ordinaire?
ROSAMBERT.
Votre âme? croyez-vous que je ne vois pas bien qu'il y a dans ce
moment-ci quelque chose qui la gêne?
M. DE LIGNOLLE.
Eh quoi?
ROSAMBERT, _avec humeur_.
Vous me poussez! je vais tout dire: ce qui met votre âme à la gêne,
c'est d'abord l'état de madame, parce que, si la maladie devenoit
sérieuse et que votre épouse en mourût, vous seriez obligé de rendre la
dot.
M. DE LIGNOLLE, _avec hauteur_.
Monsieur le docteur, vous me manquez!
ROSAMBERT, _avec vivacité_.
C'est votre faute, Monsieur le comte. Pourquoi ne traitez-vous pas les
savans avec la considération et les ménagemens qu'ils méritent?... Ce
qui tourmente encore votre âme, c'est la composition de quelque ouvrage
d'esprit qui ne va pas aussi bien que vous le voudriez. Car moi, je ne
m'arrête pas à votre habit, qui me dit que vous êtes homme d'épée: c'est
votre âme que je regarde; elle est peinte... dans votre maintien,...
dans vos yeux. J'y vois que vous cultivez les lettres avec succès.
M. DE LIGNOLLE, _avec joie_.
Vous voyez très bien, vous êtes un fort habile homme... Il est vrai que
je suis maintenant très tourmenté d'une charade...
ROSAMBERT.
Quoi! j'aurois le bonheur de parler à ce monsieur de Lignolle qui
remplit les papiers publics de ces quatrains, qui alimente le _Mercure_
de ces petits chefs-d'oeuvre...?
M. DE LIGNOLLE, _transporté_.
Chefs-d'oeuvre? Vous êtes trop bon. Au reste, je suis le monsieur de
Lignolle dont vous parlez.
ROSAMBERT.
Oh! Monsieur, pardonnez-moi le peu de respect...
M. DE LIGNOLLE.
Vous vous moquez! pardonnez vous-même: car j'avoue qu'en effet il est
difficile de pousser plus loin la science de l'âme...
ROSAMBERT.
J'ai entendu dire que madame la comtesse se mêloit aussi de charades.
LA COMTESSE.
Oui, j'en ai fait une.
ROSAMBERT.
Très bien, belle dame; et continuez, cela vous dissipera. N'allez pas
vous inquiéter de votre maladie: votre maladie ne sera rien. Il y a
seulement dans tout cela un peu de plénitude... Oui, il y a de la
plénitude. Mais d'où vient?
* * * * *
Il mit sa tête dans ses mains et parut longtemps réfléchir; puis il
regarda la comtesse avec la plus grande attention. «D'honneur,
s'écria-t-il ensuite, je n'y conçois plus rien! car, enfin, c'est une
maladie de fille! et pourtant cette jolie personne est madame la
comtesse. (_A M. de Lignolle, très bas, mais très distinctement, de
manière que nous ne perdîmes pas un mot_:) Dites-moi: vous négligez donc
beaucoup votre charmante femme?» Nous ne pûmes entendre la réponse du
mari; mais Rosambert reprit: «Il faut bien que cela soit, car il y a
plénitude, engorgement, pléthore complète; et, si vous n'y mettez ordre,
la jaunisse infailliblement viendra; et après la jaunisse,... ma foi!
vous rendriez la dot, prenez-y garde.»
* * * * *
M. DE LIGNOLLE, _d'une voix altérée_.
Je vous assure que ce n'est pas la dot...
ROSAMBERT, _à Mme de Lignolle_.
Combien y a-t-il donc que vous êtes mariée?
LA COMTESSE.
Bientôt huit mois, Docteur.
ROSAMBERT.
Huit mois! mais vous devriez être sur le point d'accoucher... Monsieur
le comte, vite un enfant à madame. Un enfant dès ce soir, ou je ne
réponds plus des événemens.
M. DE LIGNOLLE.
Docteur, observez...
LA MARQUISE D'ARMINCOUR, _durement_.
Point d'observations. Un enfant!
LA BARONNE, _d'un ton caressant_.
Un enfant à cette petite. Qu'est-ce que cela vous coûte!
M. DE LIGNOLLE.
Mais...
ROSAMBERT, _d'un ton amical_.
Ah! pas de mais! Un enfant!
LA MARQUISE D'ARMINCOUR, _en pleurant_.
Hélas! Monsieur le docteur, vous lui ordonnez peut-être l'impossible.
ROSAMBERT, _en montrant la comtesse_.
Comment! l'impossible? est-ce que madame ne le voudroit pas?
LA COMTESSE, _les larmes aux yeux_.
Je... je...
MADEMOISELLE DE BRUMONT, _se jetant aux genoux de Mme de Lignolle, très
bas_.
Éléonore, songe à moi, songe à notre enfant... (_Haut._) Madame la
comtesse, si vous payez de quelque retour le tendre attachement de votre
tante et celui de vos amis et le mien, dites que vous le voulez.
* * * * *
La comtesse leva les yeux au ciel, puis les ramena sur moi; puis,
laissant tomber sa main dans la mienne, elle fit entendre avec un
profond soupir le fatal: _Je le veux._
* * * * *
ROSAMBERT, _à M. de Lignolle_.
Elle le veut, qu'avez-vous à dire?
MADAME D'ARMINCOUR, _avec des sanglots_.
Qu'il ne le peut pas, le traître!
ROSAMBERT.
Qu'il ne le peut pas! voilà ce qu'on ne me fera jamais entendre. La
répugnance n'est pas probable. Cette femme est charmante!... Ce n'est
pas non plus foiblesse physique, vous êtes tout jeune encore. Quel âge à
peu près? Soixante ans?
M. DE LIGNOLLE, _un peu fâché_.
Guère plus de cinquante, Monsieur.
ROSAMBERT.
Vous voyez bien; mais, en eussiez-vous le double, voilà des appas
capables de ressusciter un centenaire.
LA BARONNE.
Oui, Docteur; mais permettez une citation:
On dit qu'on n'a jamais tous les dons à la fois,
Et que les grands esprits, d'ailleurs très estimables,
Ont trop peu de talent pour former leurs semblables.
(DESTOUCHES, _Philosophe marié_.)
ROSAMBERT.
Messieurs les gens d'esprit, soit. Mais un homme de génie! un homme
comme monsieur est en tout point supérieur aux autres hommes... Attendez
cependant, il est très possible que nous ayons tous raison, et je vais
vous le démontrer: les gens qui composent forcent, par de perpétuelles
méditations, le sang et les humeurs à se porter continuellement vers la
tête. C'est donc au cerveau que tous les esprits affluent.
Malheureusement le cerveau, sans cesse exercé, ne se fortifie qu'aux
dépens des autres parties qui languissent. Tenez, par exemple: le bras
gauche, dont vous vous servez bien moins que du bras droit, n'est-il pas
aussi le plus foible, et de beaucoup? Eh bien! voilà précisément ce que
c'est. La tête d'un homme de lettres est son bras droit; chez lui tout
le reste est gauche. C'est tant mieux pour la gloire; mais c'est tant
pis pour l'amour.
MADAME D'ARMINCOUR.
Je me soucie bien de la gloire, moi! ai-je marié ma nièce pour qu'on lui
fît de la gloire?
ROSAMBERT.
Vraiment! voilà ce que disent toutes les dames; mais consolez-vous, il y
a du remède à cela. Moi, qui vous parle, j'ai fait, en pareil cas, une
cure miraculeuse. C'étoit pour une académie de province. Oui, toute une
académie étoit attaquée du mal dont monsieur paroît considérablement
affligé. On ne voyoit dans cette petite ville que des visages de femmes
allongés et jaunes. Les épouses de province, qui n'entendent point
raillerie sur l'article, ne mourroient pas sans se plaindre. Elles
crioient contre la littérature; elles crioient! C'étoit un tapage
d'enfer. Leur bonne étoile voulut que je passasse dans le pays; on me
reconnut, je fus appelé. Je vis d'abord qu'en rétablissant l'équilibre
des humeurs et le cours du sang, chaque chose reviendroit d'elle-même à
son état naturel. Je fis pour mes littérateurs, qui vouloient bien
redevenir des hommes, une potion excellente, merveilleuse; une potion!
une potion enfin! Le succès fut prodigieux. Dès le lendemain, chacune
des crieuses avoit le teint sensiblement nettoyé. Mais ce qu'il y eut de
plus remarquable dans cette aventure, c'est qu'à neuf mois de là, le
même jour, presqu'à la même heure, toutes mes académiciennes
accouchèrent chacune d'un garçon bien fort, bien constitué; d'un garçon,
voyez-vous! parce que les pères y avoient mis une ardeur incroyable...
Ce qui me fait rire, c'est une plaisante circonstance que je me
rappelle. Imaginez que ce jour d'accouchement, pour lequel ces dames
sembloient s'être donné le mot, étoit justement un jour d'assemblée.
Chaque mari perdit son jeton. Ce fut un grand sujet de chagrin pour les
chefs de la littérature; ce fut un grand sujet d'amusement pour toute la
ville. Monsieur le comte, je vais rentrer chez moi, afin de vous
composer une potion pareille. Seulement j'estime qu'ayant plus de génie
que ces messieurs, vous devez être plus malade qu'ils ne l'étoient: en
conséquence, je doublerai les doses. Ce soir, je vous enverrai le
paternel breuvage, avalez-le-moi d'un trait, et je vous réponds que
cette nuit madame en aura des nouvelles. Demain matin, Mlle de Brumont
et moi, nous viendrons admirer l'effet du remède. (_Il ajouta d'un ton
plus bas_:) N'y manquez pas, au moins, cela presse. Ce seroit vraiment
dommage d'enterrer cette jeune femme,... et de rendre sa dot. Je vous
quitte, tout Paris m'attend. Bonjour, Monsieur; votre serviteur,
Mesdames.
* * * * *
Son départ me soulagea d'un pesant fardeau: car je voyois le docteur de
plus en plus s'animer, et je tremblois qu'il n'eût déjà trop loin poussé
la plaisanterie. L'air satisfait de M. de Lignolle et son ton plein de
confiance me rassurèrent. Sans être ému des pressans reproches de Mme
d'Armincour, il lui fit cette orgueilleuse réponse: «Est-ce ma faute si
l'amour et la gloire ne s'accordent point? N'avez-vous pas entendu le
docteur? C'est un fort habile homme, je vous le certifie; et, puisqu'il
se charge de rétablir l'équilibre, vous verrez ce soir, vous verrez!» Il
s'en alla très content de lui.
Dès qu'il fut parti, la baronne, qui n'en pouvoit plus, éclata de rire.
«Où donc avez-vous déterré ce médecin vraiment aimable?
demanda-t-elle.--En effet, interrompit la comtesse, qui rioit et
pleuroit en même temps, il est bien amusant, votre ami. Bien amusant! il
a trouvé le moyen d'égayer l'un des plus pénibles momens de ma vie.--Et
ce qu'il dit est plein de raison, s'écria Mme d'Armincour, plein de
sens! Comment s'appelle ce charmant garçon?--Rosambert.--Le comte de
Rosambert? dit la baronne; le malheureux amant de Mme de B...? J'ai
entendu parler de lui très avantageusement. Il me paroît digne de sa
réputation.--Le comte de Rosambert? répéta la marquise; mais c'est bien
ce nom-là,... c'est bien celui dont on m'a parlé pour... Il est votre
intime ami?--Oui, Madame.--J'en suis fort aise, ce jeune homme porte sa
recommandation sur sa figure; il ne m'a pas l'air d'être un monsieur de
Lignolle.»
Mme d'Armincour ne tarda point à me demander poliment si je ne m'en
allois pas. La comtesse aussitôt déclara qu'elle prétendoit que je
restasse avec elle toute la journée; elle protesta même que je ne la
quitterois qu'au moment fatal; et que, si elle étoit contrainte à me
renvoyer plus tôt, M. de Lignolle n'entreroit pas dans son appartement.
«Encore une imprudence! s'écria la marquise. Madame, je vous répète
qu'il est temps que tout cela finisse. On commence à causer dans le
monde. Il faut que des bruits très fâcheux s'y soient répandus sur votre
compte, puisque plusieurs fois, depuis quelques jours, on s'est permis
de faire, même devant moi, beaucoup de mauvaises plaisanteries sur une
mademoiselle de Brumont pour laquelle vous aviez, disoit-on, l'amitié la
plus vive; et comment votre secret, un secret de cette nature, confié
depuis trop longtemps à tant de personnes, pourroit-il être bien gardé?
Ma nièce, je vous en supplie, conduisez-vous désormais par mes conseils.
Si ce n'est pas pour l'amour de moi, que ce soit pour l'amour de vous.
Ma nièce, ne vous perdez pas, ne vous obstinez point à garder
aujourd'hui...--Ma tante, je veux qu'elle reste jusqu'au soir, et que
demain, de bonne heure, elle vienne essayer de me consoler...--Vous
voulez qu'elle reste? Il y faut bien consentir. Vous permettrez du moins
que je ne vous quitte pas.--Hélas! vous pourriez nous quitter sans aucun
risque; vous le pourriez aujourd'hui comme demain... Le même jour, je
vous le jure, ne verra pas un partage odieux.»
Mon Éléonore, quoiqu'en effet la marquise ne nous quittât point, trouva
le moment de me dire: «Ma tante ne sait pas que tu as dernièrement passé
la nuit ici, j'ai prié M. de Lignolle de le lui laisser ignorer; je l'en
ai prié sous prétexte que Mme d'Armincour, naturellement causeuse, le
diroit peut-être à quelqu'un qui, par hasard, pourroit le rapporter à
ton père et te donner beaucoup de chagrin. Ainsi, tu vois, mon bon ami,
que nous pourrons avoir encore plus d'une nuit fortunée... Mais ce ne
sera ni demain, ni même... Oh! je ne pourrois pas ainsi passer tout d'un
coup des bras d'un homme aux bras de mon amant.»
La journée, qui fut triste, nous parut néanmoins trop courte. On ne
manqua pas d'apporter la potion fatale. Le comte s'en empara d'abord
avec avidité; mais nous le vîmes, dès qu'il l'eut goûtée, faire une
terrible grimace. Il finit même par mettre sur la cheminée le vase
heureusement à peu près vide, et Mme d'Armincour ne put jamais le
décider à boire la petite quantité de liquide qu'il venoit de laisser.
Le moment cruel arriva. La comtesse se mit au lit quand minuit fut
sonné. Je la vis mouiller son traversin de ses larmes, je la vis baiser
furtivement la place où ma tête avoit reposé la surveille. Ma chère
Éléonore! quel adieu sa voix me fit entendre, et de quel regard elle
l'accompagna! mon âme en fut déchirée. Cet accent plaintif et ce
douloureux coup d'oeil sembloient également me reprocher l'horrible
sacrifice qui devoit bientôt s'accomplir. Ma chère Éléonore! elle étoit
pâle et tremblante comme un criminel condamné. Est-ce bien là cependant,
est-ce là cette femme qui, six mois auparavant, disoit à son mari, d'un
ton si décidé: _Je le veux_? Amour, ô tout-puissant amour! quel empire
exercez-vous donc sur nos esprits et dans nos coeurs?
Je rentrai chez moi désespéré. M. de Belcour fit de vains efforts pour
dissimuler l'intérêt qu'il prenoit à mes nouveaux chagrins. Quelle nuit
je passai! Pardonnez pourtant, ma Sophie, pardonnez: ce ne fut pas tout
à fait vous qui, cette fois, causâtes ma cruelle insomnie; mais du moins
vous sûtes encore, autant que votre infortunée rivale, exciter mes vifs
regrets et ma tendre commisération; mais du moins vous fûtes à mon lever
l'objet de ma première sollicitude.
«Mon père, vous m'aviez dit que dans quinze jours nous irions chercher
ma femme; plus de quinze jours se sont écoulés...--J'ai, me répondit-il
avec assez d'embarras, j'ai des affaires indispensables à terminer
d'abord... Je ne crois pas que maintenant cela puisse être long...
Prends patience encore quelques jours, seulement quelques jours.--Adieu,
mon père.--Où donc allez-vous de si bonne heure?--M'habiller pour me
rendre chez la baronne, et de là chez la comtesse... Vous me l'avez
permis... Je reviendrai sûrement dîner avec vous, mon père.»
Nous n'allâmes point chercher Rosambert: il nous avoit donné son heure;
et nous fûmes chacun de notre côté si exacts qu'en arrivant à l'hôtel de
M. de Lignolle, nous vîmes dans la cour la voiture du médecin. C'étoit
un carrosse de louage assez bien choisi pour la circonstance: de grands
marchepieds à la françoise, une caisse étroite et longue, une espèce de
vis-à-vis gothique; la demi-fortune d'un docteur. Nous rencontrâmes
Rosambert qui montoit gravement l'escalier. Mme d'Armincour vint, les
larmes aux yeux, nous ouvrir la chambre à coucher de sa nièce. Sa nièce,
au contraire, se précipita dans mes bras avec tous les signes de la plus
grande satisfaction. Surpris, je lui demandai fort sèchement ce qui
pouvoit lui causer de si joyeux transports. «Félicite-moi!
s'écria-t-elle. Applaudis-toi! ce monsieur de Lignolle,... il n'est
toujours pas changé,... il n'est toujours pas M. de Lignolle;... et moi,
je ne suis toujours pas sa femme. Ton Éléonore n'est qu'à toi.»
A l'instant même, M. de Lignolle, qui avoit sans doute entendu le
médecin arriver, entra; et, sans montrer aucune espèce de confusion, il
adressa la parole à Rosambert: «Docteur, l'équilibre n'est pas rétabli;
que dites-vous de cela?--Ce que je dis! que ce n'est pas la faute de mon
remède; que vous êtes un homme de génie comme on n'en voit
guère.--Heureusement! s'écria la tante.--Un homme de génie incurable,
poursuivit Rosambert; un homme de génie dont la tête sera toujours
étonnante, mais qui du reste demeurera impotent toute sa vie.--Peut-être
aurois-je bien fait de ne pas laisser cela? reprit le comte en montrant
la fiole.--Certainement, vous auriez bien fait; mais n'importe. Ce que
vous avez bu, Monsieur, auroit pu suffire à quatre littérateurs
ordinaires, et je ne sais pas amuser mes malades: puisque cela ne vous a
rien fait, vous n'en reviendrez point. Jamais vous n'en reviendrez,
jamais.--Quoi! vous pensez que le cours...»
Le comte fut interrompu par la brusque arrivée de son frère, le vicomte
de Lignolle, capitaine de vaisseau. L'impatient marin se précipita dans
l'appartement de sa belle-soeur, sans attendre qu'on l'eût annoncé.
C'étoit un homme de cinq pieds dix pouces, gros et fort à proportion,
une espèce d'Hercule; au reste, des cheveux noirs, de grandes
moustaches, une longue épée; l'air du monde le plus farouche, tous les
gestes d'un grenadier, tout le maintien d'un coupe-jarret.
* * * * *
LE CAPITAINE.
Bonjour, mon frère; bonjour, tout le monde.
M. DE LIGNOLLE, _d'un ton préoccupé_.
Bonjour, mon ami... (_A Rosambert._) Vous pensez que le cours du sang et
des humeurs est invinciblement déterminé?...
LE CAPITAINE.
Qui est malade ici?
ROSAMBERT.
Madame votre belle-soeur.
LE CAPITAINE.
Elle est malade, cette femme! c'est peut-être tant mieux. Corbleu! nous
verrons.
LA BARONNE, _tout bas à Mlle de Brumont, qui vient de lancer au vicomte
un coup d'oeil menaçant_.
Je crois vous avoir quelquefois parlé de cet énorme personnage. Sa venue
ici ne me paroît pas d'un bon augure. De la patience, surtout, et de la
modération.
ROSAMBERT.
Monsieur votre frère aussi n'est pas tout à fait comme il devroit être.
LE CAPITAINE.
Qu'as-tu donc?
M. DE LIGNOLLE.
J'ai... que je n'ai pas d'équilibre.
LE CAPITAINE.
Corbleu! tu veux rire, je crois? Je te vois bien planté sur tes deux
jambes, et tu te tiens aussi droit que moi!
ROSAMBERT.
Il n'est pas question d'un pareil équilibre. C'est l'équilibre de tout
le monde, celui-là. Ce qui manque à monsieur, c'est la juste proportion
des affections du corps...
M. DE LIGNOLLE.
Et des affections de l'âme: voilà.
LE CAPITAINE.
Oh! les affections de l'âme! j'étois bien étonné que tu ne m'en eusses
pas déjà étourdi... (_A Rosambert._) Écoutez donc, mon cher monsieur:
c'est peut-être beau ce que vous me dites; mais que cinq cents diables
m'emportent si j'y comprends un mot!
ROSAMBERT.
Cela est clair pourtant; je vais, au reste, vous l'expliquer encore: le
corps de la femme est malade, parce que l'esprit du mari se porte trop
bien. J'ai ordonné, pour la santé de madame, qu'elle fît un enfant...
LE CAPITAINE.
Qu'elle fît un enfant! A propos, mon frère, sais-tu bien qu'on dit que
ta femme n'a pas besoin de toi pour cela?
MADEMOISELLE DE BRUMONT.
Voilà un _à propos_ d'une impertinence... Savez-vous bien, vous,
Capitaine, que, si tous les officiers de la marine vous ressembloient,
ce seroient de fort vilains messieurs!
LE CAPITAINE.
Ma petite demoiselle, auriez-vous un frère, par hasard?
MADEMOISELLE DE BRUMONT.
Eh bien! si j'en avois un?
LE CAPITAINE.
Quand vous en auriez trente, je les prierois les uns après les autres de
venir derrière le couvent des Chartreux...
MADEMOISELLE DE BRUMONT.
Capitaine, je crois, malgré vos airs terribles, que le premier qui s'y
rendroit pourroit épargner le voyage à tous les autres.
LE CAPITAINE, _avec mépris_.
Vous êtes bien heureuse de n'être qu'une femme!
* * * * *
Le ton dont il prononça ces paroles me rassura pleinement sur le sens
très équivoque de ses questions précédentes. J'allois répliquer avec
chaleur, quand la baronne, qui ne cessoit de veiller sur moi, me dit
tout bas: «Pour Dieu, modérez-vous! Songez qu'il y va du salut de votre
Éléonore.» Cependant Mme de Lignolle, avec la vivacité qu'on lui
connoît, venoit de signifier à son insolent beau-frère que, s'il
continuoit à lui manquer ainsi de respect, elle le feroit tout à l'heure
mettre à sa porte. «Ne faites pas attention à ce qu'il dit, s'écria le
comte: c'est une tête chaude.»
* * * * *
ROSAMBERT, _au capitaine_.
Monsieur, quiconque vous a tenu l'impertinent propos que vous venez de
rendre en a menti. Je suis fait pour m'y connoître; et tout à l'heure,
si on l'exige, je vais signer que madame la comtesse a, tout au
contraire, grand besoin de son mari pour cela. Malheureusement, monsieur
le comte n'a pas du tout besoin de sa femme, lui! Pas du tout. Il est
constitué de manière que, dans tout son individu, l'esprit l'emporte de
beaucoup sur la matière.
LE CAPITAINE.
Oui! il n'est pas trop bête, mon frère; il compose des...
ROSAMBERT.
Fort bien! mais ce n'est pas avec de l'esprit qu'on peut faire un enfant
à sa femme. J'aurois donc voulu, dans ce sujet-ci, forcer l'esprit à
suspendre un peu ses opérations, pour qu'il n'empêchât plus le corps de
faire quelquefois les siennes. J'aurois voulu rétablir l'équilibre.
M. DE LIGNOLLE, _au capitaine en riant_.
Il n'y a point réussi. Tiens! toi qui te mêles de chimie, regarde un peu
ceci; j'en ai bu tout ce qui manque dans la fiole.
LE CAPITAINE, _après avoir remué le vase et mis sur la langue une goutte
du liquide_.
Corbleu! quel est l'âne fieffé qui l'a composé, ce breuvage de cheval?
M. DE LIGNOLLE.
Ce n'est pas un âne, c'est le docteur.
ROSAMBERT, _en saluant le capitaine_.
C'est le docteur,... Monsieur le censeur. La preuve que ma potion
n'étoit pas trop forte, c'est qu'elle n'a rien fait.
LE CAPITAINE.
Corbleu! une décoction de mouches cantharides! l'aphrodisiaque le plus
puissant! et à une dose... Si j'en prenois la vingt-cinquième partie, je
serois pendant vingt-cinq nuits comme un enragé. Il y avoit de quoi
mettre en fureur tout mon équipage.
MADAME D'ARMINCOUR, _en pleurant_.
Cela pourtant n'a rien fait.
LE CAPITAINE.
Rien fait!... Corbleu! mon pauvre frère, il faut que tu aies de la glace
dans le coeur, dans les entrailles et partout. Corbleu[6]! de quel limon
notre chère mère t'a-t-elle donc pétri? Ce n'est pas le même sang qui
coule dans nos veines, au moins! ce n'est pas le même sang. Il est vrai
que je suis le cadet, et de plus d'une année, sans compliment; mais de
tout temps, il faut en convenir...
[6] On met toujours _corbleu_, parce qu'on ne peut pas rapporter ici
tous les autres juremens plus énergiques dont le capitaine usoit
familièrement.
M. DE LIGNOLLE, _en se frottant les mains_.
C'est pourtant mon génie qui est cause de cela!
LE CAPITAINE.
Corbleu! quel chien de génie! Je suis fort aise que tu l'aies pris pour
toi tout entier: car, à ce compte-là, tu en as eu dès ta première
jeunesse, du génie. De tout temps, c'est ce que je voulois dire tout à
l'heure, de tout temps, mon cher frère aîné s'est montré du côté du beau
sexe un fort petit monsieur.
MADAME D'ARMINCOUR, _au capitaine, toujours en pleurant, mais avec
colère_.
Puisque vous saviez cela, pourquoi donc avez-vous souffert qu'il prît
une femme?
LE CAPITAINE.
Eh! pourquoi l'aurois-je empêché de faire un mariage avantageux?
MADAME D'ARMINCOUR, _en fureur_.
L'affreux calcul!... (_Au comte de Lignolle._) Maudit bel esprit! je
voudrois maintenant que ta femme te fît cocu autant de fois qu'elle a de
cheveux sur la tête.
LE CAPITAINE.
Vraiment! on dit que l'idée lui en prit; mais je la lui ferai bien
passer, moi. Je suis revenu dans ce pays-ci tout exprès.
MADAME D'ARMINCOUR, _au capitaine_.
Et toi, Monsieur le fier-à-bras, je voudrois que quelqu'un (_en jetant
un regard sur Mlle de Brumont_) de ma connoissance te donnât autant de
coups d'épée que ma nièce a de cent mille livres de rente.
LE CAPITAINE, _du ton de la menace et en ricanant_.
Ce quelqu'un de votre connoissance, dites-moi son nom, bonne femme!
MADAME D'ARMINCOUR.
Bonne femme!... son nom!... son nom!... Va, va, tu ne le sauras
peut-être que trop tôt.
LE CAPITAINE.
Corbleu! nous verrons... Au reste, mon frère, tenez-vous sur vos
gardes... Lisez cet article d'une lettre que j'ai trouvée en rentrant
dans le port de Brest: _Tu m'avois dit que ton frère ne pourroit jamais
consommer son mariage..._ Je ne me souviens pas d'avoir dit cela; mais
c'est égal, continuons: _Comment se fait-il donc que ta belle-soeur soit
enceinte?_ L'est-elle?
ROSAMBERT.
Elle ne l'est pas.
LE CAPITAINE.
A la bonne heure, corbleu!... (_A son frère._) Cette lettre est signée
_Saint-Léon_, un de mes amis, tu sais bien... Bouillant de colère, je
prends la poste, j'arrive, je descends chez Saint-Léon. Saint-Léon dit