XXV.

Ainsi vécut, ainsi mourut, ainsi triompha le Tasse, mais après sa

mort. Cependant, quelle que soit la pitié que ses malheurs inspirent

aux coeurs généreux, cette pitié ne doit pas se tourner en colère et

en accusations injustes contre l'ingratitude de l'humanité envers les

génies qui l'honorent. L'histoire ne déclame pas comme la rhétorique,

elle raconte; les malheurs du Tasse furent le tort de la nature, bien

plus que le tort de la société.

Né d'une race à la fois chevaleresque et poétique, élevé par une mère

d'élite et par un père déjà glorieux, recueilli dans la fleur de son

adolescence par un prince qui lui ouvrit pour ainsi dire sa propre

famille, protégé, aimé peut-être par la soeur charmante de ce prince,

qui fut pour lui, sinon une amante, du moins une autre soeur, et qui

lui pardonna tout, même ses négligences et ses distractions de

sentiment que tant d'autres femmes ne pardonnent jamais, illustre

avant l'âge de la gloire par des poëmes que la religion et la nation

popularisaient à mesure qu'ils tombaient de sa plume; disputé comme un

joyau de gloire entre la maison d'Este, la maison de Médicis, la

maison de Gonzague, la maison de la Rovère, ces grands patrons des

lettres en Italie; misérable et errant par sa propre insanité, mais

non par la persécution de ses ennemis; comblé d'enthousiasme et de

soins par la jeune princesse Léonora de Médicis; chéri à Turin, désiré

à Florence, appelé à Rome; retrouvant à Naples, toutes les fois qu'il

voulait s'y réfugier, la patrie, l'amitié, la paix d'esprit,

l'admiration d'une foule de disciples fiers d'être ses compatriotes;

enfin rappelé pour le triomphe à Rome par un neveu du souverain de la

chrétienté, fanatique de son génie et providence de sa fortune;

mourant dans ses bras avec la couronne du poëte en perspective et le

triomphe pour tombeau: on ne voit rien dans une telle vie qui soit de

nature à accuser l'ingratitude humaine, excepté quelques années de

cruelle séquestration dans un hospice de fous, qui n'accusent pas,

mais qui dégradent un peu son protecteur devenu son geôlier; mais

cette infortune n'est-elle pas souvent, dans l'économie d'une grande

destinée, l'ombre qui fait mieux ressortir la note pathétique, qui

attendrit le coeur de la postérité, et qui donne à la gloire quelque

chose d'une compassion enthousiaste du monde? Bonheur amer, mais

bonheur de plus dans la mémoire des grands hommes persécutés ou

méconnus!

Tel fut le Tasse, malheureux par lui-même plus que par les autres;

mais son infortune est pour beaucoup dans l'adoration que son nom

inspira aux jeunes gens et aux femmes, qui aiment à trouver dans la

vie de leur poëte autant de poésie que dans ses vers!

Selon nous, s'il n'est pas le chantre le plus épique de la religion du

Christ, il est au moins le plus mélodieux narrateur en vers parmi tous

les chantres modernes de l'Occident.

Ce n'est pas le poëte, c'est le _conteur_ divin.

Cours familier de Littérature - Volume 16 · 第 74 / 254 题