VI

Aujourd’hui, l’ère de ces hasardeux pèlerinages par mer est heureusement

à peu près close. Il n’y a plus guère que deux ou trois communes où

l’usage s’en soit perpétué. Locquénolé est de ce nombre, et l’on y peut

prendre une idée du spectacle que présentaient autrefois les grands

départs processionnels. Nous sommes descendus, à travers bois, jusqu’à

l’ouverture de l’estuaire où la petite bourgade abrite sous une coupole

de feuillages son port ombreux. Elle est située sur la rive léonnaise,

mais l’âpre Léon expire ici, fait déjà place à la douceur, à la

mansuétude trégorroise. La transition est visible aussi bien dans la

race que dans la nature du sol. On sent une âme plus légère, plus riche

de poésie et de gaieté.

Nous arrivons comme les bateaux s’ébranlent. Leurs pavois multicolores

frémissent dans l’air avec les mille chatoiements d’ailes d’une nuée de

papillons captifs. Tous les bancs sont garnis. Des jeunes filles,

surtout, et des jeunes gens. Des bouts de châles pendent jusqu’à friser

l’eau, le long du bordage. On s’interpelle joyeusement d’une barque à

l’autre:

--Hé! Anaïs, tu mouilles ta frange!

Des rires fusent et s’égrènent. Ce n’est pas sans raison qu’elle est

devenue proverbiale, la belle humeur des «filles de Locquénolé». Elles

vont au pardon comme à une gaillarde aventure de mer et d’amour.

D’aucunes se font un divertissement d’aider aux rameurs, car on attend

d’être en plein chenal pour hisser la voilure. Comme la dernière batelée

défile devant nous, l’homme de barre nous crie:

--Vous n’en êtes pas?

Et, sur notre réponse que nous optons pour la voie de terre:

--Tant pis! fait-il... A vous embarquer parmi mes paroissiennes, vous

eussiez eu double bénédiction.

Les «paroissiennes», alors, de le huer avec une colère feinte, et les

quolibets de pleuvoir, et les rires d’éclater de plus belle. Mais voici

que, barque après barque, la menue flottille entre dans le réseau

veinulé des courants. Il y a soudain comme une accalmie solennelle. On

n’entend plus que le grincement des poulies, le claquement des toiles

qui s’éploient. C’est fini de plaisanter: la vraie traversée commence.

La rigide forme de pierre du _Taureau_, vautrée au centre de la baie,

découpe sur la mer lisse son mufle d’ombre. Il plane sur ce récif autant

de souvenirs sinistres qu’il y a de cormorans noirs qui s’y viennent

percher. C’est un avertisseur sévère. Sa vue suffit à répandre du

sérieux dans les pensées. Les mariniers, maintenant, veillent à leurs

écoutes et les «pardonneuses», tout à l’heure si folâtres, n’ont plus

aux lèvres que des cantiques. Le rythme des voix semble onduler avec le

mouvement des chaloupes et s’épanouir derrière elles dans le remous

élargi de leur sillage.

Nous avons regagné, sur l’autre berge, les hauteurs de Kersélina, que

nous percevons encore l’écho de ces chants lointains auxquels répondent,

de toutes les campagnes d’alentour, des tintements grêles d’angélus,

perlant, comme une rosée de sons clairs, dans le vent matinal. Il n’est,

à trois lieues à la ronde, cloche d’église ou de moutier qui ne se croie

tenue de fêter le pardon de Saint-Jean-du-Doigt à l’égal de son propre

pardon. Ainsi les carillons d’autrefois saluaient au passage le soldat

miraculeux. Rien de plus intime, d’ailleurs, ni de plus discret que ces

musiques aériennes, éparses sur le grand pays ensoleillé. Les pèlerins

les reconnaissent à leur timbre et interprètent leur langage: «C’est par

ici!» dit l’une; «Dépêche-toi!» insiste l’autre; «A Saint-Jean, les

gars! A Saint-Jean, les gars!» marmotte précipitamment une troisième.

Et, peu à peu, du fond des terres, une rumeur sourde va montant. Bruits

de pas et bruits d’oraisons. Il s’est fait comme une levée générale:

toute la contrée s’est mise en marche dans le même sens, attirée par une

sorte d’aimantation. Nous y cédons nous-mêmes, malgré nous, et nous

partons dans la grande chaleur, plus tôt que nous n’en avions dessein.

On ne respire pas impunément la contagion des fièvres sacrées.

Le conducteur de la voiture qui nous emporte est un homme de Plouvorn,

un Léonard très sage et très positif. Mais l’idée qu’il roule vers le

Traoun suffit à éveiller en lui des émotions vagues et comme un

attendrissement ingénu.

--Je n’ai pas revu Saint-Jean depuis l’année de mon tirage au sort, me

conte-t-il en breton. Nous étions treize conscrits qui avions fait vœu

de nous y rendre pieds nus, si nous ramenions un bon numéro. Et treize

nous fûmes à nous mettre en route. Toute la nuit nous voyageâmes, sans

échanger une parole et sans tourner une seule fois la tête. Les brumes

flottantes des prairies marchaient devant nous, comme pour nous indiquer

le chemin. Je n’ai jamais été aussi content de vivre que cette nuit-là.

Nous ne sentions aucune fatigue. La terre et le ciel embaumaient une

odeur suave qui nous rafraîchissait les membres, comme un onguent...

Et il ferme à demi les yeux, pour humer encore l’arome de cette nuit

mystique qui est toute la poésie de son passé... Derrière nous

s’abaissent les verdures profondes suspendues en festons aux deux flancs

de la vallée de Morlaix, tandis qu’à l’opposite, vers le septentrion,

les longs plateaux mouvementés de l’_Armor_ trégorrois étagent leurs

lignes plus sobres. Une dernière cassure abrupte nous en sépare,--la

gorge étrangement secrète et sauvage du Dourdû. La mer, qu’on ne

comptait plus retrouver que sur la côte, fait ici la réapparition la

plus inattendue, la plus soudaine. Car c’est bien de la mer, cette belle

eau glauque qu’on franchit sur un pont rustique et qui se joue entre des

rives fleuries de bruyères ou bordées d’aunes, comme une Sirène égarée

parmi des Oréades. La descente au creux de cet entonnoir est si rapide

qu’il n’y a pas à s’étonner qu’elle ait été cause de plus d’un accident

mortel, ainsi qu’en témoignent des croix érigées de place en place,

comme sur une voie funéraire, et une plaque de marbre encastrée dans un

pignon d’auberge.

En fait d’auberge, il en est une, sur les confins de cette région, au

seuil de laquelle notre attelage s’arrête de lui-même. Que de fois n’y

sommes-nous pas venus, dans l’été de 1898! Elle porte pour enseigne: _A

la bonne rencontre._ C’est un lieu désormais historique dans les annales

des lettres bretonnes. La rénovation du théâtre populaire armoricain eut

là son berceau. Là, dans la vieille maison grise, servant tout ensemble

de métairie, de débit de boissons et de four banal, Thomas Park--_vulgo_

Parkik--conçut le projet hardi de rendre à nos mystères leur ancien

lustre; là, il groupa autour de lui les premiers compagnons bénévoles de

son entreprise; là, durant les loisirs de plusieurs hivers, il les

nourrit de ses leçons et les enflamma de son zèle; de là, enfin, il

devait les mener, un jour, à la conquête des âmes... Depuis le matin, il

nous guette; et il accourt en habits de travail, le visage, les mains

saupoudrés de farine. Il vient de terminer la «fournée»; les tourtes de

pain chaud fument encore sur le parquet de terre battue; des paysannes

se penchent pour les reconnaître, vérifient le sceau spécial dont

chacune est marquée.

--Il me tarde, à moi aussi, d’être sur la route de Saint-Jean! nous dit

Parkik.

Cependant, lorsque nous lui offrons de le prendre avec nous, il refuse

doucement, non sans glisser un furtif coup d’œil vers une toute jeune

fille occupée à choisir son pain, parmi les femmes. Et, d’une voix

hésitante, un peu confuse:

--C’est que, voyez-vous, je suis engagé...

Il y a des épousailles sous roche. S’il ne nous les annonce pas plus

explicitement, c’est qu’il attend, selon l’usage, que le pardon du Feu

les ait consacrées. Pour que les préliminaires deviennent définitifs, ne

faut-il pas avoir bu ensemble aux fontaines saintes, ensemble passé

l’«herbe d’amour» à l’épreuve du Tantad?... A mesure que nous avançons

dans la direction de Plougaznou, nous en croisons sans cesse, de ces

couples de fiancés champêtres, cheminant côte à côte le long des douves,

dans l’ombre courte des talus dont les ajoncs les frôlent de leurs

grands thyrses dorés. L’homme, conformément au code de la galanterie

bretonne, porte le parapluie de la fille, la pointe en l’air. Elle,

vaguement souriante et les yeux baissés, marche comme dans un rêve. Ne

leur demandez pas ce qu’ils se disent: leur conversation est tout

intérieure: en vrais amoureux de Bretagne, «ils ne se parlent qu’en

dedans».

Non moins silencieux, du reste, sont la plupart des pèlerins qui, soit à

pied, soit en chars à bancs, s’échelonnent sur notre parcours.

L’accablement de l’heure y est pour quelque chose. Une atmosphère de feu

pèse sur le sol incandescent, et la poussière de la route brûle comme

une cendre. Les gousses noires des genêts éclatent avec des pétillements

d’incendie. Joignez qu’aux approches du littoral le pays se dénude,

revêt des aspects éblouissants de steppe. Pas un îlot de feuillage où

reposer la vue; rien qui fasse écran. A peine, de-ci, de-là, un maigre

bouquet de pins balançant à la cime de leurs fûts rougeâtres des

panaches aussi inconsistants que des fumées et qu’on dirait volatilisés.

Les ors des landes rutilent, les eaux vaseuses des tourbières ont des

miroitements d’étain fondu. C’est une fureur, une orgie de lumière. Il

n’est pas jusqu’aux rares maisons disséminées dans ces grands espaces,

vieux logis de pierre ou cahutes en pisé, qui ne mêlent une note ardente

à l’embrasement universel. La coutume est, en effet, de les recrépir à

neuf en l’honneur de la fête du Tantad. Toute la semaine, des équipes de

badigeonneurs ont arpenté ces parages. Le lait de chaux a coulé à

pleines seilles. On l’a prodigué aux façades, aux cheminées, à l’ardoise

même ou au glui des toits. Et maintenant les chaumines endimanchées

resplendissent d’une blancheur crue, font penser à des marabouts

algériens sur les Hauts-Plateaux.

Heureusement pour les piétons que d’antiques chapelles votives leur

tiennent en réserve, de distance en distance, d’exquises haltes d’ombre

et d’humide fraîcheur. Closes comme des tombes le reste du temps, il est

entendu qu’elles doivent demeurer ouvertes, jour et nuit, pendant la

période du pèlerinage. Il y règne une demi-obscurité de crypte. Tout le

moisi des siècles pleure le long de leurs murs verdis et, dans les

vasques des bénitiers, frissonnent des plantes fontinales. Nous

visitons, en passant, une de ces chapelles, bâtie sur les ruines d’une

Commanderie de Templiers, au village de Kermoustêr. Quand nos yeux se

sont faits au pâle jour de soupirail qui descend par les lucarnes à

vitraux, nous distinguons de grands corps d’hommes qui, dépoitraillés,

le pantalon troussé jusqu’à mi-jambes, dorment vautrés sur les dalles,

avec leur veste sous la tête, en guise d’oreiller. A l’espèce de chechia

qui les coiffe, à leur profil osseux et mince, à leur nez recourbé en

bec d’oiseau de proie, il est aisé de reconnaître des _Paganiz_, durs

goémonniers de Guissény ou de l’Aber-Vrac’h, issus d’un sang de

naufrageurs. Ils ont dû partir hier de l’extrême Léon et voyager toute

la nuit, aux étoiles. Mais ce n’est là qu’un jeu pour ces éternels

coureurs de grèves. Et puis, que ne feraient-ils pas pour saint Jean!

Leurs pères, dit-on, le priaient en ces termes:

«Jean de Plougaznou, par la vertu de ton doigt aiguise notre vue.

Donne-nous le regard des cormorans, qui perce les ténèbres de la mer et

de la nuit, afin que nous voyions venir de loin l’épave et, de plus loin

encore, le maltôtier[57]».

[57] C’est le nom par lequel on désigne presque toujours en Bretagne

le douanier.

Au pays des pardons · 第 32 / 47 题