cependant, Monsieur, plus le moment
décisif approche, et plus je vois que vos irrésolutions redoublent. Ce
n'est pas seulement votre père qui les cause; ce n'est pas la mort de
Mme de B... qui vous arrache des pleurs! Ingrat! vous frémissez de vous
ensevelir dans une solitude où Sophie ne pourroit pénétrer!--Où Sophie
ne pourroit pénétrer!--Monsieur, souvenez-vous que j'avois médité ma
fuite avant qu'elle devînt nécessaire. Persuadez-vous bien que ce n'est
pas le désespoir de ma situation présente qui m'oblige à chercher un
asile dans l'étranger. Si donc, pour venir avec moi, vous n'avez d'autre
motif que celui de me dérober au ressentiment de ma famille, vous pouvez
rester. Je vous déclare que je me suis ménagé contre mes ennemis
plusieurs ressources.--Plusieurs ressources!--Oui; mais ne me réduisez
pas à les employer. Si déjà vous n'aimez plus la mère, prenez pitié de
l'enfant. Ne me réduisez pas à les employer, reprit-elle en se
précipitant à mes genoux. Je me suis trop longtemps flattée de l'espoir
de te consacrer ma vie tout entière: il me seroit trop affreux de la
terminer tout à l'heure en t'accusant de barbarie.»
Ces derniers mots de Mme de Lignolle achevèrent de me troubler. Je ne
saurois dire si les réponses que je lui fis devoient détruire ou
fortifier ses inquiétudes; mais je me souviens qu'elle eut, dans tout le
cours de cette longue après-dînée, l'air aussi triste, aussi préoccupé
que moi. Plus la soirée s'avançoit, plus je sentois s'accroître ma
douloureuse impatience et mes combats secrets; mon corps étoit, comme
mon esprit, dans la plus violente agitation. J'allois et venois
continuellement de l'appartement de mon père à la chambre de mon
domestique, demandant l'heure à tous ceux que je rencontrois et ne
cessant de regarder ma montre; tantôt trouvant le temps excessivement
court, et tantôt l'accusant d'une extrême lenteur.
Enfin, comme le jour tomboit, une voiture entra dans la cour de l'hôtel.
«Pardon, mon Éléonore, c'est une visite qu'il faut que je reçoive; je
suis à toi dans un instant.--Une visite!» s'écria-t-elle. Je n'en
entendis pas davantage, je me précipitai dans le corridor. Jasmin y
attendoit mes ordres: «Rentre vite, ne la laisse pas sortir de ta
chambre.»
Je descendis plus prompt que l'éclair, je trouvai dans le vestibule la
plus belle des femmes, encore embellie depuis sept mois. Elle se jeta
dans mes bras. «O mon bien-aimé! si cet heureux jour ne m'avoit été
constamment promis, jamais, jamais je n'aurois pu résister aux tourmens
de l'absence!» Mon beau-père m'embrassa. «Que ne m'a-t-il été permis de
faire plus tôt son bonheur et le vôtre!» me dit-il. Adélaïde,
transportée de joie, vint me disputer les caresses de sa bonne amie, et
mon père, en pressant M. Duportail sur son sein, versa des larmes
délicieuses.
Tous ensemble nous montâmes dans l'appartement de M. de Belcour. Je ne
vous peindrai pas les transports de Sophie, les transports de son amant,
l'indicible satisfaction de ma soeur et de nos heureux pères. Vous
saurez seulement qu'une heure entière s'écoula comme un instant. Hélas!
vous saurez que pendant une heure entière l'infortunée Mme de Lignolle
fut complètement oubliée.
«Je ne me trompe pas! j'entends crier, dit le baron.--Crier, mon
père!... Bon Dieu! Ah! c'est Jasmin qui s'amuse à contrefaire une voix
de femme... Je vous quitte pour une minute.»
Je trouvai la comtesse dans un accès de colère épouvantable: «Enfin,
vous voilà. Monsieur! suis-je ici votre prisonnière?... Votre insolent
valet m'ose retenir de force!» Tandis qu'elle me parloit ainsi, Jasmin,
de son côté, me disoit: «Monsieur, elle vouloit se jeter dans la cour;
voilà pourquoi j'ai barricadé cette fenêtre.--Vous avez eu tout le temps
de recevoir votre visite, reprit Mme de Lignolle, j'espère que vous ne
me quitterez plus?--On m'attend pour souper.--Il est trop tôt;
d'ailleurs vous ne souperez point aujourd'hui. Quand partons-nous?--Mon
amie, je te demande... un jour, seulement un jour.--Un jour! le
perfide!»
Elle s'élança vers la porte; je la retins.
«Laissez-moi, s'écria-t-elle: je veux sortir.--Sortir pour te
perdre!--Je veux descendre! je veux lui parler! je veux lui dire que
c'est moi qui suis votre femme.--Comment!--Perfide!... je l'ai vue
descendre de voiture. Je l'ai reconnue à sa taille, à sa chevelure. Je
l'ai reconnue cette femme de Fromonville!... Ah! que je suis
malheureuse! ah! qu'elle est belle!... Et le cruel me demande un
jour!... Je resterai là,... dans un grenier de son hôtel!... je resterai
dévorée d'ennuis, d'inquiétudes, de jalousie,... tandis qu'avec elle il
occupera l'appartement où la nuit dernière... Ingrat!... Je resterai là,
tandis que dans les bras d'une rivale... Un jour! pas seulement une
heure! Écoute, Faublas, poursuivit-elle avec la plus grande véhémence,
m'aimes-tu?--Plus que ma vie, je te le jure.--Sauve-moi donc. Je
t'avertis qu'il n'y a pas un instant à perdre, qu'il ne te reste pas
deux moyens de me conserver. Partons tout à l'heure.--Tout à
l'heure!--Oui. La nuit est déjà noire: descendons, jetons-nous dans un
fiacre, gagnons la prochaine barrière et la première auberge. C'est là
que Jasmin nous amènera notre chaise de poste.--Mon Éléonore!...--Oui ou
non?»
Je voulus me jeter à ses genoux; elle m'échappa. «Mon Éléonore!--Oui ou
non? répéta-t-elle.--Considère que pour le moment il est
impossible...--Impossible! tiens, perfide! et souviens-toi que tu m'as
donné la mort!»
Elle tenoit cachée dans sa main droite de courts ciseaux dont elle se
frappa. Quoique j'eusse arrêté son bras un peu tard, la violence du coup
fut très diminuée. Cependant le sang coula bientôt avec abondance, et la
comtesse s'évanouit. «Ciel! ô ciel! ceci manquoit à mon infortune! Va,