Il y a quelque temps déjà que nous n'avons vu M. Beaudrain. Nous savons
qu'il est malade. Malade de peur. Le 25 octobre, jour de la sortie de la
Jonchère, lorsque le canon français, se rapprochant, semblait toucher
aux portes de Versailles, il a été pris d'une crise de nerfs. Il a fallu
le remonter à grand'peine de sa cave où il s'était blotti et le
transporter mourant dans sa chambre.
Un billet de lui nous apprend qu'il vient de quitter le lit et qu'il a
obtenu des autorités prussiennes un sauf-conduit qui lui permettra de se
rendre à Caen, où demeure sa famille. Il s'excuse de ne pouvoir venir
nous faire ses adieux, mais il craint, s'il se promenait dans la ville,
d'être victime de quelque accident. Il sait que les Allemands lui en
veulent, etc., etc.
--Si nous allions le voir? demande mon père. C'est bien le moins que tu
ailles serrer la main de ton professeur avant son départ, Jean.
Nous partons. M. Legros, qui n'a justement rien à faire, nous
accompagne. Quant à Mme Arnal, elle ne peut nous suivre, à son grand
regret; elle est obligée d'aller chercher son blessé qui est parti
prendre l'air dans le parc et qu'elle a promis de rejoindre avant quatre
heures, pour le ramener chez elle.
--Il s'impatienterait, vous comprenez; et les malades, c'est tellement
nerveux! Un rien entrave leur guérison. Un rien! la moindre
contrariété!...
Mais elle nous remet une lettre à l'adresse de son mari, à Paris, en
nous chargeant de prier M. Beaudrain de la faire parvenir, par un moyen
quelconque, dans la capitale assiégée.
--Ce pauvre Adolphe! Il sera si content d'avoir de mes nouvelles!...
Le professeur demeure dans une maison contiguë au lycée. L'entrée
principale donne sur l'avenue de Saint-Cloud, mais M. Beaudrain a la
jouissance d'une entrée particulière sur une cour du lycée; c'est la
cour des cuisines. M. Beaudrain est très fier de cette entrée.
Il n'y a pas de quoi. La cour est petite, sale, puante. De tous côtés
gisent des instruments culinaires absolument infects, des marmites
barbouillées de graisse, des casseroles vert-de-grisées. Des tas de
vieux haricots et de lentilles, des os moussus, des rognures de légumes
putréfiés entourent des cuves et des tonneaux pleins d'eau sale. Sur
cette eau nagent des langues de pain, des rondelles de carottes, des
poireaux qui ressemblent à des algues, des feuilles de choux blafardes,
et, de temps en temps, apparaît la forme indécise d'un arlequin qui fait
la planche. Une odeur repoussante monte de cette cour, passe par
l'_entrée particulière_ et nous poursuit dans l'escalier.
Nous trouvons le professeur en train de faire ses malles. Il nous
explique qu'il se hâte, car il a peur que les Allemands se ravisent et
lui enlèvent son sauf-conduit. M. Beaudrain me fait pitié; ce n'est plus
que l'ombre de lui-même. Il est horriblement troublé et, réellement, il
ne sait plus ce qu'il fait. Il renverse son encrier dans un carton à
chapeau et remplit de chaussettes sales et de vieux faux-cols un
tuyau-de-poêle tout neuf. Il bredouille, tout en continuant ses
préparatifs, des phrases inintelligibles. La lettre de Mme Arnal
l'embarrasse beaucoup; il ne sait où la fourrer. Si les Prussiens la
découvraient! Enfin il déclare que, pour plus de sûreté, il la mettra
dans ses bottes.
Nous nous en allons après lui avoir souhaité un bon voyage et le
professeur, en nous reconduisant, semble retrouver la moitié de sa
langue. Il murmure:
Non patriam fugimus; nos dulcia linquimus arva...
Et, après du Virgile, du Casimir Delavigne:
Adieu, Madeleine chérie...
La maison de M. Beaudrain s'appelle _Madeleine_? Je l'ignorais...
... Qui te réfléchis dans les eaux...
Les eaux grasses...
Nous traversons la cour infecte et nous allons sortir quand le concierge
du lycée nous barre le passage. Un convoi de blessés entre dans
l'établissement scolaire, qu'on a converti en ambulance. La vue des
voitures, dont les bâches de toile grise portent la croix rouge, et d'où
sortent des gémissements, me glace le sang dans les veines.
--Tous des blessés prussiens, murmure le concierge; on ne met pas de
Français ici.
--Ah! dit M. Legros, tout bas, si l'on pouvait les achever!
Le concierge nous donne des détails. D'après lui, toutes les nuits, on
emporte des cinquantaines de cercueils. Les Prussiens enterrent leurs
morts la nuit pour ne pas laisser voir leurs pertes.
--Quand je vous dis qu'ils tombent comme des mouches! murmure le
marchand de tabac.
Et il ajoute:
--Si vous voulez, Barbier, nous irons jusqu'au Château. J'ai l'habitude
de donner, tous les huit jours, quelque chose pour les blessés français.
C'est ma femme qui veut ça. Une idée de femme. Elle voulait que je donne
dix francs. Je donne cent sous. C'est assez.
--Mais, demande mon père, on vous laisse donc pénétrer dans l'ambulance
du Château?
--Non, non. Seulement, je passe devant, tout près. Je fais signe à un
curé--un curé français, l'abbé Chrétien--qui se trouve toujours là
l'après-midi, et il vient prendre mon argent qu'il distribue entre les
Français. Ah! il n'y a pas de danger qu'il en donne un sou aux
Allemands! Tout pour les nôtres! On peut se fier à lui pour ça. Tout le
monde le sait. Vous connaissez l'abbé Chrétien?
--Je l'ai vu. Il a une sale tête.
--Vous trouvez? C'est un bien brave homme. Et un patriote! Je ne vous
dis que ça...
Nous arrivons au Château. Nous passons devant la galerie des maréchaux
où est installée l'ambulance. Nous passons et nous repassons, et M.
Legros, qui regarde par toutes les fenêtres, n'aperçoit pas l'abbé
Chrétien.
--C'est qu'il n'est pas là... c'est qu'il n'est pas venu... Ah! voilà
une soeur de charité.
Il lui fait signe. Deux minutes après, la soeur ouvre la porte et
s'approche de nous. Elle a, sous la cornette, une belle figure triste et
pâle.
--Ma soeur, dit le marchand de tabac, je voudrais vous remettre un peu
d'argent... un peu d'argent pour les blessés... D'habitude, je donne la
même somme, tous les huit jours, à l'abbé Chrétien...
Il allonge la pièce de cent sous vers la main qu'a tendue la soeur.
--Mais, ajoute M. Legros, il est bien entendu que c'est pour les nôtres,
pas pour les Prussiens... rien que pour les nôtres...
La soeur a retiré la main et, étendant le bras vers la longue galerie où
souffrent les mutilés:
--Pour tous, dit-elle.