devait être notre guide à travers Carthage, conseilla d’accomplir une
partie du trajet en chemin de fer. On prendrait le petit chemin de fer
de la Goulette. Au départ, craignant pour nos bicyclettes, on s’installa
paternellement avec elles dans le fourgon aux marchandises. Petites
stations rapprochées comme dans la banlieue parisienne. On descendit à
la Goulette, puis, enfourchant les machines, on roula vers Carthage.
Une route fort belle, mais bordée d’arbres rabougris, y conduisait. A
l’extrémité de la route, un mamelon, sur lequel s’élevait, reine
solitaire, la cathédrale édifiée par celui dont le nom est béni dans
l’Algérie tout entière, l’apôtre du Moghreb, Mgr Lavigerie; basilique
autour de laquelle il espéra voir renaître Carthage, une Carthage
catholique et française, et où il voulut dormir son dernier sommeil.
Rêve de géant, voir renaître Carthage! Hélas! elle dominait seule ce
désert, la grande basilique, car, autour de nous, à première vue, un
horizon morne et vide, une côte abandonnée où le flot calme et bleu
venait s’éteindre doucement.
Personne à l’intérieur de la cathédrale, décorée de peintures vives, au
goût de l’Orient; à la sortie seulement, on croisa trois visiteurs, qui
n’avaient point l’aspect anglais, circonstance à noter en passant.
Notre guide nous avertit qu’on allait rendre visite aux Pères Blancs,
avant de parcourir les ruines. Leur couvent était attenant à l’édifice.
Leur directeur, qui avait, avec l’assentiment du gouvernement français,
entrepris les fouilles, n’était pas chez lui, mais un des Pères nous
reçut à sa place avec l’affabilité dont ils sont coutumiers, ces hommes
qui ont leurs principes d’amour du prochain gravés beaucoup plus
profondément dans leurs cœurs que sur les murailles de leurs demeures.
Les plus récentes découvertes en fait d’objets aisément transportables
passèrent devant nos yeux: squelettes datant quelques-uns de l’époque
antérieure aux Puniques, sculptures, bas-reliefs, vieilles poteries
surtout, mais beaucoup datant de l’époque chrétienne; petites lampes
plates, affectant vaguement la forme de théière, d’un usage universel,
sans doute, car on en découvrait des quantités prodigieuses; petites
outres aussi, fort exiguës, sans pied, sorte de cornues à goulot droit;
on en mettait à nu des montagnes.
A la fin de notre visite, le Père Blanc nous dit qu’on avait travaillé
aux fouilles avec la plus grande activité et qu’on faisait toujours des
découvertes nouvelles dans ce sol où fut Carthage; mais, travaillant
avec leurs seules ressources, ils étaient de temps à autre forcés
d’interrompre. C’est égal, on arriverait à remettre au jour cette ville
fameuse.
On quitta notre hôte aimable et, du sommet du mamelon, on embrassa de
nouveau cet horizon désert; car les fouilles étaient en galeries
souterraines et rien aux regards n’apparaissait, si ce n’est les
citernes, près de la mer, maintenant restaurées.
Et c’est là, sur cet emplacement, tapissé d’herbes folles, qu’un
sépulcral silence écrase, c’est là que s’élevait cette cité immense,
centre d’un monde qui faillit vaincre Rome et dominer l’Univers; c’est
ici, à cet endroit rocailleux où maintenant roulaient nos bicyclettes,
que se dressaient les monuments rappelés avec tant d’art par l’auteur de
«Salammbô», les temples à colonnes torses, «avec des chapiteaux de
bronze et des chaînes de métal,» des cônes en pierres sèches à bande
d’azur, des coupoles de cuivre, des architraves de marbre, des
contreforts babyloniens, des obélisques posant sur leur pointe comme des
flambeaux renversés. Et, longeant le palais, courant dans les ruelles,
inondant les places dans une cohue de vie civilisée, la foule des
Carthaginois.
Maintenant, rien, fini, le silence morne, le néant, rien, dis-je, que le
bruit de nos aciers sonnant en tombant dans les cailloux; car, par une
fureur d’activité dans cette immobilité de caveau funéraire, on voulait
rouler à tout prix sur ce terrain bouleversé par endroits.
On arriva aux fouilles les plus récentes. Cette fois on dut poser les
machines. C’étaient de longues galeries, les unes à découvert, les
autres voûtées et entrant profondément sous la terre. A chaque pas,
c’étaient des ossements, ossements humains, tibias, os du crâne,
mâchoires, puis des débris de poteries, des marbres aussi.
Quelles sensations suraiguës, quel frisson pour l’homme pénétré des
souvenirs classiques, éveillait cette promenade dans le sol de Carthage!
Je ne pouvais mettre un terme à mes réflexions:
--«Ici peut-être, dis-je à mon compagnon, Hamilcar ou Annibal ont passé.
C’est tout près de l’endroit où nous sommes, en tout cas, que ce
prodigieux génie guerrier apporta le boisseau des anneaux d’or pris aux
chevaliers romains; ici qu’il habita, ici qu’il vécut. C’est ici
peut-être que Régulus, fidèle à la parole jurée, vint se livrer à ses
bourreaux. A cet endroit peut-être Marius vint rêver sur la ruine
effroyable de cette grandiose cité.»
Chacun de nos pas dans les galeries souterraines m’arrachait une
réflexion rappelant l’histoire de Carthage, histoire connue de moi
d’autant mieux que toujours, durant le cours de mes études autrefois, je
me passionnais pour la cause des Carthaginois contre la Rome
envahissante.
Depuis que nous avions commencé notre exploration, un sérieux changement
s’était manifesté dans les manières de mon compagnon Van Marke.
Sa placidité, durant notre voyage, ne s’était pas démentie. Il semblait
n’avoir jamais eu l’idée qu’on pût être pressé. Il se laissait vivre.
Agir avec une lenteur sereine, être le dernier partout, parler le moins
possible, telle était sa constante habitude, on l’a vu d’ailleurs. Et ce
qui dominait surtout chez lui, c’était même dans ses mouvements un
phlegme qui semblait tenir d’une invincible langueur.
Or voici que depuis quelques instants il avait bien conservé sa sobriété
de parole, mais un vrai changement, ai-je dit, s’était produit dans ses
dispositions.
Est-ce que les souvenirs classiques l’avaient secoué, lui aussi, à la
vue de ce sol pénétré de débris rappelant tant de formidables
événements?
Est-ce que mes exclamations constantes produisaient sur lui leur effet?
Toujours est-il qu’il semblait en proie à une fébrilité que je ne lui
avais jamais vue et dont je ne le supposais pas susceptible.
Il s’enfouissait dans les galeries les plus obscures, dans des trous
comme une taupe, s’agitait, se trémoussait et rapportait toujours
quelque morceau de pierre, ossement, débris de poterie, qu’il faisait
immédiatement disparaître au plus profond de ses poches qui s’enflaient
à vue d’œil.
De temps à autre, il criait seulement: «Carthage! Carthage! Ici
Carthage.»
Les parois des galeries étant rendues friables par suite de la grande
sécheresse et de la chaleur, j’allai jusqu’à craindre qu’il ne demeurât
enfoui dans un de ces souterrains, écrasé par un brusque éboulement.
--Te vois-tu, lui dis-je, bloqué tout à coup sous un amas de décombres,
comme un simple Carthaginois!
On dut quitter la place afin de poursuivre notre exploration. Laissant à
notre droite, près de la mer, les citernes restaurées, on se dirigea
vers le temple de Sainte-Monique.
Des blocs disséminés sur la surface que le temple occupait: des fûts de
colonnes, des chapiteaux, morceaux de marbre blanc avec des bouts de
sculpture; débris de frise, architraves, blocs énormes parfois, que Van
Marke, dont l’agitation augmentait, essayait d’ébranler.
--Comment n’emporte-t-on pas ces marbres, demandai-je à notre guide? Nul
gardien ici. Ce serait facile, assurément.
--Personne n’y songe, répondit-il.
D’ailleurs, ces marbres n’ont qu’une valeur des plus relatives, et puis
les enlever serait un travail qui n’échapperait pas aux Pères chargés
des fouilles.
Van Marke, lui, criait maintenant:
«Sainte-Monique! Sainte-Monique!» Et comme le soir arrivait, il fallut
partir.
Mais on ne pouvait arracher le Belge à son effarement. Il courait à
travers les blocs de marbre bourrant ses poches de débris, nous priant
d’en emporter; on les lui remettrait, le soir, à Tunis. On s’éloigna
pour le forcer à nous suivre; lui, s’était saisi d’une pierre et
frappait à coups redoublés sur un bloc énorme dont il voulait détacher
un morceau de sculpture. On entendit les coups de loin, et ses cris de:
«Sainte-Monique!»
Il accourut, ne voulant pas sans doute que la nuit le surprît, seul, en
cet endroit désert.
Nous avions tracé un vaste demi-cercle autour de la cathédrale, vers
laquelle nous revenions maintenant, roulant à nouveau dans les cailloux.
Notre guide nous dit: «Nous allons passer vers le village des citernes.»
C’étaient des citernes où, nouveaux troglodytes, des Arabes avaient élu
domicile.
--Prenez garde avec les machines, allez avec précaution, dit notre
guide; vous pourriez tomber dans les trous.
Ils vivaient là-dedans, ces malheureux Arabes. Des têtes passaient,
comme on nous représente des têtes de phoques émergeant des glaces.
Quelques-uns erraient sur le sol troué d’excavations, sales,
repoussants, des figures de sauvages.
Et voilà pourtant la marche du progrès. Sous cette terre dorment les
restes millénaires d’un monde où s’étalait, dans l’orgueil d’une
capitale, tout un luxe babylonien que nulle ville peut-être n’a surpassé
depuis; et maintenant, après des siècles et des siècles, à la porte même
de l’Europe, vivent là des bandes de sauvages.
Voilà tout le fonds de grandeur de l’Islam. Ceux qui veulent faire
reculer le Christ font reculer l’humanité.
La nuit arrivait. Les lueurs automnales rougissaient la vaste basilique,
dont la taille dominait tout et qui semblait dire: «Si la mosquée d’Omar
s’est bâtie à Jérusalem, annonçant le recul des armées du Christ et de
toute civilisation, je me suis élevée, moi, sur cet ancien pôle du
monde, et c’est ainsi que peu à peu, monuments évangéliques, nous
reviendrons, après la conquête de l’Univers, vers notre berceau, notre
premier Éden. La voix de Jésus a pu s’affaiblir dans la ville de Juda;
c’est parce qu’emportés sur les ailes de l’espace et du temps, ses échos
sont allés retentir à travers les générations nouvelles. Mais quand ses
échos auront frappé tous les cœurs des hommes, la voix, reprenant sa
force et son autorité primitives, retentira de nouveau dans la
Jérusalem, délivrée, et ce sera la fin.»
Maintenant le soleil se noyait dans les vapeurs roses des montagnes et
l’ombre peu à peu commença à monter de la terre.
Notre guide nous dit: «Nous avons encore du temps devant nous,
continuons notre marche.» On arriva près de la nécropole. Elle date de
l’époque chrétienne.
Les tombes étaient extrêmement nombreuses et rapprochées. Des herbes
sauvages grimpaient, embrassant les stèles, les pierres tumulaires,
passant à travers les blocs à jour. Tandis que je m’étais assis sur un
tombeau pour me reposer quelque peu, Van Marke se heurtait contre les
monolithes dans son affolement de trouver un souvenir à emporter. Mais
ce n’étaient que des morceaux massifs et lourds. Il chantait maintenant
en répétant: «L’Algérie! La Tunisie! Carthage! Je veux emporter
Carthage!»
La nuit était venue; une nuit claire, transparente et bleue.
Notre guide nous annonça: «Allons voir l’amphithéâtre découvert
récemment, les arènes où des chrétiens furent livrés aux bêtes.»
Nous voici dégageant nos machines des pierres tumulaires et du terrain
herbeux, et nous dirigeant du côté de l’amphithéâtre.
La nuit était claire, mais le sol baignait dans une ombre assez épaisse.
Le chemin conduisant à la cathédrale fut franchi et on monta dans le
champ voisin dont le terrain était mamelonné.
Soudain, une lueur pâle, comme celle d’un feu follet, perça l’obscurité.
Cette lueur grandit assez rapidement. Elle s’élargit, sans toutefois
augmenter d’intensité; puis au même instant, enveloppant la lueur, un
cirque peu étendu formant trou noir.
--Voici l’amphithéâtre, dit M. Vincent. Cette lueur vient d’une petite
chapelle que les catholiques ont édifiée en mémoire des chrétiens
martyrisés.
Une galerie, à ciel ouvert, creusée dans la terre, conduisait à la
chapelle. On abandonna nos machines, puis on avança vers l’amphithéâtre.
Il ne présentait rien de bien curieux. C’était un cirque, je l’ai dit,
dont le dessin était indiqué par une maçonnerie. Seuls les souvenirs
poignants envahissaient l’âme à ce spectacle. Quelle ruine, quel
abandon! quel silence de sépulcre!
On avança dans la galerie, et on arriva devant la chapelle; elle était
grillée et la lueur brillait à travers le grillage.
Durant cette exploration autour de l’excavation béante, mon jeune Belge
avait manifesté une fébrilité de plus en plus folle.
Notre aimable guide, avait eu l’idée d’emporter sur sa machine une
sacoche qui d’ailleurs le quittait rarement. Il avait naturellement mis
cette sacoche à la disposition du bon Liégeois, ainsi égaré en terre
carthaginoise, et ce sujet de l’excellent roi Léopold II en avait usé
dans la plus large mesure. Nos poches aussi avaient été mises à
contribution.
Malgré cette triple charge, Van Marke continuait à courir de tous côtés,
ramassant partout des pierres qu’il nous priait de lui porter.
En ce moment nous nous trouvions en présence de la chapelle, quand M.
Vincent nous dit, en nous montrant l’ouverture d’une nouvelle galerie
sur notre gauche: «Voici la fosse aux lions; c’est par cette galerie
qu’ils se rendaient aux arènes.»
Elle était voûtée, celle-ci. On ne pouvait y avancer encore
profondément.
A peine notre guide eut-il parlé, que Van Marke ne se connut plus.
Quelle folie l’avait saisi? Il sembla en cet instant se racheter d’un
seul coup de sa placidité naturelle, comme ces malades qui jeûnent
durant un temps très long et qui, en cachette, hors de tout œil humain,
rattrapent le temps perdu.
Il se jeta «à quatre pattes», pénétra dans la galerie, et, imitant le
rugissement du lion, se jeta à longer la grille de la chapelle, dans un
va et vient continu, à l’instar du fauve dans sa cage. Puis, se livrant
à une agitation fantastique, il ramassa tout ce qui lui tombait sous la
main, des morceaux de marbre, des cailloux, de le terre même, en criant:
«Carthage, Carthage, les lions, les arènes, emportons tout.» Cette fois
sa langue s’était complètement déliée, il parlait, parlait, rappelant
maintenant tous les détails de ce que nous avions vu au cours de ce
voyage à travers l’Algérie qui finissait d’une si éblouissante manière
dans l’exploration des ruines de Carthage.
Mais il fallait partir. La fébrilité de Van Marke allait s’accorder une
fois de plus avec sa nature. Ne voulant pas quitter encore la fosse, il
était en retard. Il fallut multiplier les appels.
Une dernière sensation nous était réservée. L’heure du train approchait
et l’on arriva à la petite station, dont nous étions d’ailleurs à une
faible distance.
Une station exiguë, toute petiote, touchant à la voie ferrée:
maisonnette d’enfant. Pas de voyageurs, nous seulement.
Et sur cette station, pauvre petite construction toute moderne, entourée
d’arbustes verts, dans le silence du soir, flamboyait ce mot: Carthage.
Quel effroyable cataclysme d’histoire! Quel bouleversement d’humanité!
Un billet de bagages pour nos machines me rappela aux réalités du
moment. Peu d’instants après on était à Tunis.
Le lendemain, c’était le mercredi 16 octobre, il fallut prendre la mer.
Disant adieu à la terre d’Afrique qui nous avait procuré de si
enivrantes sensations, on s’embarquait à bord du transatlantique _Ville
de Madrid_ pour retourner en Europe et rentrer à Paris.
FIN
TABLE DES CHAPITRES
I. Paris-Marseille-Alger 1
II. Albert dans la Kasbah 17
III. Kif! Kif! la glace de Paris 33
IV. Tournoi de négrillons 41
V. La plaine du Chéliff 53
VI. Le supplice de la mouche 77
VII. Orléansville.--Une soirée d’Algérie 105
VIII. Bono! bono! 119
IX. Incendie dans les brousses 131
X. A la recherche d’un déjeuner 141
XI. Blidah, Alger 151
XII. Une triplette inespérée 163
XIII. Les gorges de Palestro.--Les singes 173
XIV. Le chameau de madame Mayeur 185
XV. Une danse du ventre 197
XVI. Les portes de fer 213
XVII. Dans le vent 223
XVIII. Accident 233
XIX. Constantine 243
XX. Une fantasia inattendue 253
XXI. Rencontre des troupes françaises.--Soukarras 263
XXII. Arrêtés dans les brousses 273
XXIII. Tunis 285
XXIV. Un sujet du roi Léopold dans la fosse aux lions 305
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