XVII

Il y a quelque temps déjà que nous n'avons vu M. Beaudrain. Nous savons

qu'il est malade. Malade de peur. Le 25 octobre, jour de la sortie de la

Jonchère, lorsque le canon français, se rapprochant, semblait toucher

aux portes de Versailles, il a été pris d'une crise de nerfs. Il a fallu

le remonter à grand'peine de sa cave où il s'était blotti et le

transporter mourant dans sa chambre.

Un billet de lui nous apprend qu'il vient de quitter le lit et qu'il a

obtenu des autorités prussiennes un sauf-conduit qui lui permettra de se

rendre à Caen, où demeure sa famille. Il s'excuse de ne pouvoir venir

nous faire ses adieux, mais il craint, s'il se promenait dans la ville,

d'être victime de quelque accident. Il sait que les Allemands lui en

veulent, etc., etc.

--Si nous allions le voir? demande mon père. C'est bien le moins que tu

ailles serrer la main de ton professeur avant son départ, Jean.

Nous partons. M. Legros, qui n'a justement rien à faire, nous

accompagne. Quant à Mme Arnal, elle ne peut nous suivre, à son grand

regret; elle est obligée d'aller chercher son blessé qui est parti

prendre l'air dans le parc et qu'elle a promis de rejoindre avant quatre

heures, pour le ramener chez elle.

--Il s'impatienterait, vous comprenez; et les malades, c'est tellement

nerveux! Un rien entrave leur guérison. Un rien! la moindre

contrariété!...

Mais elle nous remet une lettre à l'adresse de son mari, à Paris, en

nous chargeant de prier M. Beaudrain de la faire parvenir, par un moyen

quelconque, dans la capitale assiégée.

--Ce pauvre Adolphe! Il sera si content d'avoir de mes nouvelles!...

Le professeur demeure dans une maison contiguë au lycée. L'entrée

principale donne sur l'avenue de Saint-Cloud, mais M. Beaudrain a la

jouissance d'une entrée particulière sur une cour du lycée; c'est la

cour des cuisines. M. Beaudrain est très fier de cette entrée.

Il n'y a pas de quoi. La cour est petite, sale, puante. De tous côtés

gisent des instruments culinaires absolument infects, des marmites

barbouillées de graisse, des casseroles vert-de-grisées. Des tas de

vieux haricots et de lentilles, des os moussus, des rognures de légumes

putréfiés entourent des cuves et des tonneaux pleins d'eau sale. Sur

cette eau nagent des langues de pain, des rondelles de carottes, des

poireaux qui ressemblent à des algues, des feuilles de choux blafardes,

et, de temps en temps, apparaît la forme indécise d'un arlequin qui fait

la planche. Une odeur repoussante monte de cette cour, passe par

l'_entrée particulière_ et nous poursuit dans l'escalier.

Nous trouvons le professeur en train de faire ses malles. Il nous

explique qu'il se hâte, car il a peur que les Allemands se ravisent et

lui enlèvent son sauf-conduit. M. Beaudrain me fait pitié; ce n'est plus

que l'ombre de lui-même. Il est horriblement troublé et, réellement, il

ne sait plus ce qu'il fait. Il renverse son encrier dans un carton à

chapeau et remplit de chaussettes sales et de vieux faux-cols un

tuyau-de-poêle tout neuf. Il bredouille, tout en continuant ses

préparatifs, des phrases inintelligibles. La lettre de Mme Arnal

l'embarrasse beaucoup; il ne sait où la fourrer. Si les Prussiens la

découvraient! Enfin il déclare que, pour plus de sûreté, il la mettra

dans ses bottes.

Nous nous en allons après lui avoir souhaité un bon voyage et le

professeur, en nous reconduisant, semble retrouver la moitié de sa

langue. Il murmure:

Non patriam fugimus; nos dulcia linquimus arva...

Et, après du Virgile, du Casimir Delavigne:

Adieu, Madeleine chérie...

La maison de M. Beaudrain s'appelle _Madeleine_? Je l'ignorais...

... Qui te réfléchis dans les eaux...

Les eaux grasses...

Nous traversons la cour infecte et nous allons sortir quand le concierge

du lycée nous barre le passage. Un convoi de blessés entre dans

l'établissement scolaire, qu'on a converti en ambulance. La vue des

voitures, dont les bâches de toile grise portent la croix rouge, et d'où

sortent des gémissements, me glace le sang dans les veines.

--Tous des blessés prussiens, murmure le concierge; on ne met pas de

Français ici.

--Ah! dit M. Legros, tout bas, si l'on pouvait les achever!

Le concierge nous donne des détails. D'après lui, toutes les nuits, on

emporte des cinquantaines de cercueils. Les Prussiens enterrent leurs

morts la nuit pour ne pas laisser voir leurs pertes.

--Quand je vous dis qu'ils tombent comme des mouches! murmure le

marchand de tabac.

Et il ajoute:

--Si vous voulez, Barbier, nous irons jusqu'au Château. J'ai l'habitude

de donner, tous les huit jours, quelque chose pour les blessés français.

C'est ma femme qui veut ça. Une idée de femme. Elle voulait que je donne

dix francs. Je donne cent sous. C'est assez.

--Mais, demande mon père, on vous laisse donc pénétrer dans l'ambulance

du Château?

--Non, non. Seulement, je passe devant, tout près. Je fais signe à un

curé--un curé français, l'abbé Chrétien--qui se trouve toujours là

l'après-midi, et il vient prendre mon argent qu'il distribue entre les

Français. Ah! il n'y a pas de danger qu'il en donne un sou aux

Allemands! Tout pour les nôtres! On peut se fier à lui pour ça. Tout le

monde le sait. Vous connaissez l'abbé Chrétien?

--Je l'ai vu. Il a une sale tête.

--Vous trouvez? C'est un bien brave homme. Et un patriote! Je ne vous

dis que ça...

Nous arrivons au Château. Nous passons devant la galerie des maréchaux

où est installée l'ambulance. Nous passons et nous repassons, et M.

Legros, qui regarde par toutes les fenêtres, n'aperçoit pas l'abbé

Chrétien.

--C'est qu'il n'est pas là... c'est qu'il n'est pas venu... Ah! voilà

une soeur de charité.

Il lui fait signe. Deux minutes après, la soeur ouvre la porte et

s'approche de nous. Elle a, sous la cornette, une belle figure triste et

pâle.

--Ma soeur, dit le marchand de tabac, je voudrais vous remettre un peu

d'argent... un peu d'argent pour les blessés... D'habitude, je donne la

même somme, tous les huit jours, à l'abbé Chrétien...

Il allonge la pièce de cent sous vers la main qu'a tendue la soeur.

--Mais, ajoute M. Legros, il est bien entendu que c'est pour les nôtres,

pas pour les Prussiens... rien que pour les nôtres...

La soeur a retiré la main et, étendant le bras vers la longue galerie où

souffrent les mutilés:

--Pour tous, dit-elle.

Bas les coeurs! · 第 36 / 47 题