=Il est assis sur le pied de son lit et écrit sur ses genoux.=
Il est certain qu'elle ne m'aime pas.--Et moi, je n'y veux plus
penser.--Mes mains sont glacées, ma tête est brûlante.--Me voilà seul
en face de mon travail.--Il ne s'agit plus de sourire et d'être bon!
de saluer et de serrer la main! toute cette comédie est jouée: j'en
commence une autre avec moi-même.--Il faut, à cette heure, que ma
volonté soit assez forte pour saisir mon âme, et l'emporter tour à
tour dans le cadavre ressuscité des personnages que j'évoque, et dans
le fantôme de ceux que j'invente! Ou bien il faut que, devant
Chatterton malade, devant Chatterton qui a froid, qui a faim, ma
volonté fasse poser avec prétention un autre Chatterton, gracieusement
paré pour l'amusement du public, et que celui-là soit décrit par
l'autre; le troubadour par le mendiant. Voilà les deux poésies
possibles, ça ne va pas plus loin que cela! Les divertir ou leur faire
pitié; faire jouer de misérables poupées, ou l'être soi-même et faire
trafic de cette singerie! Ouvrir son coeur pour le mettre en étalage
sur un comptoir! S'il a des blessures, tant mieux! il a plus de prix:
tant soit peu mutilé, on l'achète plus cher!
=Il se lève.=
Lève-toi, créature de Dieu, faite à son image, et admire-toi encore
dans cette condition!
=Il rit et se rassied.=
=Une vieille horloge sonne une demi-heure, deux coups.=
--Non, non!
L'heure t'avertit; assieds-toi, et travaille, malheureux! Tu perds ton
temps en réfléchissant; tu n'as qu'une réflexion à faire, c'est que tu
es pauvre.--Entends-tu bien? un pauvre!
Chaque minute de recueillement est un vol que tu fais; c'est une
minute stérile.--Il s'agit bien de l'idée, grand Dieu! ce qui
rapporte, c'est le mot. Il y a tel mot qui peut aller jusqu'à un
schelling; la pensée n'a pas cours sur la place.
Oh! loin de moi,--loin de moi, je t'en supplie, découragement glacé!
mépris de moi-même, ne viens pas achever de me perdre! Détourne-toi!
détourne-toi! car, à présent, mon nom et ma demeure, tout est connu;
et si demain ce livre n'est pas achevé, je suis perdu! oui, perdu!
sans espoir!--Arrêté, jugé, condamné! jeté en prison!
Oh! dégradation! oh! honteux travail!
=Il écrit.=
Il est certain que cette jeune femme ne m'aimera jamais.--Eh bien! ne
puis-je cesser d'avoir cette idée?
=Long silence.=
J'ai bien peu d'orgueil d'y penser encore.--Mais qu'on me dise donc
pourquoi j'aurais de l'orgueil. De l'orgueil de quoi? je ne tiens
aucune place dans aucun rang. Et il est certain que ce qui me
soutient, c'est cette fierté naturelle. Elle me crie toujours à
l'oreille de ne pas ployer et de ne pas avoir l'air malheureux.--Et
pour qui donc fait-on l'heureux quand on ne l'est pas? Je crois que
c'est pour les femmes. Nous posons tous devant elles.--Les pauvres
créatures, elles te prennent pour un trône, ô Publicité! vile
Publicité! toi qui n'es qu'un pilori où le profane passant peut nous
souffleter. En général, les femmes aiment celui qui ne s'abaisse
devant personne. Eh bien! par le Ciel, elles ont raison.--Du moins,
celle-ci qui a les yeux sur moi ne me verra pas baisser la tête.--Oh!
si elle m'eût aimé!
=Il s'abandonne à une longue rêverie dont il sort violemment.=
Écris donc, malheureux, évoque donc ta volonté!--Pourquoi est-elle si
faible? N'avoir pu encore lancer en avant cet esprit rebelle qu'elle
excite et qui s'arrête!--Voilà une humiliation toute nouvelle pour
moi!--Jusqu'ici je l'avais toujours vue partir avant son maître; il
lui fallait un frein, et cette nuit c'est l'éperon qu'il lui
faut.--Ah! ah! l'immortel! Ah! ah! le rude maître du corps! Esprit
superbe, seriez-vous paralysé par ce misérable brouillard qui pénètre
dans ma chambre délabrée? suffit-il, orgueilleux, d'un peu de vapeur
froide pour vous vaincre?
=Il jette sur ses épaules la couverture de son lit.=
L'épais brouillard! il est tendu au dehors de ma fenêtre comme un
rideau blanc, ou comme un linceul.--Il était pendu ainsi à la fenêtre
de mon père la nuit de sa mort.
=L'horloge sonne trois quarts.=
Encore! le temps me presse: et rien n'est écrit!
=Il lit.=
Harold! Harold!... ô Christ! Harold... le duc Guillaume...
Eh! que me fait cet Harold, je vous prie?--Je ne puis comprendre
comment j'ai écrit cela.--
=Il déchire le manuscrit en parlant.--Un peu de délire le prend.=
J'ai fait le catholique; j'ai menti. Si j'étais catholique, je me
ferais moine et trappiste. Un trappiste n'a pour lit qu'un cercueil,
mais au moins il y dort.--Tous les hommes ont un lit où ils dorment;
moi, j'en ai un où je travaille pour de l'argent.
=Il porte la main à sa tête.=
Où vais-je? où vais-je? Le mot entraîne l'idée malgré elle... Ô Ciel!
la folie ne marche-t-elle pas ainsi? Voilà qui peut épouvanter le plus
brave... Allons! calme-toi.--Je relisais ceci... Oui!... Ce poëme-là
n'est pas assez beau!... Écrit trop vite!--Écrit pour vivre!--Ô
supplice! La bataille d'Hastings!... Les vieux Saxons!... Les jeunes
Normands!... Me suis-je intéressé à cela? non. Et pourquoi donc en
as-tu parlé?--Quand j'avais tant à dire sur ce que je vois.
=Il se lève et marche à grands pas.=
--Réveiller de froides cendres, quand tout frémit et souffre autour de
moi; quand la Vertu appelle à son secours et se meurt à force de
pleurer; quand le pâle Travail est dédaigné; quand l'Espérance a perdu
son ancre; la Foi, son calice; la Charité, ses pauvres enfants;
lorsque la Terre crie et demande justice au Poëte de ceux qui la
fouillent sans cesse pour avoir son or, et lui disent qu'elle peut se
passer du Ciel.
Et moi! qui sens cela, je ne lui répondrais pas! Si! par le Ciel! je
lui répondrai. Je frapperai du fouet les méchants et les hypocrites.
Je dévoilerai Jérémiah-Miles et Warton.
Ah! misérable! Mais... c'est la Satire! tu deviens méchant.
=Il pleure longtemps avec désolation.=
Écris plutôt sur ce brouillard qui s'est logé à la fenêtre comme à
celle de ton père.
=Il s'arrête.=
=Il prend une tabatière sur sa table.=
Le voilà, mon père!--Vous voilà! Bon vieux marin! franc capitaine de
haut bord, vous dormiez la nuit, vous, et le jour vous vous battiez!
Vous n'étiez pas un Paria intelligent comme l'est devenu votre pauvre
enfant. Voyez-vous, voyez-vous ce papier blanc? s'il n'est pas rempli
demain, j'irai en prison, mon père, et je n'ai pas dans la tête un mot
pour noircir ce papier, parce que j'ai faim.--J'ai vendu, pour manger,
le diamant qui était là, sur cette boîte, comme une étoile sur votre
beau front. Et à présent je ne l'ai plus et j'ai toujours la faim. Et
j'ai aussi votre orgueil, mon père, qui fait que je ne le dis
pas.--Mais vous qui étiez vieux et qui saviez qu'il faut de l'argent
pour vivre, et que vous n'en aviez pas à me donner, pourquoi
m'avez-vous créé?
=Il jette la boîte.--Il court après, se met à genoux et pleure.=
Ah! pardon, pardon, mon père! mon vieux père en cheveux blancs!--Vous
m'avez tant embrassé sur vos genoux!--C'est ma faute! j'ai cru être
poëte! C'est ma faute; mais je vous assure que votre nom n'ira pas en
prison! Je vous le jure, mon vieux père. Tenez, tenez, voilà de
l'opium! si j'ai par trop faim... je ne mangerai pas, je boirai.
=Il fond en larmes sur la tabatière où est le portrait.=
Quelqu'un monte lourdement mon escalier de bois.--Cachons ce trésor.
=Cachant l'opium.=
Et pourquoi? ne suis-je donc pas libre? plus libre que jamais?--Caton
n'a pas caché son épée. Reste comme tu es, Romain, et regarde en face.
=Il pose l'opium au milieu de sa table.=
Le quaker survient, il voit l'opium, il devine que c'est l'instrument
de la mort; il avoue, pour sauver le poëte, que Kitty Bell l'adore, et
que s'il se tue il en tuera deux!--Eh bien, je vivrai! s'écrie
Chatterton, et il écrit à M. Bekford, le lord-maire de Londres, pour
en obtenir audience et protection.
M. Bekford, averti par lord Talbot, arrive lui-même, et propose à
Chatterton un emploi de cent livres pour commencer. Il ne dit pas
lequel. Chatterton croit que c'est un emploi de commis. Il accepte. Le
quaker triomphe de sa courageuse résignation. Chatterton rentre dans
sa chambre; il voit que c'est un emploi servile. Il prend la
résolution de mourir. Il jette au feu tous ses papiers.
--Skirner sera payé! dit-il.--Libre de tous! égal à tous, à
présent!--Salut, première heure de repos que j'aie goûtée!--Dernière
heure de ma vie, aurore du jour éternel, salut!--Adieu, humiliation,
haines, sarcasmes, travaux dégradants, incertitudes, angoisses,
misères, tortures du coeur, adieu! Ô quel bonheur! je vous dis
adieu!--Si l'on savait! si l'on savait ce bonheur que j'ai..., on
n'hésiterait pas si longtemps!
=Ici, après un instant de recueillement durant lequel son visage prend
une expression de béatitude, il joint les mains et poursuit:=
Ô Mort, Ange de délivrance, que ta paix est douce! j'avais bien raison
de t'adorer, mais je n'avais pas la force de te conquérir.--Je sais
que tes pas seront lents et sûrs. Regarde-moi, Ange sévère, leur ôter
à tous la trace de mes pas sur la terre.
=Il jette au feu tous ses papiers.=
Allez, nobles pensées écrites pour tous ces ingrats dédaigneux,
purifiez-vous dans la flamme et remontez au ciel avec moi!
=Il lève les yeux au ciel et déchire lentement ses poëmes, dans
l'attitude grave et exaltée d'un homme qui fait un sacrifice solennel.=