--Ah! la béguine! la garce! la sale béguine! Avez-vous vu ça? Pas pour
deux sous de patriotisme! Pas un liard de coeur! C'est honteux!...
Et le marchand de tabac frappe sur la pièce de cent sous qu'il a remise
dans le gousset de son gilet.
--J'aimerais mieux la jeter dans la pièce d'eau des Suisses que de la
donner aux Prussiens!
--Sacré nom d'un chien! vous avez raison, dit mon père. Et on appelle ça
des soeurs de charité! Quelque chose de propre!...
***
En rentrant, nous trouvons à la maison Justine, la femme de chambre de
la tante Moreau. Elle vient prier mon père, de la part de la tante, de
venir la voir le plus tôt possible à Moussy.
--Diable! dit mon père, ça tombe mal. J'ai justement à faire ce soir
avec M. Zabulon Hoffner, au sujet d'une chose... d'une machine... très
importante... Et je serai probablement très occupé pendant quelque
temps...
Mon père réfléchit.
--Si on envoyait Jean? demande ma soeur. Puisque ma tante se plaint
surtout de la solitude dans laquelle elle vit, à ce qu'affirme
Justine... Ça lui ferait une société.
Il me semble que Louise dispose de moi bien cavalièrement. Petite
péronnelle! Attends un peu! Mais mon père approuve l'idée qu'elle vient
d'émettre et je suis prié--pas trop poliment--d'aller m'habiller.
--Tu resteras à Moussy deux jours, trois jours, peut-être une semaine.
Ça dépend. Tu ne t'y ennuieras pas plus qu'à Versailles, après tout.
Une heure après, je pars avec Justine.