Je ne vois pas Jénovéfa, et Gabik pas davantage; cela m’inquiète, car je
ne veux pas perdre mon cent d’amandes...
Mais voici le chanteur aveugle!... Peut-être est-ce ici que je les
trouverai, écoutant quelque chanson nouvelle faite sur deux jeunes cœurs
malades d’amour...
Non! Le vieil aveugle chante une complainte affreusement triste. Il
s’agit d’un navire perdu en mer, par un temps épouvantable... Voyons,
voyons plus loin!... Voici Iouenn Gorvel étendu de son long dans la
douve, ivre comme un pourceau... Voici Job Kerival...
--Dis-moi, n’aurais-tu pas vu Jénovéfa Rozel?
--Si fait! je l’ai rencontrée là-bas, descendant... Elle allait,
j’imagine, à la chapelle, prendre congé du saint.
--Était-elle seule?
--Nenni. Son doux Gabik l’accompagnait. Qu’il était content et qu’elle
était jolie!
... Ils ne sont plus dans la chapelle... Ma belle Jénovéfa, je vous
retrouverai, et avec vous votre Gabik...
--Bonjour à vous, ma commère Marguerite... Combien vendez-vous le cent
de noix?
--Mon bon monsieur, ce ne sera pour vous que trois réaux: sans mentir,
je les vends dix-huit sous aux autres. Les noix sont renchéries... et
l’on a bien du mal à vivre, car les temps sont durs...
... Et, à présent, à la maison! à la maison!... Le chemin est plein de
monde revenant du pardon... Et des rires! des chants!
--L’aumône au pauvre, au pauvre vieil aveugle, qui ne voit pas plus
clair à midi qu’à minuit!...
C’est le vieil aveugle Robert Kerbastiou, qui m’a si souvent chanté
_gwerzes_ et _sônes_.
--Oui, voilà deux sous dans votre écuelle, pauvre vieux.
--La bénédiction de Dieu soit sur vous, et puissiez-vous vivre
longtemps!...
V
Le beau soir!... Le son aigu du biniou arrive jusqu’à moi, mêlé au
parfum des fleurs... Le soleil s’abaisse derrière la colline. Là-bas, au
loin, on chante le _gwerz_ de _Kloarek Laoudour_.
Qui donc est là, sous ce hêtre? Jénovéfa, si je ne me trompe, et Gabik,
tous les deux!
--Le vent est frais sur la hauteur... Et, quand on rentre tard, Jéno, la
mère gronde!... Mais voici de quoi l’apaiser: voici des amandes pour
distribuer à chaque enfant, au petit frère, à la petite sœur, et à la
mère et au père. J’ai perdu, je paie de bon cœur... Puisse Dieu bénir
jusqu’au bout vos amours!... Ne rougissez pas ainsi! Avant trois mois,
le recteur vous mariera dans son église!
* * * * *
Voilà bien, dans ses traits essentiels, la physionomie d’un pardon. Qui
en connaît un les connaît tous. Ils sont innombrables. Chaque oratoire
champêtre a le sien, et je pourrais citer telle commune qui compte sur
son territoire jusqu’à vingt-deux chapelles. Chapelles minuscules, il
est vrai, et à demi souterraines, dont le toit est à peine visible
au-dessus du sol. Il en est, comme celle de saint Gily, en Plouaret, qui
disparaissent au milieu des épis, quand les blés sont hauts. Ce ne sont
pas les moins fréquentées. Un proverbe breton dit qu’il ne faut pas
juger de la puissance du saint d’après l’ampleur de son église. Beaucoup
de ces sanctuaires tombent en ruines. Le clergé n’a pas toujours pour
eux la sollicitude qu’il faudrait, si même il ne tient pas en suspicion
la dévotion vaguement orthodoxe et toute pénétrée encore de paganisme
dont ils sont l’objet. Mais, n’en restât-il debout qu’un pan de mur
envahi par le lierre et les ronces, les gens d’alentour continuent de
s’y rendre en procession, le jour de la fête votive. Le pardon survit à
la démolition du sanctuaire. L’été dernier, comme j’allais de Spézet à
Châteauneuf-du-Faou, je vis sur le bord du canal, à l’endroit où la
route franchit l’Aulne, une grande foule assemblée.
--Que fait là tout ce monde? demandai-je au conducteur.
--C’est le pardon de saint Iguinou, me répondit-il.
Je cherchai des yeux la chapelle, mais en vain. Il y avait seulement, en
contre-bas du pré, une fontaine que voilaient de longues lianes
pendantes, et, un peu au-dessus, au flanc du coteau, dans une excavation
naturelle en forme de niche, une antique statue sans âge, presque sans
figure, un bâton dans une main, dans l’autre un bouquet de digitales
fraîchement coupées. Nul emblème religieux; pas l’ombre d’un prêtre. Le
recueillement néanmoins était profond. C’étaient les fidèles eux-mêmes,
si l’on peut dire, qui officiaient...
Il faut être né de la race, avoir été bercé de son humble rêve, pour
sentir quelle place immense occupe dans la vie du Breton le pardon de sa
paroisse ou de son _quartier_. Enfant, il y est mené par sa mère, en ses
beaux vêtements neufs, et des vieilles semblables à des fées lui
baignent le visage dans la source, afin que la vertu de cette eau sacrée
lui soit comme une armure de diamant. Adolescent nubile, c’est là qu’il
noue _amitié_ avec quelque «douce» entrevue naguère, toute mignonne, sur
les bancs du catéchisme et qui, depuis lors, a poussé en grâce, comme
lui en vigueur. Là il se fiance, se donne tout entier, sans phrases,
dans un furtif serrement de mains, dans un regard. Ses émotions les plus
délicates et les plus intimes se rattachent à cette pauvre «maison de
prière», à son enclos moussu, planté d’ormes ou de hêtres, à son étroit
horizon que borne une haie d’aubépine, à son atmosphère mystique,
parfumée d’une vapeur d’encens. Vieux, il vient contempler la joie des
jeunes et savourer en paix, avant de quitter l’existence, cette courte
trêve à son labeur que le _Génie du lieu_, le saint tutélaire de son
clan lui a ménagée.
Je devais à ces petits cultes particuliers une mention à cette place,
précisément parce que ce n’est point d’eux qu’il va être question dans
le corps du livre. Parmi la multitude des sanctuaires bretons,
quelques-uns jouissent d’une célébrité qui, débordant les limites du
hameau, voire celles de la _contrée_, s’étend au pays tout entier. On
s’y rend en pèlerinage de vingt, de trente lieues à la ronde. La
croyance populaire est qu’il y faut avoir entendu la messe au moins une
fois de son vivant, sous peine d’encourir la damnation éternelle. Ce ne
sont point, comme on le pourrait penser, des églises de ville[4], des
basiliques aux somptueuses architectures, mais des oratoires modestes,
peu différents de ceux dont il a été parlé ci-dessus, et que rien ne
signale à l’attention du passant, si ce n’est peut-être, le seuil
franchi, un luxe d’ex-voto naïfs appendus aux murailles. Les saints
qu’on y vénère n’ont pas de spécialité: ils guérissent de tous maux. On
s’adresse à eux en dernier ressort. Ils sont infaillibles et
tout-puissants. Dieu n’agit que par leur voie et d’après leurs conseils.
«S’ils disent oui, c’est oui; s’ils disent non, c’est non.» Toute
l’année ils ont des visiteurs, et les chemins qui conduisent à leur
«maison» ne restent jamais déserts, par quelque temps que ce soit, «lors
même qu’il gèlerait à faire éclater les os des morts». Leurs pardons
attirent une énorme affluence de peuple. A celui de Saint-Servais, dans
un repli de la montagne d’Aré, sur la lisière de la forêt de Duault, on
comptait naguère jusqu’à seize ou dix-sept mille pèlerins appartenant
aux trois évêchés de Tréguier, de Quimper, de Vannes.
[4] Sauf _Notre-Dame du Bon-Secours_ de Guingamp et l’édifice tout
moderne de _Sainte-Anne d’Auray_. J’avais d’abord l’intention de
décrire aussi ces deux pardons qui furent jadis des plus populaires
en Bretagne. Mais ils ont revêtu, depuis quelque temps, un caractère
de cosmopolitisme religieux qui ne m’a pas permis de les faire
entrer dans le cadre de ces études exclusivement bretonnes.
Servais, que les Bretons nomment _Gelvest_ ou encore _Gelvest le Petit_
(Gelvest ar Pihan), est invoqué comme le protecteur des jeunes semences.
Il les garantit contre la rigueur des hivers et contre les gelées
blanches des premières semaines de printemps. Son pardon a lieu le 13
mai. La veille, à la vêprée (_gousper_), se faisait la belliqueuse
procession qui a immortalisé, dans les annales de nos paysans, ce pauvre
sanctuaire de la Cornouaille des Monts. Des paroisses les plus
lointaines on s’y transportait, les hommes à cheval, les femmes
entassées dans de lourds chariots. Au lieu de la verge de saule écorcé,
ordinaire et pacifique emblème des pèlerins, tous ces rudes laboureurs
brandissaient--assujetti au poignet droit par un cordonnet de cuir--le
_penn-baz_ de houx ou de chêne, à tête ferrée, formidable comme une
massue préhistorique. Je laisse ici la parole à une conteuse, la vieille
Naïc, qui, sept fois, est allée de Quimper à Saint-Servais pieds nus.
«Nous partions en bandes nombreuses. Aux abords de la chapelle nous
trouvions les _Gwénédiz_, les gens de Vannes. C’étaient eux nos
adversaires les plus enragés. On attendait vêpres, rangés en deux camps,
les Gwénédiz d’un côté du ruisseau qui longe le cimetière, nous, de
l’autre. On se dévisageait avec de mauvais yeux. A vêpres sonnant, les
battants du portail s’ouvraient, et l’on se ruait dans l’église. On
voyait au fond de la nef la grande bannière, debout, sa hampe passée
dans un anneau, près de la balustrade du chœur. Non loin, sur une
civière, était le petit saint de bois, _Sant Gelvest ar Pihan_. Il y en
avait tous les ans un nouveau: le même n’aurait pu servir deux fois;
régulièrement il était mis en pièces.
»On entonne le _Magnificat_.
»Aussitôt, voilà tous les penn-baz en l’air. Après chaque verset, on
entend: _dig-a-drak, dig-a-drak_. C’est, dans l’église, un effroyable
cliquetis de bâtons qu’on entrechoque.
»Les Cornouaillais crient:
_Hij ar rew! Hij ar rew!
Kerc’h ha gwiniz da Gernew!_
Secoue la gelée! Secoue la gelée!
Avoine et froment à Cornouailles!
»Les Vannetais ripostent:
_Hij ar rew! Kerc’h ha gwiniz,
Hac ed-dû da Wénédiz!_
Secoue la gelée! Avoine et froment
Et blé noir aux Vannetais!
»Cependant un gars solide empoigne la bannière dont la hampe a dix-huit
pieds de haut. Deux autres s’emparent de la civière où est attachée
l’image du petit saint. Entre les Gwénédiz massés à gauche et les
Cornouaillais massés à droite, s’avance le recteur de Duault, tout pâle,
car le moment terrible approche... La bannière s’incline pour passer
sous la voûte du porche. Soudain une clameur retentit, furieuse, hurlée
par des milliers et des milliers de bouches:
_Hij ar rew! Hij ar rew!_
»C’est la mêlée des penn-baz qui commence. Ils se lèvent, s’abattent,
tournoient, décrivent de larges moulinets sanglants. On frappe comme des
sourds. Le recteur et ses chantres se sont enfuis à la sacristie. C’est
à qui restera maître de la bannière et de la statuette en bois. Les
femmes ne sont pas les moins acharnées: elles griffent, elles mordent...
»Il me souvient surtout d’une année. La Cornouailles triomphait. Il y
avait eu un ouragan de coups, des bras rompus, des têtes cassées. Sur
les tombes, dans le cimetière, des gens étaient assis qui vomissaient le
sang à pleine gorge. Le saint avait été réduit en miettes; les hommes
nous disaient: «Ramassez-en les copeaux dans vos tabliers». La bannière
seule demeurait intacte. Les Vannetais tentèrent un dernier assaut pour
nous la reprendre; ils furent repoussés victorieusement et se
retirèrent, emmenant leurs blessés à qui les cahots des charrettes
arrachaient des gémissements de douleur, tandis que nous rapportions la
bannière à l’église en chantant un chant de joie... Cette année-là, en
Cornouailles, les tiges ployèrent sous le poids des épis.»
Un pardon aussi original méritait d’avoir sa place dans ce volume. Je la
lui eusse faite d’autant plus volontiers que je suis né en ce coin de
montagne, dans une vieille maison presque contiguë à la chapelle, où mes
premiers souvenirs d’enfant me représentent encore ma mère pansant de
ses mains délicates, avec des onguents dont elle avait le secret, la
kyrielle des estropiés. Mais la fête, à vrai dire, n’existe plus.
L’autorité civile, de concert avec l’autorité diocésaine, a lancé contre
elle une sorte d’interdit. Les pèlerins, sabrés par les gendarmes, se
sont dispersés. C’en est fini des batailles sacrées en l’honneur de
Gelvest ar Pihan. Les anciens du pays prétendent que c’est leur
abolition qui est cause si l’agriculture périclite. Depuis qu’on ne se
dispute plus à coups de penn-baz la bannière de saint Servais, il semble
que les laboureurs des trois évêchés aient perdu leur Palladium.
Actuellement, il ne subsiste guère en Bretagne que quatre grandes
panégyries. Ce sont, à mon avis, autant d’épisodes distincts, et qui se
complètent l’un par l’autre, de la vie religieuse des Bretons
armoricains. J’ai tâché de les fixer d’après nature, avec une absolue
sincérité. J’ai fréquenté à diverses reprises la plupart de ces pardons.
Mon vœu serait de les avoir évoqués tels qu’ils me sont apparus, dans
leur beauté fruste, avec les traits propres à chacun d’eux. Il m’a été
donné de les voir au bon moment. Pour demain leurs aspects se seront
sans doute modifiés. Une transformation s’accomplit, de jour en jour
plus profonde, dans les usages et dans les mœurs de la vieille
péninsule. En ce qui regarde les pardons, on lira plus loin les
prédictions désenchantées d’un barde[5]. Déjà leur physionomie n’est
plus la même qu’il y a vingt ans. Les hommes-troncs dont parlait Le
Goffic ont appris le chemin de nos sanctuaires les plus ignorés. Les
vendeurs d’orviétan remplacent peu à peu autour des enclos bénits la
confrérie de plus en plus clairsemée des chanteurs, et les cuivres des
forains marient maintenant leur grosse musique profane à l’aérienne
mélodie des cloches. Symptôme plus grave: des dévotions nouvelles se
substituent aux anciens cultes, et, parmi le peuple, la merveilleuse
légende des saints nationaux va s’oblitérant... Que si l’âme fleurie des
Pardons de la Bretagne doit elle-même se faner un jour, puissent ceux
qui, comme moi, l’ont aimée retrouver en ces humbles pages quelque chose
de sa poésie et de son parfum!
[5] Cf. _Rumengol_.
Kerfeunteun, 2 avril 1894.
N.-B.--Depuis six ans que j’écrivais les lignes qui précèdent, cet
ouvrage a fourni une carrière honorable. Je le redonne aujourd’hui
sans y apporter aucun changement. On y trouvera seulement un «pardon»
de plus, celui de Saint-Jean-du-Doigt. Puisse ce cinquième épisode
recevoir du public l’accueil qui fut jadis fait aux quatre autres. Il
le mérite, sinon par l’intérêt que j’ai tâché d’y mettre, du moins par
celui qu’il présente dans la réalité. Je veux dire, en terminant, tout
ce que je dois à l’obligeance de M. le chanoine Abgrall, le plus
éminent peut-être, en tout cas le plus serviable de nos érudits
bretons.
Port-Blanc, 3 septembre 1900.