Ainsi vécut, ainsi mourut, ainsi triompha le Tasse, mais après sa
mort. Cependant, quelle que soit la pitié que ses malheurs inspirent
aux coeurs généreux, cette pitié ne doit pas se tourner en colère et
en accusations injustes contre l'ingratitude de l'humanité envers les
génies qui l'honorent. L'histoire ne déclame pas comme la rhétorique,
elle raconte; les malheurs du Tasse furent le tort de la nature, bien
plus que le tort de la société.
Né d'une race à la fois chevaleresque et poétique, élevé par une mère
d'élite et par un père déjà glorieux, recueilli dans la fleur de son
adolescence par un prince qui lui ouvrit pour ainsi dire sa propre
famille, protégé, aimé peut-être par la soeur charmante de ce prince,
qui fut pour lui, sinon une amante, du moins une autre soeur, et qui
lui pardonna tout, même ses négligences et ses distractions de
sentiment que tant d'autres femmes ne pardonnent jamais, illustre
avant l'âge de la gloire par des poëmes que la religion et la nation
popularisaient à mesure qu'ils tombaient de sa plume; disputé comme un
joyau de gloire entre la maison d'Este, la maison de Médicis, la
maison de Gonzague, la maison de la Rovère, ces grands patrons des
lettres en Italie; misérable et errant par sa propre insanité, mais
non par la persécution de ses ennemis; comblé d'enthousiasme et de
soins par la jeune princesse Léonora de Médicis; chéri à Turin, désiré
à Florence, appelé à Rome; retrouvant à Naples, toutes les fois qu'il
voulait s'y réfugier, la patrie, l'amitié, la paix d'esprit,
l'admiration d'une foule de disciples fiers d'être ses compatriotes;
enfin rappelé pour le triomphe à Rome par un neveu du souverain de la
chrétienté, fanatique de son génie et providence de sa fortune;
mourant dans ses bras avec la couronne du poëte en perspective et le
triomphe pour tombeau: on ne voit rien dans une telle vie qui soit de
nature à accuser l'ingratitude humaine, excepté quelques années de
cruelle séquestration dans un hospice de fous, qui n'accusent pas,
mais qui dégradent un peu son protecteur devenu son geôlier; mais
cette infortune n'est-elle pas souvent, dans l'économie d'une grande
destinée, l'ombre qui fait mieux ressortir la note pathétique, qui
attendrit le coeur de la postérité, et qui donne à la gloire quelque
chose d'une compassion enthousiaste du monde? Bonheur amer, mais
bonheur de plus dans la mémoire des grands hommes persécutés ou
méconnus!
Tel fut le Tasse, malheureux par lui-même plus que par les autres;
mais son infortune est pour beaucoup dans l'adoration que son nom
inspira aux jeunes gens et aux femmes, qui aiment à trouver dans la
vie de leur poëte autant de poésie que dans ses vers!
Selon nous, s'il n'est pas le chantre le plus épique de la religion du
Christ, il est au moins le plus mélodieux narrateur en vers parmi tous
les chantres modernes de l'Occident.
Ce n'est pas le poëte, c'est le _conteur_ divin.