Aujourd’hui, l’ère de ces hasardeux pèlerinages par mer est heureusement
à peu près close. Il n’y a plus guère que deux ou trois communes où
l’usage s’en soit perpétué. Locquénolé est de ce nombre, et l’on y peut
prendre une idée du spectacle que présentaient autrefois les grands
départs processionnels. Nous sommes descendus, à travers bois, jusqu’à
l’ouverture de l’estuaire où la petite bourgade abrite sous une coupole
de feuillages son port ombreux. Elle est située sur la rive léonnaise,
mais l’âpre Léon expire ici, fait déjà place à la douceur, à la
mansuétude trégorroise. La transition est visible aussi bien dans la
race que dans la nature du sol. On sent une âme plus légère, plus riche
de poésie et de gaieté.
Nous arrivons comme les bateaux s’ébranlent. Leurs pavois multicolores
frémissent dans l’air avec les mille chatoiements d’ailes d’une nuée de
papillons captifs. Tous les bancs sont garnis. Des jeunes filles,
surtout, et des jeunes gens. Des bouts de châles pendent jusqu’à friser
l’eau, le long du bordage. On s’interpelle joyeusement d’une barque à
l’autre:
--Hé! Anaïs, tu mouilles ta frange!
Des rires fusent et s’égrènent. Ce n’est pas sans raison qu’elle est
devenue proverbiale, la belle humeur des «filles de Locquénolé». Elles
vont au pardon comme à une gaillarde aventure de mer et d’amour.
D’aucunes se font un divertissement d’aider aux rameurs, car on attend
d’être en plein chenal pour hisser la voilure. Comme la dernière batelée
défile devant nous, l’homme de barre nous crie:
--Vous n’en êtes pas?
Et, sur notre réponse que nous optons pour la voie de terre:
--Tant pis! fait-il... A vous embarquer parmi mes paroissiennes, vous
eussiez eu double bénédiction.
Les «paroissiennes», alors, de le huer avec une colère feinte, et les
quolibets de pleuvoir, et les rires d’éclater de plus belle. Mais voici
que, barque après barque, la menue flottille entre dans le réseau
veinulé des courants. Il y a soudain comme une accalmie solennelle. On
n’entend plus que le grincement des poulies, le claquement des toiles
qui s’éploient. C’est fini de plaisanter: la vraie traversée commence.
La rigide forme de pierre du _Taureau_, vautrée au centre de la baie,
découpe sur la mer lisse son mufle d’ombre. Il plane sur ce récif autant
de souvenirs sinistres qu’il y a de cormorans noirs qui s’y viennent
percher. C’est un avertisseur sévère. Sa vue suffit à répandre du
sérieux dans les pensées. Les mariniers, maintenant, veillent à leurs
écoutes et les «pardonneuses», tout à l’heure si folâtres, n’ont plus
aux lèvres que des cantiques. Le rythme des voix semble onduler avec le
mouvement des chaloupes et s’épanouir derrière elles dans le remous
élargi de leur sillage.
Nous avons regagné, sur l’autre berge, les hauteurs de Kersélina, que
nous percevons encore l’écho de ces chants lointains auxquels répondent,
de toutes les campagnes d’alentour, des tintements grêles d’angélus,
perlant, comme une rosée de sons clairs, dans le vent matinal. Il n’est,
à trois lieues à la ronde, cloche d’église ou de moutier qui ne se croie
tenue de fêter le pardon de Saint-Jean-du-Doigt à l’égal de son propre
pardon. Ainsi les carillons d’autrefois saluaient au passage le soldat
miraculeux. Rien de plus intime, d’ailleurs, ni de plus discret que ces
musiques aériennes, éparses sur le grand pays ensoleillé. Les pèlerins
les reconnaissent à leur timbre et interprètent leur langage: «C’est par
ici!» dit l’une; «Dépêche-toi!» insiste l’autre; «A Saint-Jean, les
gars! A Saint-Jean, les gars!» marmotte précipitamment une troisième.
Et, peu à peu, du fond des terres, une rumeur sourde va montant. Bruits
de pas et bruits d’oraisons. Il s’est fait comme une levée générale:
toute la contrée s’est mise en marche dans le même sens, attirée par une
sorte d’aimantation. Nous y cédons nous-mêmes, malgré nous, et nous
partons dans la grande chaleur, plus tôt que nous n’en avions dessein.
On ne respire pas impunément la contagion des fièvres sacrées.
Le conducteur de la voiture qui nous emporte est un homme de Plouvorn,
un Léonard très sage et très positif. Mais l’idée qu’il roule vers le
Traoun suffit à éveiller en lui des émotions vagues et comme un
attendrissement ingénu.
--Je n’ai pas revu Saint-Jean depuis l’année de mon tirage au sort, me
conte-t-il en breton. Nous étions treize conscrits qui avions fait vœu
de nous y rendre pieds nus, si nous ramenions un bon numéro. Et treize
nous fûmes à nous mettre en route. Toute la nuit nous voyageâmes, sans
échanger une parole et sans tourner une seule fois la tête. Les brumes
flottantes des prairies marchaient devant nous, comme pour nous indiquer
le chemin. Je n’ai jamais été aussi content de vivre que cette nuit-là.
Nous ne sentions aucune fatigue. La terre et le ciel embaumaient une
odeur suave qui nous rafraîchissait les membres, comme un onguent...
Et il ferme à demi les yeux, pour humer encore l’arome de cette nuit
mystique qui est toute la poésie de son passé... Derrière nous
s’abaissent les verdures profondes suspendues en festons aux deux flancs
de la vallée de Morlaix, tandis qu’à l’opposite, vers le septentrion,
les longs plateaux mouvementés de l’_Armor_ trégorrois étagent leurs
lignes plus sobres. Une dernière cassure abrupte nous en sépare,--la
gorge étrangement secrète et sauvage du Dourdû. La mer, qu’on ne
comptait plus retrouver que sur la côte, fait ici la réapparition la
plus inattendue, la plus soudaine. Car c’est bien de la mer, cette belle
eau glauque qu’on franchit sur un pont rustique et qui se joue entre des
rives fleuries de bruyères ou bordées d’aunes, comme une Sirène égarée
parmi des Oréades. La descente au creux de cet entonnoir est si rapide
qu’il n’y a pas à s’étonner qu’elle ait été cause de plus d’un accident
mortel, ainsi qu’en témoignent des croix érigées de place en place,
comme sur une voie funéraire, et une plaque de marbre encastrée dans un
pignon d’auberge.
En fait d’auberge, il en est une, sur les confins de cette région, au
seuil de laquelle notre attelage s’arrête de lui-même. Que de fois n’y
sommes-nous pas venus, dans l’été de 1898! Elle porte pour enseigne: _A
la bonne rencontre._ C’est un lieu désormais historique dans les annales
des lettres bretonnes. La rénovation du théâtre populaire armoricain eut
là son berceau. Là, dans la vieille maison grise, servant tout ensemble
de métairie, de débit de boissons et de four banal, Thomas Park--_vulgo_
Parkik--conçut le projet hardi de rendre à nos mystères leur ancien
lustre; là, il groupa autour de lui les premiers compagnons bénévoles de
son entreprise; là, durant les loisirs de plusieurs hivers, il les
nourrit de ses leçons et les enflamma de son zèle; de là, enfin, il
devait les mener, un jour, à la conquête des âmes... Depuis le matin, il
nous guette; et il accourt en habits de travail, le visage, les mains
saupoudrés de farine. Il vient de terminer la «fournée»; les tourtes de
pain chaud fument encore sur le parquet de terre battue; des paysannes
se penchent pour les reconnaître, vérifient le sceau spécial dont
chacune est marquée.
--Il me tarde, à moi aussi, d’être sur la route de Saint-Jean! nous dit
Parkik.
Cependant, lorsque nous lui offrons de le prendre avec nous, il refuse
doucement, non sans glisser un furtif coup d’œil vers une toute jeune
fille occupée à choisir son pain, parmi les femmes. Et, d’une voix
hésitante, un peu confuse:
--C’est que, voyez-vous, je suis engagé...
Il y a des épousailles sous roche. S’il ne nous les annonce pas plus
explicitement, c’est qu’il attend, selon l’usage, que le pardon du Feu
les ait consacrées. Pour que les préliminaires deviennent définitifs, ne
faut-il pas avoir bu ensemble aux fontaines saintes, ensemble passé
l’«herbe d’amour» à l’épreuve du Tantad?... A mesure que nous avançons
dans la direction de Plougaznou, nous en croisons sans cesse, de ces
couples de fiancés champêtres, cheminant côte à côte le long des douves,
dans l’ombre courte des talus dont les ajoncs les frôlent de leurs
grands thyrses dorés. L’homme, conformément au code de la galanterie
bretonne, porte le parapluie de la fille, la pointe en l’air. Elle,
vaguement souriante et les yeux baissés, marche comme dans un rêve. Ne
leur demandez pas ce qu’ils se disent: leur conversation est tout
intérieure: en vrais amoureux de Bretagne, «ils ne se parlent qu’en
dedans».
Non moins silencieux, du reste, sont la plupart des pèlerins qui, soit à
pied, soit en chars à bancs, s’échelonnent sur notre parcours.
L’accablement de l’heure y est pour quelque chose. Une atmosphère de feu
pèse sur le sol incandescent, et la poussière de la route brûle comme
une cendre. Les gousses noires des genêts éclatent avec des pétillements
d’incendie. Joignez qu’aux approches du littoral le pays se dénude,
revêt des aspects éblouissants de steppe. Pas un îlot de feuillage où
reposer la vue; rien qui fasse écran. A peine, de-ci, de-là, un maigre
bouquet de pins balançant à la cime de leurs fûts rougeâtres des
panaches aussi inconsistants que des fumées et qu’on dirait volatilisés.
Les ors des landes rutilent, les eaux vaseuses des tourbières ont des
miroitements d’étain fondu. C’est une fureur, une orgie de lumière. Il
n’est pas jusqu’aux rares maisons disséminées dans ces grands espaces,
vieux logis de pierre ou cahutes en pisé, qui ne mêlent une note ardente
à l’embrasement universel. La coutume est, en effet, de les recrépir à
neuf en l’honneur de la fête du Tantad. Toute la semaine, des équipes de
badigeonneurs ont arpenté ces parages. Le lait de chaux a coulé à
pleines seilles. On l’a prodigué aux façades, aux cheminées, à l’ardoise
même ou au glui des toits. Et maintenant les chaumines endimanchées
resplendissent d’une blancheur crue, font penser à des marabouts
algériens sur les Hauts-Plateaux.
Heureusement pour les piétons que d’antiques chapelles votives leur
tiennent en réserve, de distance en distance, d’exquises haltes d’ombre
et d’humide fraîcheur. Closes comme des tombes le reste du temps, il est
entendu qu’elles doivent demeurer ouvertes, jour et nuit, pendant la
période du pèlerinage. Il y règne une demi-obscurité de crypte. Tout le
moisi des siècles pleure le long de leurs murs verdis et, dans les
vasques des bénitiers, frissonnent des plantes fontinales. Nous
visitons, en passant, une de ces chapelles, bâtie sur les ruines d’une
Commanderie de Templiers, au village de Kermoustêr. Quand nos yeux se
sont faits au pâle jour de soupirail qui descend par les lucarnes à
vitraux, nous distinguons de grands corps d’hommes qui, dépoitraillés,
le pantalon troussé jusqu’à mi-jambes, dorment vautrés sur les dalles,
avec leur veste sous la tête, en guise d’oreiller. A l’espèce de chechia
qui les coiffe, à leur profil osseux et mince, à leur nez recourbé en
bec d’oiseau de proie, il est aisé de reconnaître des _Paganiz_, durs
goémonniers de Guissény ou de l’Aber-Vrac’h, issus d’un sang de
naufrageurs. Ils ont dû partir hier de l’extrême Léon et voyager toute
la nuit, aux étoiles. Mais ce n’est là qu’un jeu pour ces éternels
coureurs de grèves. Et puis, que ne feraient-ils pas pour saint Jean!
Leurs pères, dit-on, le priaient en ces termes:
«Jean de Plougaznou, par la vertu de ton doigt aiguise notre vue.
Donne-nous le regard des cormorans, qui perce les ténèbres de la mer et
de la nuit, afin que nous voyions venir de loin l’épave et, de plus loin
encore, le maltôtier[57]».
[57] C’est le nom par lequel on désigne presque toujours en Bretagne
le douanier.