--Comment! malheureux, vous avez l'honneur de porter l'uniforme
français...
Mais il n'achève pas; le turco se dresse à demi et s'écrie d'une voix
terrible:
--Francis macach bono... moi, plus Francis!.., moi Prussien!... Oui,
Prussien!...
Et il retombe.
--Il meurt de faim, dit Mme Arnal. Je vais aller chercher quelque chose
en face.
Et elle désigne un café, de l'autre côté de la rue, dont le
propriétaire, en bras de chemise, regarde la scène tranquillement, du
pas de sa porte.
--Jamais de la vie! s'écrie M. Legros. Un mauvais soldat qui renie son
drapeau! Rien! rien! qu'il crève comme un chien!...
Il nous entraîne à sa suite...
***
Je n'ai pas pu dormir de la nuit. Tout le temps, j'ai pensé à ce
turco--et j'ai pensé aussi au petit soldat qui m'avait donné son bidon à
remplir, à la gare, le jour du départ des régiments, et qui avait l'air
si triste... A-t-il été tué?...
X
Je viens d'entendre dire, dans une papeterie où j'ai été acheter un
cahier, qu'on a aperçu les Prussiens à Ablon. Je me dépêche de rentrer
pour porter cette nouvelle à la maison. Ça fera plaisir à mon père; il
soutenait hier à M. Legros que les Allemands seraient à Versailles avant
huit jours et M. Legros prétendait qu'ils ne mettraient probablement pas
le pied dans le département. Depuis quelques jours du reste, on fait
chez nous, du matin au soir, de véritables cours de stratégie. M.
Beaudrain, mon père, le marchand de tabac, exposent tour à tour leurs
systèmes; les dames s'en mêlent aussi. On crie sans cesse, on s'emporte
souvent, on se dispute quelquefois. Toutes les cinq minutes, mon père
s'écrie, en haussant les épaules:
--Laissez-moi donc tranquille!
Et M. Beaudrain lui répond:
--Permettez! permettez! Que chacun s'explique librement et l'on finira
par s'entendre.
Mais mon père ne veut rien permettre--ni M. Legros, ni ces dames--et
l'on ne s'entend jamais.
Si, on s'entend sur un point, sur un seul. Lorsqu'il est question des
revers éprouvés par nos généraux, des batailles perdues, des désastres
qui se multiplient, tout le monde s'écrie à la fois:
--C'est infâme!
Et l'on convient, avec une unanimité touchante, que, si nous sommes
vaincus, c'est que nous avons été trahis, vendus, livrés. Infâme Le
Boeuf! Infâme Palikao! infâme de Failly! infâme Frossard! Infâme
l'empereur--Badingue--Invasion III!
--C'est infâme!
Depuis une huitaine de jours, je n'ai que ce mot-là dans l'oreille.
Et je l'entends encore, le diable m'emporte, en entrant dans le salon.
Il a un drôle d'aspect, le salon. Les chaises et les fauteuils occupent
des places invraisemblables. Le tapis de la table est à demi arraché et
traîne à terre. M. Legros a les pieds dessus et le trépigne avec fureur;
M. Beaudrain lève les bras au plafond comme s'il cherchait la barre d'un
trapèze; ma soeur, tout ébouriffée, se dissimule derrière un fauteuil où
le père Merlin, très tranquille, est assis, les jambes croisées.
--Oui, c'est infâme! infâme! C'est moi qui vous le dis!
Et mon père, dans une attitude de faiseur de poids, les jambes écartées,
le bras droit tendu, semble menacer M. Pion, appuyé au mur, les mains
dans ses poches. C'est à M. Pion qu'on en veut. Pourquoi? Je ne l'ai pas
vu à la maison depuis quelque temps. Qu'a-t-il fait? Pourquoi est-il
pâle comme ça, si pâle qu'on dirait qu'il a la colique? Je me glisse
derrière le canapé.
--Réellement, monsieur Pion, vous me scandalisez! s'écrie M. Beaudrain.
Oser prétendre que Badinguet...
--Voulez-vous dire l'Empereur, nom de nom?... rugit M. Pion.
--Badinguet! Badinguet! hurle le marchand de tabac.
--... oser prétendre que l'ex-Empereur, continue le professeur en
hochant la tête, ne s'est rendu à Sedan que pour sauver son armée!
--Oui, oui! je le soutiens; et il a bien fait. Vous entendez? il a bien
fait!
--C'est infâme! crie mon père.
--C'est votre sale République qui est infâme! Rien n'était perdu si le
gouvernement impérial était resté debout. Avec votre République, vous
allez voir... Quelque chose de propre, votre Marianne!
--Espèce de Prussien!
--Badingueusard!
--Mauvais patriote!
--Aussi bon que vous, nom d'un chien!... Et puis, d'abord, je m'en
fiche, moi!... Plus d'Empereur, je ne donne pas quatre sous de la
France!... Je m'en fiche!... Vive l'Empereur!
--A bas Badinguet! hurle M. Legros.
--Criez donc: Vive l'Empereur! comme le mois dernier. Ça vous va mieux,
sans-culotte manqué!
Des huées couvrent la voix de M. Pion.
--C'est scandaleux!... C'est infâme!... A bas Badinguet!... A bas la
Marianne!...
--On devrait vous fusiller!...