Bientôt, aussi mécontent de son nouveau protecteur que du duc de
Ferrare, il partit à pied de la cour du duc d'Urbin pour se rendre à
la cour de Turin, où son poëme avait popularisé son nom.
Le récit qu'il fait de son voyage à travers le Piémont est digne de
l'auteur de la pastorale héroïque de l'_Aminta_, et rappelle les
voyages pédestres de J.-J. Rousseau à travers le Chablais, retracés
avec tant de charme dans les Confessions.
«C'était la saison, dit le Tasse, où le vigneron est occupé à presser
les grappes pour en faire ruisseler le vin, et où les arbres (enlacés
de pampres dans ces plaines) sont déjà à moitié dépouillés de leurs
fruits. Dans le costume d'un simple voyageur, je chevauchais entre
Novare et Verceil, commençant à m'apercevoir que le jour baissait, et
que des nuages chargés de pluie s'abattaient des montagnes sur la
plaine. Je pressai de l'éperon mon cheval, quand, ô surprise!
j'entendis une meute de chiens qui se ruait avec de grands cris de mon
côté. Je me retournai et je vis un bouquetin des Alpes poursuivi par
deux lévriers pleins d'ardeur; comme il était fatigué, ils
l'atteignirent bientôt, il expira presque à mes pieds. Au même instant
vint un jeune homme d'une vingtaine d'années, grand, beau, élégant,
mince et musculeux, qui, grondant et frappant les chiens, leur arracha
l'animal qu'ils avaient tué. Il le donna à un paysan qui le chargea
sur son épaule et qui, sur un signe du jeune homme, s'éloigna d'un pas
rapide. Alors celui-ci, se tournant vers moi, me dit: Noble étranger,
où allez-vous, je vous prie? Je vais à Verceil, lui répondis-je, mais
je voudrais n'y pas arriver trop tard. Cela se pourrait peut-être,
reprit-il, mais la rivière qui coule devant la ville et qui sépare les
frontières du Piémont de celles de Milan, a tellement grossi qu'il
serait dangereux de la passer. Je vous engage donc à accepter
l'hospitalité pour cette nuit dans une petite maison que j'ai de ce
côté-ci de la rivière; vous y serez mieux que dans aucun autre
voisinage. Tandis qu'il me parlait ainsi, je le regardais avec
attention, et je crus découvrir en lui quelque chose d'extrêmement
noble et gracieux; je vis bien, quoiqu'il fût à pied, que j'avais
affaire à une personne au-dessus du vulgaire. Donnant alors mon cheval
à celui qui me l'avait loué et qui m'accompagnait, je dis au jeune
homme que j'acceptais son offre, lors même que je pourrais continuer
ma route. En conséquence je me plaçai derrière lui. J'irai devant,
dit-il, non pas que je me croie supérieur à vous, mais c'est pour vous
conduire. Plût à Dieu, repris-je, que la fortune, qui m'envoie
aujourd'hui un si noble guide, me fût aussi favorable dans toutes les
autres circonstances! Je me tus et je suivis en silence; il se
retournait fréquemment et m'examinait de la tête aux pieds, comme pour
deviner qui j'étais; sentant qu'il était convenable de satisfaire
jusqu'à un certain point sa curiosité, je lui dis: C'est la première
fois que je vois ce pays, car quoique, dans un voyage en France, j'aie
traversé autrefois le Piémont, c'était par une autre route; mais je ne
saurais regretter d'avoir pris celle-ci, car le pays est très-beau et
il est habité par des gens d'une parfaite courtoisie. Lui ayant ainsi
fourni l'occasion de causer, il sembla ne pouvoir cacher plus
longtemps son désir de savoir qui j'étais: Dites-moi, je vous prie,
reprit-il, qui vous êtes, quelle est votre patrie, et quel est le
hasard qui vous amène dans ces contrées. Je suis né, répliquai-je,
d'une mère napolitaine, et à Naples, ville célèbre d'Italie; mon père
était de Bergame, en Lombardie; je cache mon nom, et telle est son
obscurité que, si je me nommais, cela ne vous apprendrait rien; je
fuis la persécution d'un prince et de la fortune, et je vais chercher
un refuge en Savoie. Vous vous retirez, dit-il, dans les États d'un
prince juste, magnanime et affable. Après avoir parlé ainsi, il
n'insista pas davantage sur ce sujet: il voyait que je ne voulais pas
me faire connaître. Après avoir marché environ cinq cents pas, nous
arrivâmes au bord de la rivière la Sezia; elle s'élançait avec la
rapidité d'une flèche décochée par un Parthe; elle avait tellement
grossi qu'elle submergeait ses bords. Là, j'appris de quelques paysans
que le batelier ne voulait pas quitter la rive opposée et qu'il avait
refusé de passer des cavaliers français, bien qu'ils lui eussent
offert une belle récompense. La nécessité, dis-je alors en me tournant
du côté du jeune homme qui m'avait servi de guide, me contraint de ne
pas refuser votre invitation; je dois dire que je l'aurais également
acceptée si j'avais eu à choisir. J'aurais mieux aimé, reprit-il,
devoir cette faveur à votre volonté qu'à la fortune; mais enfin,
quoiqu'il en soit, j'aurai le plaisir de vous donner l'hospitalité.
Telle était la courtoisie de ses paroles, que je devins de plus en
plus convaincu qu'il était d'une noble extraction, et que son esprit
était à la hauteur de sa naissance. Heureux d'avoir rencontré un
pareil hôte, je lui dis que je serais charmé de profiter de son offre
le plus tôt possible; à ces mots, il me montra sa maison. Elle était
peu éloignée du bord de la rivière: c'était un bâtiment neuf, à
plusieurs étages; sur le devant s'étendait une pelouse plantée
d'arbres; de chaque côté de la porte il y avait un escalier de
vingt-cinq belles marches. À l'entrée était un salon assez grand et
presque carré; deux portes à droite et deux portes à gauche
conduisaient à différents appartements; la même disposition était
répétée dans les autres étages. Vis-à-vis de la porte par laquelle
nous étions entrés, il se trouvait une autre porte qui donnait sur un
escalier par lequel on descendait dans une cour autour de laquelle
régnaient les offices et les chambres des domestiques. On voyait au
delà un grand jardin planté d'arbres à fruits; il était admirablement
dessiné et entretenu avec beaucoup de soin. Les murs du salon étaient
tapissés en cuir doré; le reste de l'ameublement annonçait une grande
recherche; au milieu était une table couverte de vases de porcelaine
blancs comme la neige, pleins des fruits les plus variés et les plus
beaux. Cette habitation, dis-je, est extrêmement commode et élégante,
et doit certainement être occupée par un grand seigneur qui n'a laissé
rien à désirer dans cette retraite champêtre; on y trouvait, au centre
des bois, tous les raffinements du luxe des villes. Mais, ajoutai-je,
vous en êtes peut-être le maître? Non, répondit-il, elle appartient à
mon père; Dieu veuille lui accorder une longue vie! Quoiqu'il ait
passé la plus grande partie de sa vie à la campagne, cependant il
n'est pas tout à fait étranger aux habitudes du monde et des cours;
il a un frère qui est depuis longtemps à la cour du pape; il est l'ami
du cardinal Vercelli, dont le rare mérite est en grande estime dans ce
pays.
«Dans quelle partie de l'Italie ou de l'Europe, répondis-je, où ce bon
cardinal est connu, n'est-il pas estimé? Tandis que nous étions ainsi
à converser vint un jeune homme, moins âgé que l'autre, mais non moins
beau, qui nous dit que son père était rentré, et, en effet, il arriva
aussitôt suivi d'un valet à pied et d'un autre à cheval. C'était un
homme d'un âge très-mûr, plus près de soixante ans que de cinquante;
il avait l'air tout à la fois bienveillant et vénérable; la blancheur
de ses cheveux et de sa barbe, qui semblait ajouter à son âge,
augmentait la dignité de sa personne. M'avançant alors vers ce bon
père de famille, je le saluai avec le respect dû à ses années et à son
extérieur. Il se tourna du côté de son fils aîné et lui dit d'un air
gracieux: D'où nous vient cet hôte? je ne me rappelle pas de l'avoir
vu, soit ici, soit ailleurs... Il vient de Novare, répondit le jeune
homme, et il va à Turin. Au même instant, s'approchant de son père,
il lui parla à voix basse. Celui-ci cessa aussitôt ses questions, et
dit: Quel qu'il soit, il est le bienvenu dans une maison où l'on aime
à honorer et à secourir les étrangers. Je le remerciai de sa
courtoisie. Plaise à Dieu, ajoutai-je, que je puisse un jour
reconnaître cette généreuse hospitalité! Pendant ce temps un
domestique ayant apporté de l'eau, nous nous lavâmes les mains, et
nous nous mîmes à table. En ma qualité d'étranger on m'avait réservé
la place d'honneur. À la fin du souper on servit des melons et
d'autres fruits en abondance.»