VII

Les «grâces» terminées, Yaouank-coz décrocha une de ces énormes

lanternes que les rouliers ont coutume de suspendre à l’avant de leurs

charrettes, et, l’ayant allumée, il m’invita à le suivre. La cohue des

mendiants s’ébranla derrière nous. La nuit était d’un gris d’ardoise,

criblée de menues étoiles. Nous traversâmes la cour. Les pas

s’étouffaient dans le fumier mou dont elle était jonchée. Yaouank tenait

le fanal élevé au-dessus de sa tête, criait: «Par ici!... Attention à

cette mare!...» Des portes s’ouvrirent dans des bâtiments bas groupés

comme les chaumières d’un hameau, et des souffles d’étuves nous

frappèrent au visage. Nous étions auprès des étables. Les mendiants y

pénétrèrent à la queue leu-leu, sans bruit; on y avait étendu pour eux

une litière de paille fraîche. Les plus ingambes grimpèrent à l’échelle

qui menait au grenier des fourrages. Les vaches, étonnées, meuglaient

doucement. Du dehors, on voyait aller et venir, tantôt dans le

rez-de-chaussée, tantôt sous les combles, la grosse lanterne vigilante

du vieux fermier; il ne se fiait qu’à lui-même pour s’assurer que chacun

avait son gîte, admonestait celui-ci, installait celui-là, avait l’œil

surtout à ce qu’il n’y eût point de promiscuités équivoques.

En rentrant au manoir, nous trouvâmes Baptiste dormant, coudes allongés

sur la table.

--Si vous désirez en faire autant,--me dit notre hôte,--voilà mon lit...

Oh! vous ne m’en priverez pas. Je suis de quart jusqu’à demain... Je

connais de longue date les pauvres que j’héberge: il n’y a pas de

malhonnêtes gens parmi eux, mais il peut y avoir des imprudents. La

tentation de la pipe est forte, et il suffit d’une étincelle pour causer

un malheur.

--Je vous demande en ce cas la permission de veiller avec vous.

--Katik, fais-nous un feu de purgatoire, qui nous réchauffe et ne nous

brûle pas. Un peu de bois et beaucoup de mottes!

La servante exécuta prestement l’ordre du maître, puis s’alla coucher.

Nous restâmes seuls, assis de part et d’autre du foyer, les pieds à la

braise qui couvait sous un épais amas de tourbe. Le silence était vaste

et bruissait néanmoins, comme si tous les grands souvenirs dont cette

demeure est pleine y eussent tourbillonné en vols mystérieux.

--Voyons, Yaouank,--commençai-je,--est-ce vrai, ce que l’on m’a

raconté?...

--Vous voulez parler du «miracle de la soupe», n’est-ce pas?...

Écoutez-moi bien: je ne suis pas un savant,--tant s’en faut,--mais je ne

suis pas un imbécile non plus... Non, là, franchement, je ne pense pas

qu’il vienne à l’idée de personne de me prendre pour un imbécile... Or,

ce à quoi vous faites allusion, je l’ai vu, vu avec ces yeux que j’ai

dans la tête et qui sont ceux d’un homme qui voit clair... On a dit, je

le sais, on a dit que j’étais saoul, ce soir-là... Ce soir-là! En

vérité, autant dire ce soir!... Saoul! Avec quatre-vingts gueux chez

moi, comme aujourd’hui, roulés dans la litière de mes étables et dans le

foin de mes greniers!... J’eusse donc été bête trois fois!

Du reste, voici la chose, très simplement, comme elle s’est passée.

Dix-huitième jour de mai,--la date où nous sommes. Toute la semaine il

avait plu à verse, sans discontinuer. Les chemins, aux abords d’ici,

n’étaient que fondrières: quant aux champs que traversent les sentiers

de pèlerinage, l’herbe y nageait. Et, le matin, il pleuvait encore; et,

toute l’après-dînée, il plut, il plut à torrents. Ma ménagère--Dieu ait

son âme! car elle est morte depuis--se disposait cependant à apprêter le

souper des pauvres dans le grand _pot-de-fer_, comme de coutume.

--Oh! fis-je, si tu m’en crois, tu ne mettras au feu que la petite

marmite. Par ce temps-là nous n’aurons personne.

Je fus obéi. On ne mit au feu que la petite marmite, laquelle était à

peine d’une capacité de vingt écuellées. A la tombée de la nuit, il

avait paru trois hôtes, des gens du voisinage; nous les invitâmes à

s’asseoir à table, avec nous, et notre intention était de les garder

aussi à coucher dans la maison. Déjà la servante avait poussé les

verrous. On s’était groupé autour de l’âtre, et l’on devisait

paisiblement en attendant de dire les _grâces_... Tout à coup: dao! dao!

sur la porte.

--Encore un,--pensâmes-nous,--à qui l’intempérie n’a pas fait peur!

Ma femme courut ouvrir.

--Jésus-Maria! s’écria-t-elle en joignant les mains, comme il y en a!

comme il y en a!

Nous vîmes entrer un flot de monde. Et, après ceux-ci, il en parut

d’autres, puis d’autres encore. La cuisine fut bientôt pleine. Tous nos

mendiants habituels étaient là, ceux de Pleumeur et ceux de Trédarzec,

ceux de Penvénan, du Trévou, de Kermaria-Sulard... Et parmi eux beaucoup

de figures inconnues, des pèlerins nouveaux, venus du fin fond du pays,

de Ploumilliau, de Trédrèz, et même de Pleslin! Ils faisaient pitié à

regarder, trempés jusqu’aux os, avec des mines si lamentables! Ah! qu’un

peu de bonne soupe chaude leur eût fait du bien!... Et voilà justement

qu’il n’en restait plus... Quelques cuillerées peut-être... J’étais

furieux contre moi-même. Mais aussi est-ce que je pouvais prévoir!...

Les pauvres gens tournaient vers la cheminée des yeux ardents. Je me

levai et je leur dis:

--Il ne faut point nous en vouloir: c’est la première fois que ceci nous

arrive. Il faisait un temps si affreux que nous ne vous attendions pas.

Je le regrette de tout mon cœur, mais nous n’avons pas préparé de soupe

pour vous.

Une grande stupeur se peignit sur tous les visages, et il y eut un

silence triste... Alors, un homme se détacha de la bande; la buée qui

s’élevait des hardes mouillées était si épaisse que je ne pus distinguer

nettement ses traits. Il mit un pied sur la pierre de l’âtre, ôta le

couvercle de la marmite, se pencha au-dessus, et prononça d’une voix

ferme et douce:

--Avec ce qui reste de bouillon, on peut toujours réconforter les plus

malades.

Et, ayant dit, il se retira à l’écart. Sa parole nous en imposa. Ma

femme se mit à tailler les crêpes dans les écuelles. Et les pauvres de

défiler devant le foyer,--comme tantôt. La servante versait le bouillon

à mesure. Un, deux... cinq... dix malheureux se présentèrent à tour de

rôle; la marmite semblait inépuisable. Vingt autres passèrent, et puis

vingt autres; la servante continuait à verser. Ma femme était devenue

toute pâle d’émotion; elle ne suffisait plus à sa tâche, si fort qu’elle

se dépêchât; un des valets dut lui venir en aide. Moi, j’éprouvais une

sorte d’angoisse. Tous, nous avions le sentiment que nous assistions à

quelque chose d’extraordinaire, de surnaturel, et nous retenions nos

haleines, n’osant respirer. L’oppression du miracle était sur nous...

Pas un pauvre, je vous l’affirme, ne s’alla coucher sans souper... Voilà

ce que j’ai vu, il y a de cela aujourd’hui quinze ans.

Quand je cherchai des yeux l’homme qui avait parlé, il avait disparu. Je

demandai qui il était: personne ne le connaissait. Une vieille dit:

--Comme je longeais le cimetière du bourg, je l’ai aperçu franchissant

l’échalier, et, dès lors, il a marché à côté de moi. Deux fois il m’a

tendu la main pour sauter des mares. Je crois bien qu’il portait une

tonsure, car son crâne était tout blanc sous la pluie.

Elle n’ajouta rien de plus, mais chacun demeura convaincu que le

mendiant étrange n’était autre qu’Yves Héloury, l’antique seigneur de ce

lieu. Vous en penserez ce qu’il vous plaira. Mais, je vous le répète,

voilà ce que j’ai vu. Et beaucoup d’autres sont vivants, qui pourraient

en témoigner.

Yaouank-coz heurta sa pipe à l’ongle de son pouce, pour en secouer la

cendre, et parut s’absorber dans ses souvenirs. Je m’abstins, il va sans

dire, de toute réflexion... Baptiste ronflait sur la table. Le balancier

de l’horloge allait et venait avec de grands coups sourds, fendant

l’heure, en quelque sorte, comme un bûcheron son bois. A force

d’entendre ce bruit obsédant et régulier, je finis par m’assoupir à mon

tour, la nuque appuyée au lit de saint Yves, le cerveau hanté

d’hallucinations confuses où des pauvres, amarrés à des flèches

d’églises, mangeaient de la soupe en des écuelles d’or.

... C’est dimanche. Les cloches du Minihy égrènent de jolis sons clairs.

Le pâle sourire de l’aube argente le ciel. Groupés dans la cour, à

l’entour du puits, les mendiants achèvent leurs ablutions matinales. Sur

le toit du colombier, dans le courtil, des pigeons lustrent leurs ailes.

Un garçon de ferme, les jambes nues, mène ses chevaux à l’abreuvoir.

L’air est frais, léger, avec des transparences bleuâtres qui idéalisent

toutes choses. Rien n’a dû changer dans cet horizon depuis les temps où

y vécut saint Yves. La rivière dort, à marée haute, en une nappe d’eau

blondissante, encadrée d’arbres nains dont la chevelure baigne dans le

flot. Des coteaux se succèdent, et s’échelonnent, et fuient, telles que

des houles de terres fécondes berçant des villages, des parcs, des

vergers, de vastes cultures morcelées à l’infini. Dans la grise lumière

des lointains, la silhouette du Goëlo s’estompe délicatement, hérissée

de pins grêles aux panaches effrangés et flottants comme la fumée d’un

vapeur qui passe.

... A l’église. On vient de célébrer la basse messe; l’air est imprégné

de l’odeur des cires ardentes. De minuscules navires aux gréements

compliqués pendent aux poutres. Des femmes prient, le front dans les

mains; beaucoup portent le manteau de deuil, d’étoffe noire, luisante,

tombant à plis harmonieux. Quelques «pèlerines» déguenillées rôdent le

long des murs, avec de perpétuelles génuflexions et d’incessants signes

de croix. Sur l’une des parois de la nef se lit le _testament_ d’Yves de

Kervarzin, où la paroisse du Minihy et les pauvres de toute la Bretagne

figurent comme principaux légataires. Il fut transcrit là, dit-on, par

les soins d’une pieuse demoiselle qui avait à expier un gros péché de

jeunesse[26].

[26] Celui d’avoir représenté la déesse Raison dans un cortège

officiel, à Tréguier, sous la Terreur.

Dans le cimetière, jouxte le grand portail, est une tombe sculptée,

d’aspect modeste et sans inscription. Une ouverture en forme de voûte la

traverse de part en part, dans le sens de la largeur. Les pèlerins s’y

glissent en rampant sur les mains et sur les genoux. D’aucuns baisent à

pleines lèvres la dalle funéraire. Quand ils se relèvent, ils ont la

face souillée de boue, mais radieuse; ils ont puisé à ce rude contact

une sorte d’énergie sacrée; la vertu vivifiante d’Yves Héloury a passé

en eux. Car c’est ici qu’il repose,--n’en doutez point,--c’est ici que

repose l’ami des pauvres qui voulut être enterré pauvrement. Ici

seulement se peut respirer le parfum de son âme douce, dans cette

atmosphère embaumée d’odeurs champêtres et de salure marine. Les gens de

Tréguier lui ont édifié dans leur cathédrale un magnifique cénotaphe. Là

iront prier les riches, ceux qui recherchent le luxe et les beautés

factices de l’art jusque dans les objets de leur dévotion. Mais la foule

des humbles ne désertera jamais les petits sentiers du Minihy. Toujours

on les verra serpenter en longues «théories» pieuses et murmurantes vers

la colline ensoleillée que baigne le Jaudy et où la grâce, la mansuétude

de saint Yves sont restées comme empreintes dans le paisible sourire des

choses.

Au pays des pardons · 第 18 / 47 题