III

Le lendemain, dimanche, se leva l’aube du «grand jour».

Je revois Douarnenez émigrant en masse vers la Palude. Toutes les

voitures de la contrée ont été mises en réquisition et sont prises

d’assaut. Entre les sièges combles on intercale des tabourets empruntés

à l’auberge voisine. Le conducteur se plante à l’avant, debout, un pied

sur chaque brancard; les châles multicolores des filles assises à

l’arrière balaient le pavé de leurs franges. Et les chars à bancs

s’ébranlent, lourdement, au petit trot d’un bidet de Cornouailles, très

philosophe et qui ne s’étonne plus. Les hommes font les beaux dans leurs

vareuses neuves, le béret rabattu sur les yeux; ils gesticulent, ils

crient, par besoin, par plaisir, pour se prouver à eux-mêmes qu’ils sont

ailleurs que dans les barques, où le moindre mouvement, sous peine de

mort, doit être calculé, mesuré, précis, et aussi pour se «déhanter

l’âme», comme ils disent, des vastes silences de la mer, plus troublants

peut-être que ses colères. A leurs muscles, à leurs nerfs violemment

comprimés il faut de ces brusques détentes. Le pardon de sainte Anne est

une des soupapes par où se fait jour, chez ces êtres rudes, le

trop-plein des sentiments refoulés. J’ai entendu des gens graves et

officiels leur reprocher l’espèce de fougue brutale avec laquelle ils se

ruent au divertissement. Ils s’y précipitent, en effet, tête baissée,

joyeux, insouciants, prodigues, quitte à pâtir ensuite pendant des

semaines et des mois. En matière d’économie domestique, ils en sont

encore à la période sauvage. Qu’un autre les blâme. Pour moi, qui les ai

vus à l’œuvre, sur les lieux de pêche, dans les sinistres nuits du

large, je songe surtout à la vie de damnés qu’ils mènent, en proie à un

labeur dont l’ingratitude n’a d’égale que leur patience, et je serais

plutôt tenté, je l’avoue, de les trouver trop rares et trop courtes, ces

quelques trêves de Dieu qui les arrachent à leur enfer.

Toute l’animation du port a reflué vers la haute ville. Les quais sont

déserts. Les barques, tirées à sec sur le sable de la marine, reposent,

flanc contre flanc, en des attitudes abandonnées, heureuses elles aussi

de ce répit de vingt-quatre heures. Elles sont si lasses, et c’est si

bon, même pour des barques, d’avoir un jour à rêvasser en paix! Les

filets prennent le soleil, appendus aux mâts. Et la baie s’étale, vide,

à perte de vue, dominée seulement vers le nord par les blancs éboulis de

Morgat et par les aiguilles de pierre du Cap de la Chèvre.

J’ai voulu faire, ce matin, le trajet de la Palude par le chemin des

piétons. La file des pèlerins s’engage dans les bois de Plomarc’h. Des

étangs mystérieux dorment sous les hêtres. Ici, la fille de Gralon,

Ahès, qu’on appelait encore Dahut, venait autrefois avec ses compagnes,

les blondes vierges de Ker-Is, laver son linge royal: l’eau des

fontaines a, dit-on, retenu son image, et les mousses, la fine odeur de

ses cheveux. A travers le réseau des branches, la mer luit. Elle ne nous

quittera guère, au cours du voyage, toujours adorable et jamais la même,

déployant devant le regard, avec une sorte de coquetterie, les prestiges

sans nombre, la souplesse infinie de son éternelle séduction. C’est sa

fête--ne l’oublions pas--c’est sa fête aussi bien que celle de sainte

Anne que les Bretons du littoral cornouaillais célèbrent aujourd’hui.

Aux âges très anciens, alors que la grand’mère de Jésus n’était pas née,

elle était en ces parages l’idole unique. Elle n’avait point de

sanctuaire dans les dunes; les cérémonies de son culte s’accomplissaient

à ciel ouvert. Mais le peuple y accourait en foule, comme à présent, et,

comme à présent, l’époque choisie était le mois de la saison ardente,

parce qu’en cette saison la déesse se révélait dans le pur éclat de sa

beauté, découvrait aux yeux ravis son beau corps fluide, sa chair

transparente et nacrée, toute frissonnante sous les caresses de la

lumière. Les dévots, rassemblés sur les hauteurs, tendaient les bras

vers elle, entonnaient des hymnes à sa louange, s’abîmaient dans la

contemplation de ses charmes. Ahès ou Dahut était sans doute un des noms

par lesquels ils l’invoquaient. Quelle vertu d’incantation était

attachée à ce vocable, nous ne le saurons probablement jamais.

Le mythe du moins a survécu. Et son sens primitif se retrouve aisément

sous les retouches plus récentes que le christianisme lui a fait subir.

Ahès a la démarche onduleuse, la chevelure longue et flottante, tantôt

couleur du soleil, tantôt couleur de la lune, les yeux changeants et

fascinateurs. Elle habite un palais immense dont les vitraux

resplendissent ainsi que de gigantesques émeraudes. Elle a des passions

tumultueuses, une rage inassouvie d’amour. Sa préférence va aux hommes

du peuple, aux gars solides et frustes. Un pêcheur passe, ses filets sur

l’épaule: de la fenêtre de sa chambre, elle lui fait signe de monter.

Plusieurs fois par nuit, elle change d’amants; elle danse devant eux

toute nue, les enlace et les endort, en chantant, d’un sommeil dont ils

ne se réveilleront plus. Car ses baisers sont mortels. Les lèvres où les

siennes se sont appliquées demeurent béantes à jamais. C’est une

dévoreuse d’âmes. Un de ses caprices suffit à causer des catastrophes

épouvantables, efface en un clin d’œil une ville entière de la carte du

monde. On l’adore et on la hait. Elle est irrésistible et fatale. Qui ne

reconnaîtrait en elle la personnification vivante de la mer?

... Sur la plage du Ris, les pèlerins se déchaussent. C’est le moment du

reflux. Les sables, d’une blancheur éblouissante, étincellent, pailletés

de mica. On a près d’une lieue de grèves à longer. C’est plaisir

d’appuyer le pied sur ce sol égal, d’un grain si subtil, et qui a le

poli, la fraîcheur d’un pavé de marbre. Des sources invisibles

jaillissent sous la pression des pas. La grande ombre déchiquetée des

falaises garantit les fronts des ardeurs du soleil; et il sort des

cavernes creusées par les flots dans les soubassements de la paroi de

schiste un souffle d’humidité qui vous évente au passage. Des vols de

mouettes et de goélands se balancent dans l’air immobile, avec des

flammes roses au bout de leurs ailes éployées.

Une anse, un pré, des landes rousses, presque à pic. Nous avons repris

le sentier de terre, mais à travers un pays morne, sous un ciel

accablant. Nul abri. Pas un arbre. A peine, dans une combe imprévue, un

bouquet de saules rachitiques au-dessus d’une fontaine desséchée. Puis,

des roches monstrueuses surplombant l’abîme. Le raidillon s’accroche à

leur flanc ou rampe dans leurs interstices. En bas, la mer traîtresse

guette le passant.

--Monsieur! monsieur!--crie derrière moi, en breton, une voix haletante,

une voix de femme.

Celle qui m’interpelle de la sorte est une «îlienne» de Sein,

apparemment une veuve, à en juger par sa coiffe noire et par la rigidité

sévère du reste de son accoutrement.

--Pardonnez-moi, monsieur, si je vous ai prié de m’attendre pour

franchir cet endroit. Seule, je n’en aurais point le courage.

--Le plus sûr, pour vous, si vous craignez le vertige, est de faire un

crochet.

--Impossible. _Mon vœu est par ici._

Ce sentier dangereux lui est sacré. On va voir pourquoi. Je transcris

ses propres paroles.

Il y a vingt ans, elle s’acheminait vers la Palude en compagnie de son

fiancé. Leurs noces étaient fixées à la semaine d’après. Ils allaient,

elle, demander à la sainte de bénir leur union; lui, la remercier de lui

avoir sauvé la vie, l’hiver précédent, où il avait été toute une nuit en

perdition dans le Raz.

Ils devisaient justement des angoisses qu’ils avaient endurées l’un et

l’autre pendant cette nuit terrible.

--Oui, disait le jeune homme, il s’en est fallu de peu qu’au lieu de

t’épouser je n’épousasse la mer... Est-elle assez jolie à cette heure,

la gueuse! ajouta-t-il, en se penchant sur l’eau qui ondulait doucement,

claire et profonde, au pied du roc.

Mais il n’avait pas fini de parler qu’il se rejetait vivement en

arrière. Il était livide. Il cria:

--Malheur! Une lame sourde!

Une espèce de beuglement monta du gouffre; une masse liquide, une forme

échevelée de bête bondit...

Quand l’îlienne qui s’était évanouie rouvrit les yeux, un groupe de

pèlerines faisaient cercle autour d’elle, agenouillées et en prières, ne

doutant point qu’elle fût morte.

--Et Kaour[69]?--interrogea-t-elle, dès qu’elle eut recouvré ses

sens;--où est Kaour?

[69] Diminutif de Corentin.

Personne ne put lui donner des nouvelles de son fiancé. La mer avait une

mine innocente et calme, comme si rien ne s’était passé. On eut beau

chercher le cadavre, on ne le retrouva jamais.

Depuis lors, la pauvre fille se rend chaque année au pardon de la

Palude, et toujours par le chemin qu’ils suivaient ensemble si gaiement

ce jour-là. Mais, parvenue au lieu du sinistre, ses forces défaillent.

Elle a peur de s’entendre appeler par la voix de Kaour et, d’autre part,

elle tient à lui montrer qu’elle est restée obstinément fidèle à sa

mémoire.

--Je suis sa veuve,--dit-elle,--puisque nos bans ont été publiés; et, à

l’île, c’est un sacrilège de se marier deux fois.

Tout en causant de ces choses tristes, nous dévalons vers la grève de

Tréfentec. Avant d’arriver aux premières dunes de Sainte-Anne, nous

avons encore une étendue torride à traverser. La chaleur est accablante

et j’ai très soif. L’îlienne aussi boirait volontiers. Soudain, elle

avise une gabarre couchée dans les sables. Y courir, enjamber le

plat-bord est pour elle l’affaire d’un instant, et la voici qui me hèle,

debout, une bonbonne de terre entre les mains. Tandis que je me

désaltère, elle prononce d’un ton quasi joyeux:

--Service pour service, n’est-ce pas? Nous sommes quittes.

Et, comme je la complimente sur son flair:

--Je n’ai eu qu’à me souvenir du proverbe. Un marin, vous le savez, ne

s’embarque pas sans eau.

Jamais breuvage ne m’a semblé plus délicieux. Quand les pèlerins de

l’équipage remettront à la voile, ce soir, ils seront probablement

quelque peu surpris de trouver la bonbonne à moitié vide, mais, pour

parler comme ma complice, ils n’auront que trop lampé dans l’intervalle.

Le fait est que les tentes de la Palude regorgent de buveurs. Les femmes

elles-mêmes s’attablent pour déguster le _champagne breton_, de la

limonade gazeuse saturée d’alcool. Le cirque des dunes présente l’aspect

d’une foire immense, d’une de ces foires du moyen âge où se mêlaient

tous les costumes et tous les jargons. La fumée des feux de bivouac

tournoie lentement dans l’air épaissi. La poussière flotte par grands

nuages aux teintes de cuivre. On dirait que les baraques de toile

oscillent sur le vaste roulis humain. Dans cette mer de bruits et de

couleurs, où les boniments des saltimbanques font chorus avec les

troupes en haillons des chanteurs d’hymnes, au milieu du tapage, de la

bousculade, de la grosse joie populaire exaltée et débordante, un îlot

de silence, tout à coup, un coin de solitude: la fontaine. Un parapet la

protège et un dallage de granit l’entoure. Au centre s’élève la statue

de la sainte. Des vieilles du voisinage se tiennent sur le perron, avec

des écuelles et des cruches pour aider les dévots dans leurs ablutions.

Une femme de Penmarc’h ou de Loctudy, une _Bigoudenn_, gravit les

marches d’un pas chancelant. Elle a la figure terreuse d’une momie, dans

son bonnet de forme étroite brodé d’arabesques de perles et que surmonte

une mitre; ses lourdes jupes, étagées sur trois rangs, font trébucher

ses jambes exténuées de malade, et l’on tremble de la voir s’affaisser

subitement entre les bras des deux jeunes hommes--ses fils--qui

l’escortent, raides et muets.

Les officieuses vieilles s’empressent autour d’elle, lui offrent leurs

services avec des chuchotements de compassion, s’enquièrent obligeamment

de la nature de son mal. Elle, cependant, s’est laissée choir, à bout de

forces, sur le banc de pierre accoté au piédestal de la statue, et, de

ses doigts amaigris, elle se met à dégrafer une à une les pièces de son

vêtement, d’abord le corsage soutaché de velours, puis la camisole de

laine brune, enfin la chemise de chanvre, découvrant à nu sa poitrine où

s’étale, striée de brins de charpie, la plaie hideuse d’un cancer.

Les deux jeunes hommes la regardent faire, le chapeau dans les mains,

comme à l’église. Et j’entends l’un d’eux, l’aîné, qui explique aux

vieilles:

--Nous avons été avec elle dans tous les lieux renommés aux environs de

notre paroisse, à saint Nonna de Penmarc’h, à sainte Tunvé de Kérity, à

saint Trémeur de Plobannalec. Nous l’avons ramenée chaque fois plus

souffrante. Alors, on nous a dit que sainte Anne seule avait assez de

vertu pour la guérir, et nous sommes venus.

Les vieilles de se récrier:

--Quel dommage que vous n’y ayez pas songé plus tôt!... Il n’y a que

sainte Anne, voyez-vous, il n’y a que sainte Anne! Chacun sait cela. Il

faut être, comme vous, de la race des brûleurs de goémon pour l’ignorer.

Tout en morigénant les fils, elles s’occupent de la mère, accomplissent

en son nom les rites prescrits. Celle-ci lui barbouille d’eau le visage;

celle-là lui en verse dans les manches, le long des bras, une troisième

lui prend dans la poche son mouchoir, le va tremper dans la fontaine et

le lui applique ainsi imbibé sur la partie atteinte; les autres se

traînent à genoux par les dalles boueuses, invoquant la patronne de la

Palude, «aïeule de miséricorde, mère des mères, source de santé, rose

des dunes, espérance du peuple breton.»

Prières improvisées, d’un charme très doux et très apaisant.

La malade s’efforce d’en répéter les termes, la nuque renversée, les

yeux levés vers l’image de la sainte, dans une attitude vraiment

sculpturale de douleur et de supplication.

C’est une remarque vingt fois faite. Morceaux de paysages, groupes de

gens, tout en Bretagne s’organise en tableau, spontanément, par une

sorte d’instinct secret. L’artiste n’a qu’à transposer, presque sans

retouche.

Sous ce rapport, la procession de la Palude est une merveille. Il n’y a

pas d’autre mot pour la caractériser. Impossible de concevoir quelque

chose de plus complet, une vision d’art plus intense, plus harmonieuse

et plus variée.

Un ciel qui poudroie, une brume d’or, comme dans certaines peintures des

Primitifs... L’église en clair avec des tons lilas, aérienne, vibrante,

toutes ses cloches en branle tourbillonnant, pour ainsi dire, au-dessus

d’elle... Çà et là, des verts pâlis, effacés, le gris des tentes, la

rousseur des falaises et, par derrière, la vasque splendide de la Baie,

ses grands azurs calmes, la frise ouvragée de ses promontoires, le

souple et changeant feston de ses vagues ourlé d’une écume de soleil.

Voilà pour l’ensemble du décor.

Sur ce fond admirable se développe un cortège de féerie, une longue, une

noble suite de figures graves, historiées, hiératiques, échappées,

semble-t-il, des enluminures d’un vitrail. C’est comme un défilé

d’idoles vivantes, surchargées d’ornements lourds et d’éclatantes

broderies. Les costumes sont d’une richesse, d’une somptuosité qu’on ne

rencontre plus ailleurs, sauf peut-être chez les Croates, en Ukraine et

dans quelques pays d’Orient. Chaque famille conserve précieusement le

sien, dans une armoire spéciale qui ne s’ouvre qu’une fois l’an, pour le

«dimanche de sainte Anne». On le fait endosser ce jour-là, avec mille

recommandations minutieuses, soit à la fille aînée, soit à la bru. Toute

la maison est présente à la cérémonie de la toilette. L’aïeule,

dépositaire des antiques traditions, prodigue les conseils, corrige une

draperie, redresse le port de la néophyte, lui enseigne la démarche qui

convient, le pas solennel et, en quelque sorte, sacerdotal.

Le spectacle de ces femmes aux parures magnifiques, s’avançant de leur

allure majestueuse, en ce cadre éblouissant, parmi le chant des litanies

et le son voilé des tambours, est assurément une des plus belles choses

qui se puissent voir et le souvenir qu’il vous laisse est de ceux qui ne

s’effacent jamais. Vous diriez d’une fresque immense où se déroulerait,

en une pompe d’une mysticité barbare, un chœur de prêtresses du vieil

Océan.

Longtemps après, on en reste hanté comme d’une hallucination des anciens

âges. Mais voici qui nous ramène à l’éternelle et angoissante réalité.

Vieilles ou jeunes, sveltes ou courbées, les «veuves de la mer»

débouchent du porche. L’œil se fatiguerait à les vouloir dénombrer:

elles sont trop. Elles ont soufflé leurs cierges, pour signifier

qu’ainsi s’est éteinte la vie des hommes qu’elles chérissaient. La

physionomie, chez la plupart, est empreinte d’une placide résignation.

Les plus affligées dissimulent leurs larmes sous la cape grise aux plis

flasques et tombants. Elles passent discrètes, les mains

jointes,--immédiatement suivies par les «sauvés».

Le rapprochement n’est point aussi ironique qu’il en a l’air. De ces

«sauvés» d’aujourd’hui combien n’en pleurera-t-on pas au pardon prochain

comme «perdus»! Par un sentiment d’une touchante délicatesse, ils ont

revêtu pour la circonstance les effets qu’ils portaient le jour du

naufrage, au moment où la sainte leur vint en aide et conjura en leur

faveur le péril des flots. Ils sont là dans leur harnais de travail, de

lutte sans merci, le pantalon de toile retroussé sur le caleçon de

laine, la vareuse de drap bleu usée, trouée, mangée par les embruns,

maculée de taches de goudron, le _ciré_ couleur de safran jeté en

travers sur les épaules. Jadis, pour ajouter encore à l’illusion, ils

poussaient le scrupule jusqu’à prendre un bain, tout habillés, au pied

des dunes, et assistaient à la «procession des vœux» le corps ruisselant

d’eau de mer.

Dans leurs rangs figure un équipage au complet. Le mousse marche en

tête. A son cou pend une espèce d’écriteau à moitié pourri, la plaque de

l’embarcation, seule épave qu’ait revomie la tourmente.

Tous ces hommes chantent à haute voix. Leur allégresse néanmoins,

surexcitée chez plus d’un par les libations de la matinée, demeure

sérieuse, presque triste.

--Que voulez-vous? m’a dit l’un d’eux; sainte Anne bénie fait pour nous

ce qu’elle peut et nous l’en remercions de toute notre âme. Mais, tandis

que nous clamons vers elle notre action de grâces, nous entendons là-bas

_l’autre_ qui rit... Et vous savez, quand celle-là vous a lâché une

fois, deux fois, gare à la troisième! On ne triche pas impunément la

mer.

... Le soir descend. Les croix, les bannières viennent de rentrer à

l’église. Aussitôt la dispersion commence. Les chariots s’alignent,

s’ébranlent, partent au grand trot de leurs attelages reposés. Le

torrent des piétons s’écoule par toutes les issues. Le regard suit

longtemps ces minces files sinueuses et bariolées qui serpentent à

travers champs et peu à peu s’égrènent pour enfin disparaître derrière

les lointains assombris.

Les voilures qui recouvraient les tentes gisent à terre. Marie-Ange,

affairée, me crie:

--On lève l’ancre! On cargue!

Sur la plaine dévastée retombe, avec la nuit, le manteau de la solitude.

Les roulottes des saltimbanques et des forains y dressent encore leurs

silhouettes d’arches errantes: demain, elles auront fui à leur tour. Et

la Palude, sous les premiers brouillards d’automne, va redevenir le

funèbre paysage que j’entrevis naguère, peuplé seulement d’un sanctuaire

abandonné et d’une ferme en ruine, en face de la mer hostile, aussi

farouche, aussi indomptée que jamais.

Au pays des pardons · 第 45 / 47 题