A M. James Darmesteter.
I
Saint Yves est le dernier en date et, si je ne me trompe, le seul
canonisé de nos saints d’origine bretonne[6]. Il est aussi à peu près le
seul dont la réputation ait franchi les limites de la province. Un an
après sa canonisation, il avait à Paris, rue Saint-Jacques, une chapelle
ou collégiale qui a subsisté jusqu’en 1823. Au XIe siècle, on lui
bâtissait au cœur même de Rome une église avec cette dédicace: _Divo
Yvoni Trecorensi_; et, plus tard, dans la même ville, on vit se fonder
sous son patronage des confréries d’hommes de justice qui pourvoyaient,
par une sorte d’assistance judiciaire, à la défense des pauvres et des
petits. Angers, Chartres, Évreux, Dijon lui consacrèrent des autels. A
Pau, le parlement faisait, en robes rouges, une procession en son
honneur. A Anvers, des fragments de ses reliques, enchâssés dans
l’irénophore, étaient donnés à baiser, les jours d’audience, aux membres
de la cour. Rubens peignit pour l’université de Louvain un tableau qui
le représentait. Dernièrement enfin, on a découvert à San Giminiano,
près de Pérouse, une fresque de Baccio della Porta qui montre le saint
avocat donnant à une clientèle en haillons des consultations gratuites.
[6] Ewen, Euzen ou Yves Héloury naquit, le 7 octobre 1253, de noble
dame Azou du Quinquiz, épouse de Tanaik Héloury de Kervarzin, lequel
accompagna, dit-on, le duc de Bretagne, Pierre de Dreux, à la
septième croisade, et fut un des combattants de la Massoure. (Cf. la
_Vie de saint Yves_, par l’abbé France.)
Mais il va sans dire que c’est surtout en Bretagne, et plus
particulièrement au pays de Tréguier, que sa mémoire et son culte
persistent à fleurir.
Les sentiers sinueux qui mènent à travers champs à son sanctuaire du
Minihy sont fréquentés toute l’année par les pèlerins qui vont implorer
son aide. Les suppliants affluent des havres de la côte voisine et des
pentes lointaines du Ménez.
Un soir que je revenais de visiter la tour Saint-Michel, qui domine de
sa haute ruine solitaire tout le paysage trégorrois, je ne fus pas peu
surpris de voir poindre à un tournant de la route trois petites lueurs
qui scintillaient faiblement dans le crépuscule déjà sombre, tandis
qu’au milieu du grand silence s’élevait un bruit de voix, très doux,
très monotone, un susurrement continu et plaintif. En m’approchant, je
distinguai un groupe de femmes assises côte à côte sur un tas de
pierres, au bord du chemin. Chacune d’elles tenait à la main un cierge
dont la flamme montait, à peine vacillante, dans l’air tranquille. Je
leur donnai le bonsoir en breton, et elles s’interrompirent de prier
pour me demander si elles étaient encore loin de Saint-Yves. Elles
arrivaient de Pleumeur-Bodou, d’une seule traite, sans avoir pris aucune
nourriture, et elles se reposaient là, un instant. Leur dessein était de
passer la nuit en oraison, dans l’église, de faire, comme elles
disaient, «la veillée devant le saint», puis de s’en retourner chez
elles, après la première messe, toujours pieds nus et à jeun.
--Et vous portez ces cierges, ainsi allumés, depuis Pleumeur?
--Sans doute.
--Pourquoi?
--Parce que cela est dans notre vœu.
--Ce vœu, peut-on savoir quel il est?
Ma question, paraît-il, était indiscrète. Les femmes se regardèrent
entre elles, et la plus âgée des trois, figure sèche et basanée de
pilleuse d’épaves, me répondit avec dureté:
--Vous n’êtes pas monsieur saint Yves béni, ce me semble.
En même temps elle se levait, faisant signe à ses compagnes. Je les vis
s’enfoncer dans l’obscurité, l’une derrière l’autre, à la file, avec des
arrêts subits, dès que la flamme des cierges, échevelée par le vent de
la marche, menaçait de s’éteindre. J’étais aux portes de Tréguier que
j’entendais encore le fredon, de plus en plus lointain, de leurs voix:
on eût dit un essaim d’abeilles voyageant d’arbre en arbre, dans la
profondeur sonore de la nuit...
Cette rencontre m’est restée présente, entre mille autres, faites dans
les mêmes parages,--sans doute à cause de l’impression de mystère
qu’elle m’a laissée.
C’est une tradition en Bretagne que chaque saint a sa spécialité
curative. Maudez guérit des furoncles; Gonéry, de la fièvre; Tujen, de
la morsure des chiens enragés. Yves, lui, est, selon l’expression
populaire, bon pour tout. De là sa supériorité. On peut s’adresser à lui
en n’importe quelle occurrence. Lorsque saint Yves s’est mis une chose
dans la tête, il en vient toujours à bout. Telle est la conviction
générale. Aussi, tandis que la plupart des vieux thaumaturges locaux ont
vu, en ces derniers temps, décroître leur prestige, le sien n’a fait
qu’augmenter; comme me disait une vieille, il les dépasse tous de son
bonnet carré. Il est aux yeux des Bretons le savant, le docteur par
excellence; et ils ont une foi invincible dans ses lumières, certains,
d’ailleurs, qu’il n’en usera jamais pour les tromper. Car il n’est pas
seulement la science même, il est encore la droiture incarnée. C’est le
grand justicier, l’arbitre impeccable et incorruptible. L’image la plus
fréquente que l’on donne de lui le représente assis dans son tribunal,
entre le bon pauvre dont il accueille la requête et le mauvais riche
dont il repousse la bourse. Cela est d’un symbolisme transparent et
naïf. Soyez assurés que le bon pauvre personnifie le peuple breton
lui-même, ce peuple de miséreux durcis à la peine, pour qui les
conditions de la vie sont demeurées si précaires et sur qui n’a pas
cessé de peser le long héritage d’iniquité dévolu à la plupart des
communautés celtiques. Lui aussi, comme le bon pauvre, il tient en main
son rouleau de papier où sont inscrits ses doléances, sa plainte
séculaire, son indomptable espoir. Car, en dépit des cruelles écoles de
son passé, il n’a renoncé à aucun de ses vieux rêves, rien abdiqué de
son idéal ancien. Affamé de justice il est resté fidèle à la religion du
droit; comme toutes les races qui ont souffert, il se berce d’une grande
illusion messianique. Et, en attendant le jour improbable où elle
deviendra une réalité, il met sa confiance en saint Yves, l’avocat des
humbles, l’irréprochable thaumaturge redresseur de torts. C’est à lui
que les Trégorrois ont recours toutes les fois qu’ils se tiennent pour
gravement lésés, et, en le faisant juge de leur querelle, ils
l’invoquent sous le beau nom de «Saint Yves le Véridique», _Sant Ervoan
ar Wirionez_[7].
[7] On traduit encore: _Saint Yves de la Vérité_. Je crois être plus
fidèle au sens exact de l’expression bretonne, en traduisant comme
je fais, _droiture_ et _vérité_, dans cette langue, se rendant par
le même terme.