LE DÉNOUMENT

Nous avons, dans notre précédent numéro, consigné à la dernière minute

la condamnation à mort avec dégradation de celui qui fut le maréchal

Bazaine.

Depuis lors, la clémence du président de la République s'est étendue sur

le condamné, qui avait laissé passer les délais légaux sans se pourvoir

en révision. La peine de mort prononcée contre lui a été, sur la

proposition du ministre de la guerre, commuée en celle de vingt années

de détention, avec dispense des formalités de la dégradation militaire,

mais sous la réserve de tous ses effets. Ajoutons qu'un recours en grâce

avait été adressé au ministre par tous les membres du conseil de guerre.

Nous constatons simplement ces faits. L'éclatante lumière qui s'est

produite au cours du procès a rendu d'avance superflue toute

appréciation.

Cela dit, revenons un peu sur nos pas. Pour expliquer nos gravures, il

est nécessaire que nous entrions dans le détail des faits qui ont

précédé et suivi le prononcé du jugement.

La délibération des juges militaires, que représente notre premier

dessin, a été longue. Elle a duré de quatre heures et demie de

l'après-midi à neuf heures moins vingt minutes. L'arrêt a été affirmatif

sur toutes les questions, à l'unanimité, ce qui a surpris, car le bruit

courait dans le public que deux des juges étaient acquis à l'accusé. Au

moment où le conseil s'était retiré pour délibérer, M. Bazaine avait été

emmené et était rentré chez lui, après avoir stationné un instant dans

le salon des Bouclier. Ce salon, ainsi nommé à cause des quatre tableaux

qui le décorent, est situé un peu avant l'escalier conduisant à

l'appartement de l'accusé. Quelque temps après, M. le capitaine Maud'huy

avait fait introduire dans ce même salon le peloton qui, suivant les

prescriptions de la loi militaire, devait assister en armes à la lecture

du jugement. Et à neuf heures précises, Me Lachaud allait porter à

Trianon-sous-Bois la nouvelle de la condamnation, que le maréchal, qui

était alors entouré des membres de sa famille, reçut avec beaucoup de

fermeté. Peu après, un sous-officier venait le chercher pour le conduire

dans le salon des Boucher, où on l'attendait pour lui donner lecture du

jugement de condamnation.

Quand il pénétra dans le salon, la garde était sous les armes. En face

de lui se trouvaient réunis MM. les généraux Pourcet, commissaire

spécial du gouvernement près le premier conseil de guerre, et de Colomb,

son substitut, M. le commandant Martin, qui siégeait également au banc

du ministère public durant les débats, et MM. les greffiers Alla et

Castres. Une table, occupant le milieu de la pièce, les séparait du

condamné. A gauche de cette table était aligné le peloton, qui

appartenait au 40º régiment de ligne. Enfin, derrière le maréchal se

tenaient MM. le colonel Villette et le capitaine Maud'huy. Le salon

n'était éclairé que par deux lampes placées sur la table dont nous

venons de parler.

A l'apparition du maréchal Bazaine, la garde porta et présenta les

armes. Il y avait encore lieu de lui rendre les honneurs dus à sou

grade, car s'il était condamné, sa condamnation n'était pas devenue

définitive.

--Où dois-je me mettre? demanda-t-il au greffier.

--Où vous êtes, M. le maréchal, cela est bien ainsi.

Et M. le greffier Alla, sur l'ordre de M. le général Pourcet, donna

aussitôt lecture du jugement qui venait d'être rendu. C'est le moment de

cette scène dramatique que représente notre deuxième dessin.

La lecture finie:

--Eh bien! je suis prêt. On me fusillera quand on voudra, dit le

condamné s'adressant au général Pourcet.

--Monsieur le maréchal, répondit celui-ci, j'ai à vous informer que la

loi vous accorde vingt-quatre heures pour vous pourvoir en révision

contre le jugement que vous venez d'entendre.

--Ah! Et le délai commence?...

--Aujourd'hui à minuit pour finir demain à pareille heure.

--C'est bien. Est-ce tout?

--C'est tout.

Et le maréchal ayant salué, se retira. Nous ne rentrerons pas avec lui

dans son appartement, où l'attendait sa famille éplorée. Ici la

situation commande et il est de convenance stricte de s'arrêter devant

le huis clos des douleurs intimes. Avant de finir, disons un mot de la

très-touchante scène que représente notre troisième dessin. Alors que le

conseil délibérait, Mme Bazaine, dévorée d'inquiétudes, tour à tour

espérant et désespérant, courut à la chapelle de Trianon; et là,

agenouillée, les mains jointes, pria avec ferveur, invoquant le ciel en

faveur de son mari. Le ciel ne l'a pas exaucée, ai-je entendu dire. Je

ne suis pas de cet avis. S'il ne lui a pas accordé pour l'accusé une

chose impossible, encore a-t-il fait entrer dans le coeur de ceux de qui

dépendait son sort, un sentiment de commisération tel, qu'il les a

induits à outrepasser, imprudemment peut-être, en sa faveur, les limites

extrêmes de l'indulgence.

L'Illustration, No. 1608, 20 décembre 1873 · 第 19 / 29 题