Dans ce jardin de délices, sous le ciel le plus tiède de l'univers, au
sein du loisir et de l'amour, à l'âge où le coeur s'apaise et où
l'esprit se possède, époux d'une des femmes les plus belles et les
plus lettrées de l'Italie, écrivant, pour le plaisir plus que pour la
gloire, le poëme chevaleresque d'_Amadis_, déjà père d'une fille au
berceau, dont les traits rappelaient la beauté de sa mère, possesseur
d'une fortune plus que suffisante à ce séjour champêtre, Bernardo
jouissait de tout ce qui fait le rêve des hommes modérés dans leurs
désirs. Une haie de lauriers, un bois d'orangers, enserraient, du côté
des montagnes de _Castellamare_, sa maison ouverte au soleil du midi
et à la brise embaumée des golfes. Nous avons nous-même respiré
souvent ces brises au pied de ces mêmes lauriers noueux, dont les
feuilles tombèrent sur le berceau du Tasse.
C'est là que naquit, en effet, Torquato Tasso; peut-on s'étonner
qu'un enfant d'un tel père et d'une telle mère, né et élevé dans un
tel séjour, au sein d'une telle félicité et d'une telle poésie, soit
devenu le poëte le plus tendre et le plus mélodieux de son siècle? _Et
in Arcadia ego!_ Y eut-il jamais une plus poétique Arcadie? Quelques
semaines avant la naissance de cet enfant ardemment désiré par sa
mère, Bernardo Tasso écrivait de Sorrente à sa soeur Afra, religieuse
cloîtrée dans un couvent à Bergame:
«Ma petite fille est très-belle et me donne l'espérance qu'elle aura
une vie aussi heureuse et aussi honorable que nous pouvons le désirer;
mon premier fils nous a été enlevé par la mort, il est maintenant
devant Dieu notre Créateur, où il prie pour notre salut. Ma Porcia est
enceinte de sept mois; que ce soit d'une fille ou d'un fils, l'enfant
me sera également et souverainement cher; puisse seulement Dieu, qui
me le donne, le faire naître avec la crainte du Seigneur! Priez avec
vos saintes soeurs les nonnes, pour que le ciel me conserve la mère,
qui est ici-bas mes seules délices.»
Les prières du père, de la mère et de la tante furent exaucées;
l'enfant, qui fut Torquato Tasso, naquit à Sorrente, le 12 mars 1544.
Son enfance, comme celle des hommes prodigieux, fut, dans la tradition
des paysans et des matelots de Sorrente, pleine de prodiges. Nous ne
les rapporterons pas; c'est l'atmosphère fabuleuse des grands hommes,
l'imagination frappée voit plus beau que nature ce que la nature
ordinaire ne peut expliquer. Le premier jour de la naissance de
Torquato fut le dernier jour de la félicité de son père. Il apportait
avec lui le malheur avec la gloire en naissant, triste et commune
compensation des voeux satisfaits.
Bernardo fut contraint de quitter sa femme à peine accouchée, pour
suivre le prince de Salerne à la guerre en Piémont et en Espagne. Le
vice-roi de Naples fut parrain de l'enfant; à son retour de l'armée,
le père emmena sa femme et ses enfants à Salerne où il acheva le poëme
d'_Amadis_. Conduit de là en Allemagne par le prince de Salerne, qui
allait négocier avec l'empereur, il fut condamné comme rebelle au roi
d'Espagne, par le vice-roi de Naples, et dépouillé, par confiscation,
de sa maison à Salerne et de tous les trésors qu'elle contenait; sa
femme Porcia, réfugiée à Naples, dans une situation presque
indigente, y continua l'éducation de ses enfants. Logée dans une
petite maison peu éloignée du collége des jésuites, elle conduisait
elle-même, avant le lever du jour, le jeune Torquato, âgé de treize
ans, une lanterne à la main, à la porte du collége; les progrès de
l'enfant répondaient à la tendre sollicitude de la mère. Pendant ces
années d'exil, le père, envoyé à Paris par le prince de Salerne, pour
solliciter une seconde expédition française contre Naples, vivait
retiré à Saint-Germain, retouchant son poëme d'_Amadis_ et adressant
des vers italiens à Marguerite de Valois. Désespérant de l'expédition
française contre Naples, il se réfugia à Rome, où il reçut
l'hospitalité dans le palais du cardinal Hippolyte d'Este. Il y avait
donné rendez-vous à sa femme Porcia et à ses enfants; mais Porcia,
persécutée à cause de son mari par le vice-roi de Naples, et par ses
propres frères qui refusaient de lui payer sa dot, fut contrainte
d'entrer dans un monastère et de prendre le voile au couvent de
_San-Festo_.
Son fils, arraché de ses bras, obtint seul l'autorisation d'aller
rejoindre son père à Rome; il raconte lui-même, dans la strophe
suivante, le déchirement de deux coeurs que la fortune séparait pour
toujours:
«La cruelle fortune m'arracha, presque encore enfant, du sein de ma
mère; ah! je me souviendrai toujours, en soupirant, de quels baisers
humides de ses larmes, et de quelles ardentes prières emportées,
hélas! par les vents, elle attendrit nos adieux! Je ne devais plus
jamais me revoir visage à visage avec celle qui me pressait dans ses
bras, avec des noeuds si étroitement serrés et si inextricables. Ah!
malheureux, je suivis comme Ascagne ou Camille, d'un pas chancelant,
mon père errant sur la terre.»
L'infortuné père, en recevant son fils Torquato à Rome et en achevant
son éducation, ne put jamais obtenir que les portes du couvent
s'ouvrissent, à Naples, pour sa chère Porcia; elle mourut soudainement
à Naples, soit de ses angoisses, soit du poison préparé par ses
proches, qui craignaient qu'elle ne revendiquât un jour ses biens
retenus par eux.
Nous possédons une lettre de Bernardo Tasso qui semble confirmer ces
soupçons.
«La fortune,» dit-il dans cette lettre, «non contente de toutes mes
adversités passées, vient, pour me rendre complétement malheureux, de
m'enlever cette jeune et charmante femme, mon épouse, et de détruire
par cette mort toute espérance de félicité pour moi, le seul soutien
de mes pauvres enfants et la seule perspective de consolation qui me
restât pour mes vieux jours; je la pleure nuit et jour et je m'accuse
de sa mort, parce que je n'aurais jamais dû, par une vaine ambition de
grandeur, ou par un attachement trop grand à mon prince, l'avoir
abandonnée ainsi que mes petits enfants et le gouvernement domestique
de ma maison, entre les mains non de ses frères, mais plutôt de ses
plus cruels ennemis!... Mais Dieu l'a permis ainsi pour punir en elle
mes propres iniquités, et pour empoisonner par sa mort le reste des
jours, peut-être, hélas! trop longs, qui me restent à vivre!... Je
déplore par-dessus tout la promptitude de cette mort, qui n'a été
précédée que d'une maladie de trente-six heures, suite, comme je le
conjecture, ou du poison ou d'un brisement de coeur. Je gémis sur le
sort de ma fille, qui malheureusement pour elle reste vivante, jeune,
sans direction, entre les mains de ses ennemis, sans autre ami que son
misérable père, pauvre, âgé, loin d'elle et disgracié de la fortune.
Je prie Dieu de m'accorder la patience, car, si mon désespoir et mes
malheurs ne trouvent pas bientôt quelque remède, je ne sais ce qui
adviendra de moi.
«Je fais les derniers efforts, ajoute-t-il, pour arracher ma pauvre
fille des mains de ses ennemis, pour qu'il ne lui arrive pas ce qui
est arrivé à sa malheureuse mère, laquelle (je le tiens pour avéré) a
été empoisonnée par ses frères pour se libérer de sa dot.»
«Je sais,» dit-il dans une lettre à sa soeur Afra, la nonne de
Bergame, «que plus j'adorai cette jeune femme, moins je devrais
m'affliger de sa perte, puisque la mort est la fin de toutes les
adversités dans l'océan desquelles elle était incessamment plongée à
cause de moi. Quelle perspective humaine nous restait-il à lui offrir
pour nous faire désirer la continuation de sa vie? Hélas! aucune...
Avec une haute intelligence, avec autant de prudence que de vertus et
de charmes, elle était restée par suite de mon bannissement dans une
sorte de veuvage sans parents ou avec des parents pires que des
étrangers; sans amis pour l'aider de leurs conseils dans l'adversité,
en sorte qu'elle vivait dans un continuel état de crainte ou
d'anxiété; elle était jeune, elle était belle; elle était si jalouse
de son honneur que depuis mon exil elle avait souvent désiré d'être
vieille et disgraciée de figure! Elle aimait tant notre fils Torquato
et moi que, forcée de vivre loin de nous, sans espoir d'être jamais
tranquille et heureux ensemble, son coeur était torturé de mille
angoisses comme celui de Tityus, dévoré par les vautours; elle
désirait vivre avec moi, fût-ce même en enfer,» ajoute-t-il.
«Résignons-nous donc à ce qui finit ses peines!»
On voit par ces lettres que la mère du Tasse était une de ces femmes
rares qui forment de leur sang les hommes supérieurs, poëtes,
philosophes, héros. Les grandes mères font les grands fils: il n'y a
presque pas d'exception à cette vérité dans l'histoire.