I
La première fois que je visitai le sanctuaire de la Palude, c’était en
hiver. Je m’y rendis de Châteaulin, dans une mauvaise carriole de
paysan. Il faisait un après-midi d’un gris pluvieux qui avait toute la
tristesse d’un crépuscule. L’homme qui conduisait avait une mine couleur
du temps. On ne voyait de lui qu’un grand feutre aux bords cassés et une
limousine bigarrée dont il s’était enveloppé tout le corps comme d’un
burnous. Ni à l’aller ni au retour je ne pus lui arracher une parole. A
chacune de mes questions il se contentait de répondre par un grognement.
S’il ne parlait pas, en revanche il sifflait. Tant que dura le trajet,
il siffla sans désemparer, et toujours le même air, quelque chanson de
pâtre d’une désespérante monotonie. Je crois l’entendre encore. Pour
compagne de voiture j’avais une petite Crozonnaise qui revenait de
Lourdes et que nous devions débarquer dans les parages du Ménez-Hom.
Elle s’obstinait, elle aussi, dans un mutisme farouche, le visage
dissimulé sous la cape d’un épais manteau de bure noire, et, dans les
doigts, un chapelet à gros grains--un souvenir de _là-bas_--dont elle
faisait glisser les dizaines d’un mouvement continu et furtif. La prière
errait sans bruit sur ses lèvres minces. Ses paupières demeuraient
opiniâtrément baissées, sans doute pour ne rien laisser fuir du monde de
visions extatiques qu’elle rapportait de son pèlerinage. Son front
étroit, d’un dessin très pur, était fermé comme d’une barre. J’eusse
souhaité avoir de sa bouche quelques renseignements sur le grand pays
mélancolique--inconnu pour moi--que nous traversions et dont les
moindres détails devaient lui être familiers. Mais je devinai tout de
suite en elle une de ces petites sauvagesses de la côte bretonne pour
qui tout homme habillé en bourgeois, parlât-il leur langue, est un
_étranger_, un être suspect. Je n’eus garde de la troubler dans son
oraison.
Ce fut un singulier voyage, ce que les Bretons appellent «un voyage de
Purgatoire» à cause, sans doute, de l’aspect fantômal que prennent les
lointains sous les ciels bas et troubles, noyés d’eau.
Nous gravîmes d’abord une série de paliers, dans une contrée nue,
hérissée seulement çà et là de pins sombres au feuillage couleur de
suie, derniers survivants d’une forêt décimée. A droite, à gauche,
s’arrondissaient des dos de collines pareils à des tombes immenses des
âges préhistoriques. J’ai su depuis les noms de ces cairns étranges.
Presque tous sont connus sous des vocables de saints; des chapelles se
dressent à leur sommet ou s’accrochent à leurs flancs: petits oratoires
déserts et caducs où trône quelque vieille statue barbare, et dont la
cloche ne s’éveille qu’une fois l’an, pour tinter une basse messe, le
jour du pardon. Si l’on en croit la légende, Gildas lui-même eut sa
cellule sur une de ces hauteurs, Gildas, l’apôtre à la parole véhémente,
le Jérémie de l’émigration bretonne. Sa grande ombre rôde, dit-on,
inapaisée, dans ces parages et il n’est pas rare, durant les nuits de
tempête, qu’on entende gronder sa voix, mêlée au fracas de l’ouragan.
A l’auberge des _Trois Canards_, le véhicule fit halte. Nous étions au
pied du Ménez-Hom. La Crozonnaise descendit, paya sa place au
conducteur, et s’engagea dans la montagne, tandis que nous dévalions
vers la mer. C’étaient maintenant des cultures boisées, des champs
encadrés d’épais talus où apparaissait de temps à autre une toiture de
ferme au centre d’un bouquet de chênes, mais le paysage restait muet et
comme inhabité. Nous traversâmes deux ou trois bourgs, sans voir une
âme, puis de nouveau la terre se dégarnit. Plus d’arbres, nulle trace de
labour. Un souffle âpre nous fouetta le visage; des vols d’oiseaux
blancs passèrent en poussant un cri bizarre, une sorte de glapissement
guttural; le bruit d’une respiration puissante et sauvage s’éleva, et,
par une échancrure des dunes, j’aperçus l’océan. Je lui trouvai une mine
rétrécie, à la fois odieuse et bête, sinistre et pleurarde.
--Nous sommes donc arrivés? demandai-je à l’homme, en le voyant sauter à
bas de son siège.
--Oui, me répondit-il d’un ton bref et sans s’interrompre de siffler.
De fait, la route semblait finir là, devant un porche en ruine donnant
accès dans une cour au fond de laquelle une espèce de manoir de forme
primitive croulait de vétusté. On eût dit un logis abandonné. Mon entrée
mit en fuite une bande de poussins. Le sol de terre battue était jonché
d’outils et d’engins de toute sorte: je dus enjamber une charrue
renversée le soc en l’air; des filets de pêche séchaient suspendus aux
dents d’une herse, le long de la muraille, et des hoyaux, des pioches de
carriers traînaient, pêle-mêle avec des rames, des poulies, des tronçons
de mâts, épaves d’un récent naufrage, sentant le goudron et la saumure.
Je crus m’être trompé, avoir pris la grange pour l’habitation, et je
m’apprêtais à rebrousser chemin, quand vint se planter en face de moi,
échappée je ne sais d’où, une fillette d’une douzaine d’années, figure
hâve aux yeux verts et phosphorescents, qui, posant un doigt sur ses
lèvres, me fit signe de ne point parler.
--Mon père s’assoupit, murmura-t-elle; pour Dieu! donnez-vous garde de
le réveiller.
Elle me montrait à l’autre bout de la pièce un lit clos, le seul meuble
à peu près valide qu’il y eût en ce pauvre intérieur. Une forme humaine
y était couchée, dans une rigidité cadavérique; un linge mouillé
recouvrait le visage; les mains, étendues à plat sur la couette de
balle, étaient souillées de boue et de sang.
--Qu’est-ce qu’il a donc, ton père?
--Avant-hier, comme il revenait du marché, un peu soûl, je pense, la
charrette lui a passé sur le corps. Depuis, il n’a cessé de geindre,
jour et nuit, si ce n’est tout à l’heure quand je lui ai appliqué ce
linge sur la face. C’est le premier repos que je lui vois prendre.
--Et tu n’as pas appelé de médecin?
A cette question si naturelle, la fillette scandalisée eut un bond
d’effarement et, fixant sur moi ses claires prunelles de chatte sauvage:
--Ne sommes-nous pas ici dans la terre de sainte Anne? prononça-t-elle.
Que parlez-vous de médecin? Est-ce que la Mère de la Palude n’est pas la
plus puissante des guérisseuses? Elle saura bien, sans l’aide de
personne, guérir mon père qui est son fermier. J’ai trempé par trois
fois, en récitant trois oraisons, le linge que voilà dans l’eau de la
fontaine sacrée, et vous voyez par vous-même comme déjà sa vertu opère.
Qu’est-il besoin d’autre médicament?
Elle n’avait pas élevé la voix, de crainte de troubler le sommeil du
malade, mais dans son accent vibrait une foi sombre. Peut-être y
perçait-il aussi quelque irritation contre moi, car elle ajouta aussitôt
d’un ton presque hostile:
--Si vous êtes venu pour la clef, vous pouvez aller. La chapelle est
ouverte.
En me dirigeant vers cette chapelle, je m’attendais à trouver une
antique maison de prière enfoncée à demi dans le sable des dunes, un de
ces vieux oratoires de la mer comme j’en avais tant vu le long de la
côte, de Douarnenez à Penmarc’h, avec des murs bas, des fenêtres à ras
de sol, une toiture massive et, pour ainsi dire, râblée, capable de
braver pendant des siècles la colère tumultueuse des vents. Ce fut une
église neuve qui m’apparut. Quand je dis neuve, j’entends de
construction récente, car les choses en Bretagne prennent tout de suite
un air ancien. Le granit des murs, fouetté par la pluie, avait revêtu
des teintes de lave. La porte, en effet, était ouverte. J’entrai. Un
intérieur nu, sans poésie et sans mystère; un jour blafard; la propreté
morne d’une maison bien tenue dont le propriétaire serait constamment en
voyage; çà et là des statues modernes, d’un goût vulgaire et
prétentieux. Je ne laissai pas d’éprouver un désappointement assez vif,
après toutes les merveilles qu’on m’avait contées de ce lieu de
pèlerinage. J’allais sortir: une petite toux chevrotante me fit me
retourner et, dans le bas-côté méridional, j’avisai une forme humaine,
repliée et comme écroulée sur elle-même, au pied d’un pilier. C’était
une de ces vieilles pauvresses dont le type tend à disparaître et qu’on
ne rencontre plus guère qu’aux abords des sources sacrées. Elle priait
devant une image que je n’avais point aperçue. Sur le socle se lisait
cette inscription: _Sainte Anne, 1543_. De bizarres ex-voto pendaient,
accrochés à la muraille: des béquilles, des épaulettes de laine, des
linges maculés, des jambes en cire.
Je fus frappé de l’extraordinaire ressemblance de la suppliante avec la
sainte, l’une en pierre, l’autre pétrifiée à demi. Elles avaient mêmes
traits, même attitude et, dans l’expression, le même navrement, ce
masque de douloureuse résignation si particulier aux visages de vieilles
femmes en ce pays. Leurs accoutrements aussi étaient pareils, cape grise
et jupe rousse, tablier à large _devantière_ venant s’épingler sous les
aisselles. Ce me fut une occasion de constater que le costume local a
peu varié depuis le XVIe siècle. En outre, je saisissais là sur le vif
un des procédés--le plus original peut-être--de l’art breton. C’est dans
leur entourage immédiat, parmi les gens du peuple, dont ils faisaient
partie et au milieu desquels ils travaillaient, que nos imagiers de la
bonne époque prenaient leurs modèles. Ainsi s’expliquent le réalisme
naïf de la plupart des figures sorties de leurs mains, l’intensité de
vie qu’elles respirent, l’empreinte ethnique dont elles sont marquées.
C’est également ce qui fait que les têtes de nos saints paraissent
moulées sur celles de nos paysans et qu’à voir tel chanteur nomade,
debout au seuil d’une chapelle, on se demande si ce n’est point un des
apôtres du porche descendu de son piédestal.
La pauvresse s’était levée à mon approche. Elle tenait un plumeau
rustique, des ramilles de bouleau nouées d’un lien d’écorce, dont elle
se mit à épousseter religieusement les dalles du parquet.
--Savez-vous, lui dis-je, que sainte Anne et vous avez l’air de deux
sœurs.
--Je suis comme elle une aïeule, me répondit-elle, et, comme moi, Dieu
merci! elle est Bretonne.
--Sainte Anne, une Bretonne? En êtes-vous bien sûre, marraine vénérable?
Elle me regarda de son œil de fée, à travers ses longs cils grisonnants;
et, d’un ton de pitié:
--Comme on voit bien que vous êtes de la ville! Les gens de la ville
sont des ignorants; ils nous méprisent, nous autres, gens du dehors,
parce que nous ne savons point lire dans leurs livres, mais, eux, que
sauraient-ils de leur pays, si nous n’étions là pour les renseigner!...
Eh oui! sainte Anne était Bretonne... Allez au château de Moëllien, on
vous montrera la chambre qu’elle habitait, du temps qu’elle était reine
de cette contrée. Car elle fut reine; elle fut même duchesse, ce qui est
un plus beau titre. On la bénissait dans les chaumières, à cause de sa
bonté, de son infinie commisération pour les humbles et pour les
malheureux. Son mari, en revanche, passait pour très dur. Il était
jaloux de sa femme, ne voulait pas qu’elle eût d’enfants. Lorsqu’il
découvrit qu’elle était grosse, il entra dans une grande colère et la
chassa comme une mendiante, en pleine nuit, au cœur de l’hiver, à demi
nue sous une pluie glacée.
»Errante et plaintive, elle marcha devant elle au hasard. Dans l’anse de
Tréfentec, au bas de cette dune, une barque de lumière se balançait
doucement, quoique la mer fût agitée; et à l’arrière de la barque se
tenait un ange blanc, les ailes éployées en guise de voiles.
»L’ange dit à la sainte:
»--Monte, afin que nous appareillions, car les temps sont proches.
»--Où prétendez-vous me conduire? demanda-t-elle.
»Il répondit:
»--Le vent nous mènera. La volonté de Dieu est dans le vent.
»Ils voguèrent du côté de la Judée, prirent terre dans le port de
Jérusalem. Quelques jours plus tard, Anne accouchait d’une fille que
Dieu destinait à être la Vierge. Elle l’éleva pieusement, lui apprit ses
lettres dans un livre de cantiques, et fit d’elle une personne sage de
corps et d’esprit, digne de servir de mère à Jésus. Sa tâche terminée,
comme elle se sentait vieillir, elle implora le ciel, disant:
»--Je me languis de mes Bretons. Qu’avant de mourir je revoie ma
paroisse, la grève, si douce à mes yeux, de la Palude en
Plounévez-Porzay!
»Son vœu fut exaucé. La barque de lumière la revint prendre, avec le
même ange à la barre, seulement il était vêtu de noir, pour signifier à
la sainte son veuvage, le seigneur de Moëllien ayant trépassé dans
l’intervalle.
»Les gens du château, assemblés sur le rivage, accueillirent leur
châtelaine avec de grandes démonstrations de joie, mais elle les
congédia sur-le-champ.
»--Allez! leur enjoignit-elle, allez, et distribuez aux pauvres tous mes
biens.
»Elle avait résolu de finir ses jours terrestres dans la pénitence. Et
désormais elle vécut ici, sur cette dune déserte, en une oraison
perpétuelle. L’éclat de ses yeux rayonnait au loin sur les eaux, comme
une traînée de lune. Aux soirs d’orage, elle était la sauvegarde des
pêcheurs. D’un geste elle apaisait la mer, faisait rentrer les vagues
dans leur lit ainsi qu’une bande de moutons à l’étable.
»Jésus, son petit-fils, entreprit à cause d’elle le voyage de
Basse-Bretagne. Avant de gravir le Calvaire, il vint lui demander sa
bénédiction, accompagné des disciples Pierre et Jean. La séparation fut
cruelle: Anne pleurait des larmes de sang, et Jésus avait beau faire, il
ne réussissait point à la consoler. Finalement il lui dit:
»--Songe, grand’mère, à tes Bretons. Parle! Et, en ton nom, quelque
faveur que ce soit, je suis prêt à la leur accorder.
»La sainte alors essuya ses pleurs.
»--Eh bien! prononça-t-elle, qu’une église me soit consacrée en ce lieu.
Et, aussi loin que sa flèche sera visible, aussi loin que s’entendra le
son de ses cloches, que toute chair malade guérisse, que toute âme,
vivante ou morte, trouve son repos!
»--Il en sera selon ton désir, répondit Jésus.
»Pour mieux appuyer son dire, il planta dans le sable son bâton de
route, et aussitôt des flancs arides de la dune une source jaillit. Elle
coule depuis lors, intarissable; qui boit de son eau, avec dévotion,
sent comme une fraîcheur délicieuse qui lui rajeunit le cœur et circule
à travers ses membres.
»Un soir, il y eut dans le pays un grand deuil. Le ciel se couvrit d’une
brume épaisse; la mer poussa des sanglots presque humains. Sainte Anne
était morte. Les femmes d’alentour vinrent en procession, avec des
pièces de toile fine, pour l’ensevelir. Mais on chercha vainement son
cadavre: nulle part on n’en trouva trace. Ce fut une véritable
consternation. Les anciens murmuraient tristement:
»--Elle est partie pour tout de bon. Elle n’a même pas voulu confier à
notre terre sa dépouille. C’est assurément que quelqu’un de nous, sans
le savoir, lui aura manqué.
»Cette pensée les affligeait. Soudain, le bruit courut que des pécheurs
avaient ramené dans leur senne une pierre sculptée. Quand on eut
débarrassé la pierre des coquillages et des algues qui l’enveloppaient,
chacun reconnut l’image de la sainte. Comme il n’y avait pas en ce
temps-là de chapelle à la Palude, on décida de la transporter à l’église
du bourg. Elle fut donc placée sur un brancard. Elle était si légère que
quatre enfants suffirent à la monter jusqu’à la fontaine. Mais on ne put
jamais la faire aller plus loin. Plus on s’efforçait de la soulever,
plus elle devenait pesante. Les anciens dirent:
»--C’est un signe. Il faut lui bâtir ici sa maison.
»Voilà, mon gentilhomme, la véridique histoire d’Anne de la Palude, en
Plounévez-Porzay. La voilà, telle que je l’ai retenue de ma mère, qui
l’apprit de la sienne, à une époque où les familles se transmettaient
pieusement de mémoire en mémoire les choses du passé.
La bonne vieille, tout en contant, balayait, amassait la poussière par
petits tas, la recueillait à mesure dans le creux de son tablier. Après
m’avoir parlé de la sainte, elle m’entretint de sa vie, à elle, de sa
longue et monotone vie, nue, vide, silencieuse, dépeuplée comme ce
sanctuaire où elle achevait de s’écouler péniblement. C’était effrayant,
c’était tragique, à force de simplicité. Une joie brève, çà et là, une
de ces fleurettes éphémères dont s’étoile au printemps le gazon des
dunes. Quant au reste, des deuils, des glas, et, dominant tout, le bruit
de mâchoires que fait dans les galets la mer broyant ses victimes.
--Je n’ai plus de fils; mes brus sont mortes ou remariées. Je m’assieds
quelquefois aux foyers des autres, mais j’y suis mal à l’aise; leur
flamme ne réchauffe point. Des douaniers compatissants m’ont abandonnée
une des huttes basses où ils ont coutume de s’abriter, la nuit,
lorsqu’ils sont de garde le long de cette côte. J’y couche sur un lit de
varechs. Mais je ne me plais qu’ici. Tous les matins, je vais à la ferme
prendre la clef. Je remplis les fonctions de sacristine: je sonne les
trois angélus; je reçois les pèlerins et je leur fais les honneurs de la
maison; souvent ils me demandent de réciter pour eux des oraisons
spéciales dont je suis à peu près seule à posséder le secret; je les
conduis à la source, je leur verse l’eau dans les manches ou sur la
poitrine, suivant le genre de maladie dont ils sont atteints. Dès qu’ils
se mettent en route pour venir trouver la sainte, j’en suis avertie par
des signes particuliers et surnaturels. Tantôt c’est le bruit d’un pas
invisible dans l’église déserte, tantôt un craquement dans les boiseries
de l’autel, tantôt enfin, quand il s’agit d’un grand vœu, de légères
gouttes de sueur perlant au front de la statue. En général, il n’y a de
monde que le mardi, qui est le jour consacré. Le reste de la semaine, la
Mère de la Palude n’a devant les yeux que ma pauvre vieille face, aussi
délabrée qu’un mur en ruine. Elle me sourit néanmoins, se montre envers
moi pitoyable et douce, m’encourage, me sauve des tristesses où sans
elle je serais noyée. Je lui tiens compagnie de mon mieux. Je cause avec
elle et il me semble qu’elle me répond. Je lui chante les _gwerz_
qu’elle aima, son cantique, le plus beau, je pense, qu’il y ait en notre
langue. Et puis, je nettoie, j’arrose, je balaie. Je recueille les
poussières, j’en donne aux pèlerins des pincées qui, répandues sur les
terres, activeront le travail des semences, préserveront de tout dégât
le blé des hommes et le foin des troupeaux.
Je voulus lui glisser dans la main quelques pièces de monnaie.
--Le tronc est là-bas,--me dit-elle;--moi, je ne suis qu’une servante en
cette demeure, je n’ai pas qualité pour recevoir les offrandes.
Je craignis de l’avoir froissée, mais, au premier mot d’excuse, elle
m’interrompit et, comme je prenais congé:
--Revenez nous voir, mon gentilhomme. Tâchez seulement que ce soit en
été, le dernier dimanche d’août. Alors, vous contemplerez sainte Anne
dans sa gloire. Nulle fête n’est comparable à celle de la Palude, et
celui-là ne sait point ce que c’est qu’un pardon, qui n’a pas assisté,
sous la splendeur du soleil béni, aux merveilles sans égales du pardon
de la Mer.