CHAPITRE PREMIER

Enseignements qu'offre la vie de Franklin.

«Né dans l'indigence et dans l'obscurité, dit Franklin en écrivant ses

Mémoires, et y ayant passé mes premières années, je me suis élevé dans

le monde à un état d'opulence, et j'y ai acquis quelque célébrité. La

fortune ayant continué à me favoriser, même à une époque de ma vie

déjà avancée, mes descendants seront peut-être charmés de connaître les

moyens que j'ai employés pour cela, et qui, grâce à la Providence, m'ont

si bien réussi; et ils peuvent servir de leçon utile à ceux d'entre eux

qui, se trouvant dans des circonstances semblables, croiraient devoir

les imiter.»

Ce que Franklin adresse à ses enfants peut être utile à tout le monde.

Sa vie est un modèle à suivre. Chacun peut y apprendre quelque chose,

le pauvre comme le riche, l'ignorant comme le savant, le simple citoyen

comme l'homme d'État. Elle offre surtout des enseignements et des

espérances à ceux qui, nés dans une humble condition, sans appui et sans

fortune, sentent en eux le désir d'améliorer leur sort, et cherchent les

moyens de se distinguer parmi leurs semblables. Ils y verront comment

le fils d'un pauvre artisan, ayant lui-même travaillé longtemps de

ses mains pour vivre, est parvenu à la richesse à force de labeur, de

prudence et d'économie; comment il a formé tout seul son esprit aux

connaissances les plus avancées de son temps, et plié son âme à la vertu

par des soins et avec un art qu'il a voulu enseigner aux autres; comment

il a fait servir sa science inventive et son honnêteté respectée aux

progrès du genre humain et au bonheur de sa patrie.

Peu de carrières ont été aussi pleinement, aussi vertueusement, aussi

glorieusement remplies que celle de ce fils d'un teinturier de Boston,

qui commença par couler du suif dans des moules de chandelles, se fit

ensuite imprimeur, rédigea les premiers journaux américains, fonda les

premières manufactures de papier dans ces colonies dont il accrut la

civilisation matérielle et les lumières; découvrit l'identité du fluide

électrique et de la foudre, devint membre de l'Académie des sciences de

Paris et de presque tous les corps savants de l'Europe; fut auprès de la

métropole le courageux agent des colonies soumises, auprès de la France

et de l'Espagne le négociateur heureux des colonies insurgées, et se

plaça à côté de George Washington comme fondateur de leur indépendance;

enfin, après avoir fait le bien pendant quatre-vingt-quatre ans, mourut

environné des respects des deux mondes comme un sage qui avait étendu

la connaissance des lois de l'univers, comme un grand homme qui avait

contribué à l'affranchissement et à la prospérité de sa patrie, et

mérita non-seulement que l'Amérique tout entière portât son deuil,

mais que l'Assemblée constituante de France s'y associât par un décret

public.

Sans doute il ne sera pas facile, à ceux qui connaîtront le mieux

Franklin, de l'égaler. Le génie ne s'imite pas; il faut avoir reçu de

la nature les plus beaux dons de l'esprit et les plus fortes qualités du

caractère pour diriger ses semblables, et influer aussi considérablement

sur les destinées de son pays. Mais, si Franklin a été un homme

de génie, il a été aussi un homme de bon sens; s'il a été un homme

vertueux, il a été aussi un homme honnête; s'il a été un homme d'État

glorieux, il a été aussi un citoyen dévoué. C'est par ce côté du bon

sens, de l'honnêteté, du dévouement, qu'il peut apprendre à tous ceux

qui liront sa vie à se servir de l'intelligence que Dieu leur a donnée

pour éviter les égarements des fausses idées; des bons sentiments que

Dieu a déposés dans leur âme, pour combattre les passions et les vices

qui rendent malheureux et pauvre. Les bienfaits du travail, les heureux

fruits de l'économie, la salutaire habitude d'une réflexion sage qui

précède et dirige toujours la conduite, le désir louable de faire

du bien aux hommes, et par là de se préparer la plus douce des

satisfactions et la plus utile des récompenses, le contentement de soi

et la bonne opinion des autres: voilà ce que chacun peut puiser dans

cette lecture.

Mais il y a aussi dans la vie de Franklin de belles leçons pour

ces natures fortes et généreuses qui doivent s'élever au-dessus des

destinées communes. Ce n'est point sans difficulté qu'il a cultivé

son génie, sans effort qu'il s'est formé à la vertu, sans un travail

opiniâtre qu'il a été utile à son pays et au monde. Il mérite d'être

pris pour guide par ces privilégiés de la Providence, par ces nobles

serviteurs de l'humanité, qu'on appelle les grands hommes. C'est par eux

que le genre humain marche de plus en plus à la science et au bonheur.

L'inégalité qui les sépare des autres hommes et que les autres hommes

seraient tentés d'abord de maudire, ils en comblent promptement

l'intervalle par le don de leurs idées, par le bienfait de leurs

découvertes, par l'énergie féconde de leurs impulsions. Ils élèvent peu

à peu jusqu'à leur niveau ceux qui n'auraient jamais pu y arriver tout

seuls. Ils les font participer ainsi aux avantages de leur bienfaisante

inégalité, qui se transforme bientôt pour tous en égalité d'un ordre

supérieur. En effet, au bout de quelques générations, ce qui était le

génie d'un homme devient le bon sens du genre humain, et une nouveauté

hardie se change en usage universel. Les sages et les habiles des divers

siècles ajoutent sans cesse à ce trésor commun où puise l'humanité, qui

sans eux serait restée dans sa pauvreté primitive, c'est-à-dire dans son

ignorance et dans sa faiblesse. Poussons donc à la vraie science, car

il n'y a pas de vérité qui, en détruisant une misère, ne tue un vice.

Honorons les hommes supérieurs, et proposons-les en imitation; car c'est

en préparer de semblables, et jamais le monde n'en a eu un besoin plus

grand.

Vie de Franklin · 第 5 / 46 题