Les «grâces» terminées, Yaouank-coz décrocha une de ces énormes
lanternes que les rouliers ont coutume de suspendre à l’avant de leurs
charrettes, et, l’ayant allumée, il m’invita à le suivre. La cohue des
mendiants s’ébranla derrière nous. La nuit était d’un gris d’ardoise,
criblée de menues étoiles. Nous traversâmes la cour. Les pas
s’étouffaient dans le fumier mou dont elle était jonchée. Yaouank tenait
le fanal élevé au-dessus de sa tête, criait: «Par ici!... Attention à
cette mare!...» Des portes s’ouvrirent dans des bâtiments bas groupés
comme les chaumières d’un hameau, et des souffles d’étuves nous
frappèrent au visage. Nous étions auprès des étables. Les mendiants y
pénétrèrent à la queue leu-leu, sans bruit; on y avait étendu pour eux
une litière de paille fraîche. Les plus ingambes grimpèrent à l’échelle
qui menait au grenier des fourrages. Les vaches, étonnées, meuglaient
doucement. Du dehors, on voyait aller et venir, tantôt dans le
rez-de-chaussée, tantôt sous les combles, la grosse lanterne vigilante
du vieux fermier; il ne se fiait qu’à lui-même pour s’assurer que chacun
avait son gîte, admonestait celui-ci, installait celui-là, avait l’œil
surtout à ce qu’il n’y eût point de promiscuités équivoques.
En rentrant au manoir, nous trouvâmes Baptiste dormant, coudes allongés
sur la table.
--Si vous désirez en faire autant,--me dit notre hôte,--voilà mon lit...
Oh! vous ne m’en priverez pas. Je suis de quart jusqu’à demain... Je
connais de longue date les pauvres que j’héberge: il n’y a pas de
malhonnêtes gens parmi eux, mais il peut y avoir des imprudents. La
tentation de la pipe est forte, et il suffit d’une étincelle pour causer
un malheur.
--Je vous demande en ce cas la permission de veiller avec vous.
--Katik, fais-nous un feu de purgatoire, qui nous réchauffe et ne nous
brûle pas. Un peu de bois et beaucoup de mottes!
La servante exécuta prestement l’ordre du maître, puis s’alla coucher.
Nous restâmes seuls, assis de part et d’autre du foyer, les pieds à la
braise qui couvait sous un épais amas de tourbe. Le silence était vaste
et bruissait néanmoins, comme si tous les grands souvenirs dont cette
demeure est pleine y eussent tourbillonné en vols mystérieux.
--Voyons, Yaouank,--commençai-je,--est-ce vrai, ce que l’on m’a
raconté?...
--Vous voulez parler du «miracle de la soupe», n’est-ce pas?...
Écoutez-moi bien: je ne suis pas un savant,--tant s’en faut,--mais je ne
suis pas un imbécile non plus... Non, là, franchement, je ne pense pas
qu’il vienne à l’idée de personne de me prendre pour un imbécile... Or,
ce à quoi vous faites allusion, je l’ai vu, vu avec ces yeux que j’ai
dans la tête et qui sont ceux d’un homme qui voit clair... On a dit, je
le sais, on a dit que j’étais saoul, ce soir-là... Ce soir-là! En
vérité, autant dire ce soir!... Saoul! Avec quatre-vingts gueux chez
moi, comme aujourd’hui, roulés dans la litière de mes étables et dans le
foin de mes greniers!... J’eusse donc été bête trois fois!
Du reste, voici la chose, très simplement, comme elle s’est passée.
Dix-huitième jour de mai,--la date où nous sommes. Toute la semaine il
avait plu à verse, sans discontinuer. Les chemins, aux abords d’ici,
n’étaient que fondrières: quant aux champs que traversent les sentiers
de pèlerinage, l’herbe y nageait. Et, le matin, il pleuvait encore; et,
toute l’après-dînée, il plut, il plut à torrents. Ma ménagère--Dieu ait
son âme! car elle est morte depuis--se disposait cependant à apprêter le
souper des pauvres dans le grand _pot-de-fer_, comme de coutume.
--Oh! fis-je, si tu m’en crois, tu ne mettras au feu que la petite
marmite. Par ce temps-là nous n’aurons personne.
Je fus obéi. On ne mit au feu que la petite marmite, laquelle était à
peine d’une capacité de vingt écuellées. A la tombée de la nuit, il
avait paru trois hôtes, des gens du voisinage; nous les invitâmes à
s’asseoir à table, avec nous, et notre intention était de les garder
aussi à coucher dans la maison. Déjà la servante avait poussé les
verrous. On s’était groupé autour de l’âtre, et l’on devisait
paisiblement en attendant de dire les _grâces_... Tout à coup: dao! dao!
sur la porte.
--Encore un,--pensâmes-nous,--à qui l’intempérie n’a pas fait peur!
Ma femme courut ouvrir.
--Jésus-Maria! s’écria-t-elle en joignant les mains, comme il y en a!
comme il y en a!
Nous vîmes entrer un flot de monde. Et, après ceux-ci, il en parut
d’autres, puis d’autres encore. La cuisine fut bientôt pleine. Tous nos
mendiants habituels étaient là, ceux de Pleumeur et ceux de Trédarzec,
ceux de Penvénan, du Trévou, de Kermaria-Sulard... Et parmi eux beaucoup
de figures inconnues, des pèlerins nouveaux, venus du fin fond du pays,
de Ploumilliau, de Trédrèz, et même de Pleslin! Ils faisaient pitié à
regarder, trempés jusqu’aux os, avec des mines si lamentables! Ah! qu’un
peu de bonne soupe chaude leur eût fait du bien!... Et voilà justement
qu’il n’en restait plus... Quelques cuillerées peut-être... J’étais
furieux contre moi-même. Mais aussi est-ce que je pouvais prévoir!...
Les pauvres gens tournaient vers la cheminée des yeux ardents. Je me
levai et je leur dis:
--Il ne faut point nous en vouloir: c’est la première fois que ceci nous
arrive. Il faisait un temps si affreux que nous ne vous attendions pas.
Je le regrette de tout mon cœur, mais nous n’avons pas préparé de soupe
pour vous.
Une grande stupeur se peignit sur tous les visages, et il y eut un
silence triste... Alors, un homme se détacha de la bande; la buée qui
s’élevait des hardes mouillées était si épaisse que je ne pus distinguer
nettement ses traits. Il mit un pied sur la pierre de l’âtre, ôta le
couvercle de la marmite, se pencha au-dessus, et prononça d’une voix
ferme et douce:
--Avec ce qui reste de bouillon, on peut toujours réconforter les plus
malades.
Et, ayant dit, il se retira à l’écart. Sa parole nous en imposa. Ma
femme se mit à tailler les crêpes dans les écuelles. Et les pauvres de
défiler devant le foyer,--comme tantôt. La servante versait le bouillon
à mesure. Un, deux... cinq... dix malheureux se présentèrent à tour de
rôle; la marmite semblait inépuisable. Vingt autres passèrent, et puis
vingt autres; la servante continuait à verser. Ma femme était devenue
toute pâle d’émotion; elle ne suffisait plus à sa tâche, si fort qu’elle
se dépêchât; un des valets dut lui venir en aide. Moi, j’éprouvais une
sorte d’angoisse. Tous, nous avions le sentiment que nous assistions à
quelque chose d’extraordinaire, de surnaturel, et nous retenions nos
haleines, n’osant respirer. L’oppression du miracle était sur nous...
Pas un pauvre, je vous l’affirme, ne s’alla coucher sans souper... Voilà
ce que j’ai vu, il y a de cela aujourd’hui quinze ans.
Quand je cherchai des yeux l’homme qui avait parlé, il avait disparu. Je
demandai qui il était: personne ne le connaissait. Une vieille dit:
--Comme je longeais le cimetière du bourg, je l’ai aperçu franchissant
l’échalier, et, dès lors, il a marché à côté de moi. Deux fois il m’a
tendu la main pour sauter des mares. Je crois bien qu’il portait une
tonsure, car son crâne était tout blanc sous la pluie.
Elle n’ajouta rien de plus, mais chacun demeura convaincu que le
mendiant étrange n’était autre qu’Yves Héloury, l’antique seigneur de ce
lieu. Vous en penserez ce qu’il vous plaira. Mais, je vous le répète,
voilà ce que j’ai vu. Et beaucoup d’autres sont vivants, qui pourraient
en témoigner.
Yaouank-coz heurta sa pipe à l’ongle de son pouce, pour en secouer la
cendre, et parut s’absorber dans ses souvenirs. Je m’abstins, il va sans
dire, de toute réflexion... Baptiste ronflait sur la table. Le balancier
de l’horloge allait et venait avec de grands coups sourds, fendant
l’heure, en quelque sorte, comme un bûcheron son bois. A force
d’entendre ce bruit obsédant et régulier, je finis par m’assoupir à mon
tour, la nuque appuyée au lit de saint Yves, le cerveau hanté
d’hallucinations confuses où des pauvres, amarrés à des flèches
d’églises, mangeaient de la soupe en des écuelles d’or.
... C’est dimanche. Les cloches du Minihy égrènent de jolis sons clairs.
Le pâle sourire de l’aube argente le ciel. Groupés dans la cour, à
l’entour du puits, les mendiants achèvent leurs ablutions matinales. Sur
le toit du colombier, dans le courtil, des pigeons lustrent leurs ailes.
Un garçon de ferme, les jambes nues, mène ses chevaux à l’abreuvoir.
L’air est frais, léger, avec des transparences bleuâtres qui idéalisent
toutes choses. Rien n’a dû changer dans cet horizon depuis les temps où
y vécut saint Yves. La rivière dort, à marée haute, en une nappe d’eau
blondissante, encadrée d’arbres nains dont la chevelure baigne dans le
flot. Des coteaux se succèdent, et s’échelonnent, et fuient, telles que
des houles de terres fécondes berçant des villages, des parcs, des
vergers, de vastes cultures morcelées à l’infini. Dans la grise lumière
des lointains, la silhouette du Goëlo s’estompe délicatement, hérissée
de pins grêles aux panaches effrangés et flottants comme la fumée d’un
vapeur qui passe.
... A l’église. On vient de célébrer la basse messe; l’air est imprégné
de l’odeur des cires ardentes. De minuscules navires aux gréements
compliqués pendent aux poutres. Des femmes prient, le front dans les
mains; beaucoup portent le manteau de deuil, d’étoffe noire, luisante,
tombant à plis harmonieux. Quelques «pèlerines» déguenillées rôdent le
long des murs, avec de perpétuelles génuflexions et d’incessants signes
de croix. Sur l’une des parois de la nef se lit le _testament_ d’Yves de
Kervarzin, où la paroisse du Minihy et les pauvres de toute la Bretagne
figurent comme principaux légataires. Il fut transcrit là, dit-on, par
les soins d’une pieuse demoiselle qui avait à expier un gros péché de
jeunesse[26].
[26] Celui d’avoir représenté la déesse Raison dans un cortège
officiel, à Tréguier, sous la Terreur.
Dans le cimetière, jouxte le grand portail, est une tombe sculptée,
d’aspect modeste et sans inscription. Une ouverture en forme de voûte la
traverse de part en part, dans le sens de la largeur. Les pèlerins s’y
glissent en rampant sur les mains et sur les genoux. D’aucuns baisent à
pleines lèvres la dalle funéraire. Quand ils se relèvent, ils ont la
face souillée de boue, mais radieuse; ils ont puisé à ce rude contact
une sorte d’énergie sacrée; la vertu vivifiante d’Yves Héloury a passé
en eux. Car c’est ici qu’il repose,--n’en doutez point,--c’est ici que
repose l’ami des pauvres qui voulut être enterré pauvrement. Ici
seulement se peut respirer le parfum de son âme douce, dans cette
atmosphère embaumée d’odeurs champêtres et de salure marine. Les gens de
Tréguier lui ont édifié dans leur cathédrale un magnifique cénotaphe. Là
iront prier les riches, ceux qui recherchent le luxe et les beautés
factices de l’art jusque dans les objets de leur dévotion. Mais la foule
des humbles ne désertera jamais les petits sentiers du Minihy. Toujours
on les verra serpenter en longues «théories» pieuses et murmurantes vers
la colline ensoleillée que baigne le Jaudy et où la grâce, la mansuétude
de saint Yves sont restées comme empreintes dans le paisible sourire des
choses.