Le lendemain, dimanche, se leva l’aube du «grand jour».
Je revois Douarnenez émigrant en masse vers la Palude. Toutes les
voitures de la contrée ont été mises en réquisition et sont prises
d’assaut. Entre les sièges combles on intercale des tabourets empruntés
à l’auberge voisine. Le conducteur se plante à l’avant, debout, un pied
sur chaque brancard; les châles multicolores des filles assises à
l’arrière balaient le pavé de leurs franges. Et les chars à bancs
s’ébranlent, lourdement, au petit trot d’un bidet de Cornouailles, très
philosophe et qui ne s’étonne plus. Les hommes font les beaux dans leurs
vareuses neuves, le béret rabattu sur les yeux; ils gesticulent, ils
crient, par besoin, par plaisir, pour se prouver à eux-mêmes qu’ils sont
ailleurs que dans les barques, où le moindre mouvement, sous peine de
mort, doit être calculé, mesuré, précis, et aussi pour se «déhanter
l’âme», comme ils disent, des vastes silences de la mer, plus troublants
peut-être que ses colères. A leurs muscles, à leurs nerfs violemment
comprimés il faut de ces brusques détentes. Le pardon de sainte Anne est
une des soupapes par où se fait jour, chez ces êtres rudes, le
trop-plein des sentiments refoulés. J’ai entendu des gens graves et
officiels leur reprocher l’espèce de fougue brutale avec laquelle ils se
ruent au divertissement. Ils s’y précipitent, en effet, tête baissée,
joyeux, insouciants, prodigues, quitte à pâtir ensuite pendant des
semaines et des mois. En matière d’économie domestique, ils en sont
encore à la période sauvage. Qu’un autre les blâme. Pour moi, qui les ai
vus à l’œuvre, sur les lieux de pêche, dans les sinistres nuits du
large, je songe surtout à la vie de damnés qu’ils mènent, en proie à un
labeur dont l’ingratitude n’a d’égale que leur patience, et je serais
plutôt tenté, je l’avoue, de les trouver trop rares et trop courtes, ces
quelques trêves de Dieu qui les arrachent à leur enfer.
Toute l’animation du port a reflué vers la haute ville. Les quais sont
déserts. Les barques, tirées à sec sur le sable de la marine, reposent,
flanc contre flanc, en des attitudes abandonnées, heureuses elles aussi
de ce répit de vingt-quatre heures. Elles sont si lasses, et c’est si
bon, même pour des barques, d’avoir un jour à rêvasser en paix! Les
filets prennent le soleil, appendus aux mâts. Et la baie s’étale, vide,
à perte de vue, dominée seulement vers le nord par les blancs éboulis de
Morgat et par les aiguilles de pierre du Cap de la Chèvre.
J’ai voulu faire, ce matin, le trajet de la Palude par le chemin des
piétons. La file des pèlerins s’engage dans les bois de Plomarc’h. Des
étangs mystérieux dorment sous les hêtres. Ici, la fille de Gralon,
Ahès, qu’on appelait encore Dahut, venait autrefois avec ses compagnes,
les blondes vierges de Ker-Is, laver son linge royal: l’eau des
fontaines a, dit-on, retenu son image, et les mousses, la fine odeur de
ses cheveux. A travers le réseau des branches, la mer luit. Elle ne nous
quittera guère, au cours du voyage, toujours adorable et jamais la même,
déployant devant le regard, avec une sorte de coquetterie, les prestiges
sans nombre, la souplesse infinie de son éternelle séduction. C’est sa
fête--ne l’oublions pas--c’est sa fête aussi bien que celle de sainte
Anne que les Bretons du littoral cornouaillais célèbrent aujourd’hui.
Aux âges très anciens, alors que la grand’mère de Jésus n’était pas née,
elle était en ces parages l’idole unique. Elle n’avait point de
sanctuaire dans les dunes; les cérémonies de son culte s’accomplissaient
à ciel ouvert. Mais le peuple y accourait en foule, comme à présent, et,
comme à présent, l’époque choisie était le mois de la saison ardente,
parce qu’en cette saison la déesse se révélait dans le pur éclat de sa
beauté, découvrait aux yeux ravis son beau corps fluide, sa chair
transparente et nacrée, toute frissonnante sous les caresses de la
lumière. Les dévots, rassemblés sur les hauteurs, tendaient les bras
vers elle, entonnaient des hymnes à sa louange, s’abîmaient dans la
contemplation de ses charmes. Ahès ou Dahut était sans doute un des noms
par lesquels ils l’invoquaient. Quelle vertu d’incantation était
attachée à ce vocable, nous ne le saurons probablement jamais.
Le mythe du moins a survécu. Et son sens primitif se retrouve aisément
sous les retouches plus récentes que le christianisme lui a fait subir.
Ahès a la démarche onduleuse, la chevelure longue et flottante, tantôt
couleur du soleil, tantôt couleur de la lune, les yeux changeants et
fascinateurs. Elle habite un palais immense dont les vitraux
resplendissent ainsi que de gigantesques émeraudes. Elle a des passions
tumultueuses, une rage inassouvie d’amour. Sa préférence va aux hommes
du peuple, aux gars solides et frustes. Un pêcheur passe, ses filets sur
l’épaule: de la fenêtre de sa chambre, elle lui fait signe de monter.
Plusieurs fois par nuit, elle change d’amants; elle danse devant eux
toute nue, les enlace et les endort, en chantant, d’un sommeil dont ils
ne se réveilleront plus. Car ses baisers sont mortels. Les lèvres où les
siennes se sont appliquées demeurent béantes à jamais. C’est une
dévoreuse d’âmes. Un de ses caprices suffit à causer des catastrophes
épouvantables, efface en un clin d’œil une ville entière de la carte du
monde. On l’adore et on la hait. Elle est irrésistible et fatale. Qui ne
reconnaîtrait en elle la personnification vivante de la mer?
... Sur la plage du Ris, les pèlerins se déchaussent. C’est le moment du
reflux. Les sables, d’une blancheur éblouissante, étincellent, pailletés
de mica. On a près d’une lieue de grèves à longer. C’est plaisir
d’appuyer le pied sur ce sol égal, d’un grain si subtil, et qui a le
poli, la fraîcheur d’un pavé de marbre. Des sources invisibles
jaillissent sous la pression des pas. La grande ombre déchiquetée des
falaises garantit les fronts des ardeurs du soleil; et il sort des
cavernes creusées par les flots dans les soubassements de la paroi de
schiste un souffle d’humidité qui vous évente au passage. Des vols de
mouettes et de goélands se balancent dans l’air immobile, avec des
flammes roses au bout de leurs ailes éployées.
Une anse, un pré, des landes rousses, presque à pic. Nous avons repris
le sentier de terre, mais à travers un pays morne, sous un ciel
accablant. Nul abri. Pas un arbre. A peine, dans une combe imprévue, un
bouquet de saules rachitiques au-dessus d’une fontaine desséchée. Puis,
des roches monstrueuses surplombant l’abîme. Le raidillon s’accroche à
leur flanc ou rampe dans leurs interstices. En bas, la mer traîtresse
guette le passant.
--Monsieur! monsieur!--crie derrière moi, en breton, une voix haletante,
une voix de femme.
Celle qui m’interpelle de la sorte est une «îlienne» de Sein,
apparemment une veuve, à en juger par sa coiffe noire et par la rigidité
sévère du reste de son accoutrement.
--Pardonnez-moi, monsieur, si je vous ai prié de m’attendre pour
franchir cet endroit. Seule, je n’en aurais point le courage.
--Le plus sûr, pour vous, si vous craignez le vertige, est de faire un
crochet.
--Impossible. _Mon vœu est par ici._
Ce sentier dangereux lui est sacré. On va voir pourquoi. Je transcris
ses propres paroles.
Il y a vingt ans, elle s’acheminait vers la Palude en compagnie de son
fiancé. Leurs noces étaient fixées à la semaine d’après. Ils allaient,
elle, demander à la sainte de bénir leur union; lui, la remercier de lui
avoir sauvé la vie, l’hiver précédent, où il avait été toute une nuit en
perdition dans le Raz.
Ils devisaient justement des angoisses qu’ils avaient endurées l’un et
l’autre pendant cette nuit terrible.
--Oui, disait le jeune homme, il s’en est fallu de peu qu’au lieu de
t’épouser je n’épousasse la mer... Est-elle assez jolie à cette heure,
la gueuse! ajouta-t-il, en se penchant sur l’eau qui ondulait doucement,
claire et profonde, au pied du roc.
Mais il n’avait pas fini de parler qu’il se rejetait vivement en
arrière. Il était livide. Il cria:
--Malheur! Une lame sourde!
Une espèce de beuglement monta du gouffre; une masse liquide, une forme
échevelée de bête bondit...
Quand l’îlienne qui s’était évanouie rouvrit les yeux, un groupe de
pèlerines faisaient cercle autour d’elle, agenouillées et en prières, ne
doutant point qu’elle fût morte.
--Et Kaour[69]?--interrogea-t-elle, dès qu’elle eut recouvré ses
sens;--où est Kaour?
[69] Diminutif de Corentin.
Personne ne put lui donner des nouvelles de son fiancé. La mer avait une
mine innocente et calme, comme si rien ne s’était passé. On eut beau
chercher le cadavre, on ne le retrouva jamais.
Depuis lors, la pauvre fille se rend chaque année au pardon de la
Palude, et toujours par le chemin qu’ils suivaient ensemble si gaiement
ce jour-là. Mais, parvenue au lieu du sinistre, ses forces défaillent.
Elle a peur de s’entendre appeler par la voix de Kaour et, d’autre part,
elle tient à lui montrer qu’elle est restée obstinément fidèle à sa
mémoire.
--Je suis sa veuve,--dit-elle,--puisque nos bans ont été publiés; et, à
l’île, c’est un sacrilège de se marier deux fois.
Tout en causant de ces choses tristes, nous dévalons vers la grève de
Tréfentec. Avant d’arriver aux premières dunes de Sainte-Anne, nous
avons encore une étendue torride à traverser. La chaleur est accablante
et j’ai très soif. L’îlienne aussi boirait volontiers. Soudain, elle
avise une gabarre couchée dans les sables. Y courir, enjamber le
plat-bord est pour elle l’affaire d’un instant, et la voici qui me hèle,
debout, une bonbonne de terre entre les mains. Tandis que je me
désaltère, elle prononce d’un ton quasi joyeux:
--Service pour service, n’est-ce pas? Nous sommes quittes.
Et, comme je la complimente sur son flair:
--Je n’ai eu qu’à me souvenir du proverbe. Un marin, vous le savez, ne
s’embarque pas sans eau.
Jamais breuvage ne m’a semblé plus délicieux. Quand les pèlerins de
l’équipage remettront à la voile, ce soir, ils seront probablement
quelque peu surpris de trouver la bonbonne à moitié vide, mais, pour
parler comme ma complice, ils n’auront que trop lampé dans l’intervalle.
Le fait est que les tentes de la Palude regorgent de buveurs. Les femmes
elles-mêmes s’attablent pour déguster le _champagne breton_, de la
limonade gazeuse saturée d’alcool. Le cirque des dunes présente l’aspect
d’une foire immense, d’une de ces foires du moyen âge où se mêlaient
tous les costumes et tous les jargons. La fumée des feux de bivouac
tournoie lentement dans l’air épaissi. La poussière flotte par grands
nuages aux teintes de cuivre. On dirait que les baraques de toile
oscillent sur le vaste roulis humain. Dans cette mer de bruits et de
couleurs, où les boniments des saltimbanques font chorus avec les
troupes en haillons des chanteurs d’hymnes, au milieu du tapage, de la
bousculade, de la grosse joie populaire exaltée et débordante, un îlot
de silence, tout à coup, un coin de solitude: la fontaine. Un parapet la
protège et un dallage de granit l’entoure. Au centre s’élève la statue
de la sainte. Des vieilles du voisinage se tiennent sur le perron, avec
des écuelles et des cruches pour aider les dévots dans leurs ablutions.
Une femme de Penmarc’h ou de Loctudy, une _Bigoudenn_, gravit les
marches d’un pas chancelant. Elle a la figure terreuse d’une momie, dans
son bonnet de forme étroite brodé d’arabesques de perles et que surmonte
une mitre; ses lourdes jupes, étagées sur trois rangs, font trébucher
ses jambes exténuées de malade, et l’on tremble de la voir s’affaisser
subitement entre les bras des deux jeunes hommes--ses fils--qui
l’escortent, raides et muets.
Les officieuses vieilles s’empressent autour d’elle, lui offrent leurs
services avec des chuchotements de compassion, s’enquièrent obligeamment
de la nature de son mal. Elle, cependant, s’est laissée choir, à bout de
forces, sur le banc de pierre accoté au piédestal de la statue, et, de
ses doigts amaigris, elle se met à dégrafer une à une les pièces de son
vêtement, d’abord le corsage soutaché de velours, puis la camisole de
laine brune, enfin la chemise de chanvre, découvrant à nu sa poitrine où
s’étale, striée de brins de charpie, la plaie hideuse d’un cancer.
Les deux jeunes hommes la regardent faire, le chapeau dans les mains,
comme à l’église. Et j’entends l’un d’eux, l’aîné, qui explique aux
vieilles:
--Nous avons été avec elle dans tous les lieux renommés aux environs de
notre paroisse, à saint Nonna de Penmarc’h, à sainte Tunvé de Kérity, à
saint Trémeur de Plobannalec. Nous l’avons ramenée chaque fois plus
souffrante. Alors, on nous a dit que sainte Anne seule avait assez de
vertu pour la guérir, et nous sommes venus.
Les vieilles de se récrier:
--Quel dommage que vous n’y ayez pas songé plus tôt!... Il n’y a que
sainte Anne, voyez-vous, il n’y a que sainte Anne! Chacun sait cela. Il
faut être, comme vous, de la race des brûleurs de goémon pour l’ignorer.
Tout en morigénant les fils, elles s’occupent de la mère, accomplissent
en son nom les rites prescrits. Celle-ci lui barbouille d’eau le visage;
celle-là lui en verse dans les manches, le long des bras, une troisième
lui prend dans la poche son mouchoir, le va tremper dans la fontaine et
le lui applique ainsi imbibé sur la partie atteinte; les autres se
traînent à genoux par les dalles boueuses, invoquant la patronne de la
Palude, «aïeule de miséricorde, mère des mères, source de santé, rose
des dunes, espérance du peuple breton.»
Prières improvisées, d’un charme très doux et très apaisant.
La malade s’efforce d’en répéter les termes, la nuque renversée, les
yeux levés vers l’image de la sainte, dans une attitude vraiment
sculpturale de douleur et de supplication.
C’est une remarque vingt fois faite. Morceaux de paysages, groupes de
gens, tout en Bretagne s’organise en tableau, spontanément, par une
sorte d’instinct secret. L’artiste n’a qu’à transposer, presque sans
retouche.
Sous ce rapport, la procession de la Palude est une merveille. Il n’y a
pas d’autre mot pour la caractériser. Impossible de concevoir quelque
chose de plus complet, une vision d’art plus intense, plus harmonieuse
et plus variée.
Un ciel qui poudroie, une brume d’or, comme dans certaines peintures des
Primitifs... L’église en clair avec des tons lilas, aérienne, vibrante,
toutes ses cloches en branle tourbillonnant, pour ainsi dire, au-dessus
d’elle... Çà et là, des verts pâlis, effacés, le gris des tentes, la
rousseur des falaises et, par derrière, la vasque splendide de la Baie,
ses grands azurs calmes, la frise ouvragée de ses promontoires, le
souple et changeant feston de ses vagues ourlé d’une écume de soleil.
Voilà pour l’ensemble du décor.
Sur ce fond admirable se développe un cortège de féerie, une longue, une
noble suite de figures graves, historiées, hiératiques, échappées,
semble-t-il, des enluminures d’un vitrail. C’est comme un défilé
d’idoles vivantes, surchargées d’ornements lourds et d’éclatantes
broderies. Les costumes sont d’une richesse, d’une somptuosité qu’on ne
rencontre plus ailleurs, sauf peut-être chez les Croates, en Ukraine et
dans quelques pays d’Orient. Chaque famille conserve précieusement le
sien, dans une armoire spéciale qui ne s’ouvre qu’une fois l’an, pour le
«dimanche de sainte Anne». On le fait endosser ce jour-là, avec mille
recommandations minutieuses, soit à la fille aînée, soit à la bru. Toute
la maison est présente à la cérémonie de la toilette. L’aïeule,
dépositaire des antiques traditions, prodigue les conseils, corrige une
draperie, redresse le port de la néophyte, lui enseigne la démarche qui
convient, le pas solennel et, en quelque sorte, sacerdotal.
Le spectacle de ces femmes aux parures magnifiques, s’avançant de leur
allure majestueuse, en ce cadre éblouissant, parmi le chant des litanies
et le son voilé des tambours, est assurément une des plus belles choses
qui se puissent voir et le souvenir qu’il vous laisse est de ceux qui ne
s’effacent jamais. Vous diriez d’une fresque immense où se déroulerait,
en une pompe d’une mysticité barbare, un chœur de prêtresses du vieil
Océan.
Longtemps après, on en reste hanté comme d’une hallucination des anciens
âges. Mais voici qui nous ramène à l’éternelle et angoissante réalité.
Vieilles ou jeunes, sveltes ou courbées, les «veuves de la mer»
débouchent du porche. L’œil se fatiguerait à les vouloir dénombrer:
elles sont trop. Elles ont soufflé leurs cierges, pour signifier
qu’ainsi s’est éteinte la vie des hommes qu’elles chérissaient. La
physionomie, chez la plupart, est empreinte d’une placide résignation.
Les plus affligées dissimulent leurs larmes sous la cape grise aux plis
flasques et tombants. Elles passent discrètes, les mains
jointes,--immédiatement suivies par les «sauvés».
Le rapprochement n’est point aussi ironique qu’il en a l’air. De ces
«sauvés» d’aujourd’hui combien n’en pleurera-t-on pas au pardon prochain
comme «perdus»! Par un sentiment d’une touchante délicatesse, ils ont
revêtu pour la circonstance les effets qu’ils portaient le jour du
naufrage, au moment où la sainte leur vint en aide et conjura en leur
faveur le péril des flots. Ils sont là dans leur harnais de travail, de
lutte sans merci, le pantalon de toile retroussé sur le caleçon de
laine, la vareuse de drap bleu usée, trouée, mangée par les embruns,
maculée de taches de goudron, le _ciré_ couleur de safran jeté en
travers sur les épaules. Jadis, pour ajouter encore à l’illusion, ils
poussaient le scrupule jusqu’à prendre un bain, tout habillés, au pied
des dunes, et assistaient à la «procession des vœux» le corps ruisselant
d’eau de mer.
Dans leurs rangs figure un équipage au complet. Le mousse marche en
tête. A son cou pend une espèce d’écriteau à moitié pourri, la plaque de
l’embarcation, seule épave qu’ait revomie la tourmente.
Tous ces hommes chantent à haute voix. Leur allégresse néanmoins,
surexcitée chez plus d’un par les libations de la matinée, demeure
sérieuse, presque triste.
--Que voulez-vous? m’a dit l’un d’eux; sainte Anne bénie fait pour nous
ce qu’elle peut et nous l’en remercions de toute notre âme. Mais, tandis
que nous clamons vers elle notre action de grâces, nous entendons là-bas
_l’autre_ qui rit... Et vous savez, quand celle-là vous a lâché une
fois, deux fois, gare à la troisième! On ne triche pas impunément la
mer.
... Le soir descend. Les croix, les bannières viennent de rentrer à
l’église. Aussitôt la dispersion commence. Les chariots s’alignent,
s’ébranlent, partent au grand trot de leurs attelages reposés. Le
torrent des piétons s’écoule par toutes les issues. Le regard suit
longtemps ces minces files sinueuses et bariolées qui serpentent à
travers champs et peu à peu s’égrènent pour enfin disparaître derrière
les lointains assombris.
Les voilures qui recouvraient les tentes gisent à terre. Marie-Ange,
affairée, me crie:
--On lève l’ancre! On cargue!
Sur la plaine dévastée retombe, avec la nuit, le manteau de la solitude.
Les roulottes des saltimbanques et des forains y dressent encore leurs
silhouettes d’arches errantes: demain, elles auront fui à leur tour. Et
la Palude, sous les premiers brouillards d’automne, va redevenir le
funèbre paysage que j’entrevis naguère, peuplé seulement d’un sanctuaire
abandonné et d’une ferme en ruine, en face de la mer hostile, aussi
farouche, aussi indomptée que jamais.