XVI.

Bientôt, aussi mécontent de son nouveau protecteur que du duc de

Ferrare, il partit à pied de la cour du duc d'Urbin pour se rendre à

la cour de Turin, où son poëme avait popularisé son nom.

Le récit qu'il fait de son voyage à travers le Piémont est digne de

l'auteur de la pastorale héroïque de l'_Aminta_, et rappelle les

voyages pédestres de J.-J. Rousseau à travers le Chablais, retracés

avec tant de charme dans les Confessions.

«C'était la saison, dit le Tasse, où le vigneron est occupé à presser

les grappes pour en faire ruisseler le vin, et où les arbres (enlacés

de pampres dans ces plaines) sont déjà à moitié dépouillés de leurs

fruits. Dans le costume d'un simple voyageur, je chevauchais entre

Novare et Verceil, commençant à m'apercevoir que le jour baissait, et

que des nuages chargés de pluie s'abattaient des montagnes sur la

plaine. Je pressai de l'éperon mon cheval, quand, ô surprise!

j'entendis une meute de chiens qui se ruait avec de grands cris de mon

côté. Je me retournai et je vis un bouquetin des Alpes poursuivi par

deux lévriers pleins d'ardeur; comme il était fatigué, ils

l'atteignirent bientôt, il expira presque à mes pieds. Au même instant

vint un jeune homme d'une vingtaine d'années, grand, beau, élégant,

mince et musculeux, qui, grondant et frappant les chiens, leur arracha

l'animal qu'ils avaient tué. Il le donna à un paysan qui le chargea

sur son épaule et qui, sur un signe du jeune homme, s'éloigna d'un pas

rapide. Alors celui-ci, se tournant vers moi, me dit: Noble étranger,

où allez-vous, je vous prie? Je vais à Verceil, lui répondis-je, mais

je voudrais n'y pas arriver trop tard. Cela se pourrait peut-être,

reprit-il, mais la rivière qui coule devant la ville et qui sépare les

frontières du Piémont de celles de Milan, a tellement grossi qu'il

serait dangereux de la passer. Je vous engage donc à accepter

l'hospitalité pour cette nuit dans une petite maison que j'ai de ce

côté-ci de la rivière; vous y serez mieux que dans aucun autre

voisinage. Tandis qu'il me parlait ainsi, je le regardais avec

attention, et je crus découvrir en lui quelque chose d'extrêmement

noble et gracieux; je vis bien, quoiqu'il fût à pied, que j'avais

affaire à une personne au-dessus du vulgaire. Donnant alors mon cheval

à celui qui me l'avait loué et qui m'accompagnait, je dis au jeune

homme que j'acceptais son offre, lors même que je pourrais continuer

ma route. En conséquence je me plaçai derrière lui. J'irai devant,

dit-il, non pas que je me croie supérieur à vous, mais c'est pour vous

conduire. Plût à Dieu, repris-je, que la fortune, qui m'envoie

aujourd'hui un si noble guide, me fût aussi favorable dans toutes les

autres circonstances! Je me tus et je suivis en silence; il se

retournait fréquemment et m'examinait de la tête aux pieds, comme pour

deviner qui j'étais; sentant qu'il était convenable de satisfaire

jusqu'à un certain point sa curiosité, je lui dis: C'est la première

fois que je vois ce pays, car quoique, dans un voyage en France, j'aie

traversé autrefois le Piémont, c'était par une autre route; mais je ne

saurais regretter d'avoir pris celle-ci, car le pays est très-beau et

il est habité par des gens d'une parfaite courtoisie. Lui ayant ainsi

fourni l'occasion de causer, il sembla ne pouvoir cacher plus

longtemps son désir de savoir qui j'étais: Dites-moi, je vous prie,

reprit-il, qui vous êtes, quelle est votre patrie, et quel est le

hasard qui vous amène dans ces contrées. Je suis né, répliquai-je,

d'une mère napolitaine, et à Naples, ville célèbre d'Italie; mon père

était de Bergame, en Lombardie; je cache mon nom, et telle est son

obscurité que, si je me nommais, cela ne vous apprendrait rien; je

fuis la persécution d'un prince et de la fortune, et je vais chercher

un refuge en Savoie. Vous vous retirez, dit-il, dans les États d'un

prince juste, magnanime et affable. Après avoir parlé ainsi, il

n'insista pas davantage sur ce sujet: il voyait que je ne voulais pas

me faire connaître. Après avoir marché environ cinq cents pas, nous

arrivâmes au bord de la rivière la Sezia; elle s'élançait avec la

rapidité d'une flèche décochée par un Parthe; elle avait tellement

grossi qu'elle submergeait ses bords. Là, j'appris de quelques paysans

que le batelier ne voulait pas quitter la rive opposée et qu'il avait

refusé de passer des cavaliers français, bien qu'ils lui eussent

offert une belle récompense. La nécessité, dis-je alors en me tournant

du côté du jeune homme qui m'avait servi de guide, me contraint de ne

pas refuser votre invitation; je dois dire que je l'aurais également

acceptée si j'avais eu à choisir. J'aurais mieux aimé, reprit-il,

devoir cette faveur à votre volonté qu'à la fortune; mais enfin,

quoiqu'il en soit, j'aurai le plaisir de vous donner l'hospitalité.

Telle était la courtoisie de ses paroles, que je devins de plus en

plus convaincu qu'il était d'une noble extraction, et que son esprit

était à la hauteur de sa naissance. Heureux d'avoir rencontré un

pareil hôte, je lui dis que je serais charmé de profiter de son offre

le plus tôt possible; à ces mots, il me montra sa maison. Elle était

peu éloignée du bord de la rivière: c'était un bâtiment neuf, à

plusieurs étages; sur le devant s'étendait une pelouse plantée

d'arbres; de chaque côté de la porte il y avait un escalier de

vingt-cinq belles marches. À l'entrée était un salon assez grand et

presque carré; deux portes à droite et deux portes à gauche

conduisaient à différents appartements; la même disposition était

répétée dans les autres étages. Vis-à-vis de la porte par laquelle

nous étions entrés, il se trouvait une autre porte qui donnait sur un

escalier par lequel on descendait dans une cour autour de laquelle

régnaient les offices et les chambres des domestiques. On voyait au

delà un grand jardin planté d'arbres à fruits; il était admirablement

dessiné et entretenu avec beaucoup de soin. Les murs du salon étaient

tapissés en cuir doré; le reste de l'ameublement annonçait une grande

recherche; au milieu était une table couverte de vases de porcelaine

blancs comme la neige, pleins des fruits les plus variés et les plus

beaux. Cette habitation, dis-je, est extrêmement commode et élégante,

et doit certainement être occupée par un grand seigneur qui n'a laissé

rien à désirer dans cette retraite champêtre; on y trouvait, au centre

des bois, tous les raffinements du luxe des villes. Mais, ajoutai-je,

vous en êtes peut-être le maître? Non, répondit-il, elle appartient à

mon père; Dieu veuille lui accorder une longue vie! Quoiqu'il ait

passé la plus grande partie de sa vie à la campagne, cependant il

n'est pas tout à fait étranger aux habitudes du monde et des cours;

il a un frère qui est depuis longtemps à la cour du pape; il est l'ami

du cardinal Vercelli, dont le rare mérite est en grande estime dans ce

pays.

«Dans quelle partie de l'Italie ou de l'Europe, répondis-je, où ce bon

cardinal est connu, n'est-il pas estimé? Tandis que nous étions ainsi

à converser vint un jeune homme, moins âgé que l'autre, mais non moins

beau, qui nous dit que son père était rentré, et, en effet, il arriva

aussitôt suivi d'un valet à pied et d'un autre à cheval. C'était un

homme d'un âge très-mûr, plus près de soixante ans que de cinquante;

il avait l'air tout à la fois bienveillant et vénérable; la blancheur

de ses cheveux et de sa barbe, qui semblait ajouter à son âge,

augmentait la dignité de sa personne. M'avançant alors vers ce bon

père de famille, je le saluai avec le respect dû à ses années et à son

extérieur. Il se tourna du côté de son fils aîné et lui dit d'un air

gracieux: D'où nous vient cet hôte? je ne me rappelle pas de l'avoir

vu, soit ici, soit ailleurs... Il vient de Novare, répondit le jeune

homme, et il va à Turin. Au même instant, s'approchant de son père,

il lui parla à voix basse. Celui-ci cessa aussitôt ses questions, et

dit: Quel qu'il soit, il est le bienvenu dans une maison où l'on aime

à honorer et à secourir les étrangers. Je le remerciai de sa

courtoisie. Plaise à Dieu, ajoutai-je, que je puisse un jour

reconnaître cette généreuse hospitalité! Pendant ce temps un

domestique ayant apporté de l'eau, nous nous lavâmes les mains, et

nous nous mîmes à table. En ma qualité d'étranger on m'avait réservé

la place d'honneur. À la fin du souper on servit des melons et

d'autres fruits en abondance.»

Cours familier de Littérature - Volume 16 · 第 47 / 254 题