De toutes les colères, de toutes les vengeances, la plus noire, la plus
atroce, la plus poignante est celle qui reste froide et polie. Quand
vous verrez un être se maîtriser à ce point, dites, si vous voulez,
qu'il est grand et fort, mais ne dites point qu'il est tendre et bon.
J'aime mieux la grossièreté du paysan jaloux, qui bat sa femme, que la
dignité glacée du prince qui déchire sans sourciller le coeur de sa
maîtresse. J'aime mieux l'enfant qui égratigne et mord, que celui qui
boude en silence. Soyons emportés, violents, malappris, disons-nous des
injures, cassons les glaces et les pendules, je le veux bien: ce sera
absurde, mais cela ne prouvera point que nous nous haïssons. Au lieu
que si nous nous tournons le dos fort poliment en nous séparant sur une
parole amère et dédaigneuse, nous sommes perdus, et tout ce que nous
ferons pour nous raccommoder nous brouillera davantage.
Voilà ce que pensait la Floriani restée seule et stupéfaite. Quoique
fort douce à l'habitude, elle avait eu de grands accès d'indignation
dans sa vie. Elle s'était alors abandonnée à la violence de son chagrin,
elle avait maudit, elle avait cassé, elle avait peut-être juré, je n'en
répondrais pas; elle était la fille d'un pêcheur, et d'un pays où les
serments par le corps de Bacchus et celui de la madone, par le sang de
Diane et par celui du Christ, font à tout propos intervenir le ciel
chrétien et païen dans les agitations de la vie domestique. Mais ce
qu'il y a de certain, c'est qu'elle n'avait jamais cru repousser et
chasser de son coeur, d'une manière absolue et subite, les êtres
qu'elle aimait assez pour s'irriter contre eux. Elle ne comprenait donc
absolument rien à ces colères froides et pâles, qui ressemblent à un
détachement anti-humain, à un stoïcisme odieux, à un abandon éternel.
Elle resta plus d'un quart d'heure, immobile, terrassée sous le coup des
paroles inouïes de son amant.
Enfin elle se leva et marcha dans le salon, se demandant si elle venait
de faire un rêve affreux, et si c'était bien Karol, cet homme qui, le
matin encore, pleurait d'amour à ses pieds et semblait se consumer
dans une extase divine, qui venait de lui parler ce langage d'un dépit
guindé, digne des ruses puériles de la comédie, mais indigne, à coup
sûr, d'une affection réelle, d'une passion sentie.
Incapable de supporter longtemps une angoisse de ce genre sans la
comprendre, elle monta à la chambre du prince, frappa d'abord avec
précaution, puis avec autorité, et enfin, voyant qu'on ne lui répondait
pas et que la porte résistait, d'une main aussi forte que celle d'une
mère qui va chercher son enfant au milieu des flammes, elle fit sauter
le verrou et entra.
Karol était assis sur le bord de son lit, la figure tournée et enfoncée
dans les coussins en lambeaux; ses manchettes, son mouchoir avaient été
mis en pièces par ses ongles crispés et frémissants comme ceux d'un
tigre; sa figure était effrayante de pâleur, ses yeux injectés de sang.
Sa beauté avait disparu comme par un prestige infernal.
La souffrance extrême tournait chez lui à une rage d'autant plus
difficile à contenir, qu'il ne se connaissait pas cette faculté
déplorable, et que, n'ayant jamais été contrarié, il ne savait point
lutter contre lui-même.
La Floriani avait posé son flambeau près de lui. Elle avait écarté ses
mains brûlantes de son visage, elle le regardait avec stupeur. Elle
n'était point étonnée de voir un homme jaloux en proie à un accès de
furie. Ce n'était pas un spectacle nouveau pour elle, et elle savait
bien qu'on n'en meurt point. Mais voir cet être angélique réduit aux
mêmes excès de violence et de faiblesse que Tealdo Soavi, ou tout autre
de même trempe, c'était un tel contre-sens, une telle invraisemblance,
qu'elle ne pouvait en croire ses yeux.
--Vous voulez m'humilier ou m'avilir jusqu'au bout! s'écria Karol en
la repoussant. Vous avez voulu voir jusqu'à quel point vous pouviez me
faire descendre au-dessous de moi-même! Êtes-vous contente à présent?
Auquel de vos amants allez-vous me comparer?
--Voilà des paroles bien amères, répondit la Floriani avec une douceur
pleine de tristesse, je ne m'en offenserai point, parce que je
vois qu'en effet vous n'êtes point vous-même dans ce moment-ci. Je
m'attendais à vous trouver froid et méprisant comme tout à l'heure, et
je venais, au nom de l'amour et de la vérité, vous demander compte de
vos dédains, je suis consternée de vous trouver exaspéré comme vous
l'êtes, et je ne crois pas que le triomphe que vous m'attribuez soit
bien doux pour mon orgueil. Quel langage entre nous, Karol! ô mon Dieu,
que s'est-il donc passé, pour que vous doutiez de la douleur effroyable
que j'éprouve à vous voir souffrir ainsi? mais, sans doute, si j'en suis
la cause involontaire, je dois avoir en moi la puissance de la faire
cesser. Dites-m'en le moyen, et s'il faut ma vie, ma raison, ma dignité,
ma conscience, je les mettrai à vos pieds pour vous guérir et vous
calmer. Parlez-moi, expliquez-vous, faites que je vous comprenne, voilà
tout ce que je vous demande. Rester dans le doute et vous laisser
subir ces tourments sans chercher à les adoucir, voilà ce qui m'est
impossible, ce que vous n'obtiendrez jamais de moi. Ouvrez-moi donc ce
coeur meurtri et malade, et si, pour m'y faire lire, il faut que vous
m'accabliez de reproches et d'outrages, ne vous retenez pas, j'aime
mieux cela que le silence, je ne m'offenserai de rien, je me justifierai
avec douceur, avec soumission. Je vous demanderai pardon même, s'il le
faut, quoique j'ignore absolument mes torts. Mais il faut qu'ils soient
bien graves pour vous faire tant de mal. Répondez-moi, je vous le
demande à genoux.»
Pour montrer tant de patience et de résignation, il fallait que
la Floriani fût vaincue et terrassée par un amour immense, et tel
qu'elle-même n'eût jamais cru pouvoir le ressentir après tant d'orages
du même genre, après de si nombreuses déceptions, tant de fatigues de
coeur et d'esprit, tant de dégoûts et de déboires. N'ayant jamais menti,
s'étant dévouée et sacrifiée toujours, mais jamais avilie, ni même
aventurée pour un intérêt personnel quelconque, elle avait une fierté
ombrageuse, un orgueil réel; descendre à se justifier lui avait toujours
paru au-dessus de ses forces, et le soupçon lui était une mortelle
injure.
Pourtant elle s'humilia longtemps avec une mansuétude infinie devant ce
malheureux enfant, qui ne voulait point parler parce qu'il ne le pouvait
pas.
Qu'eût-il pu dire, en effet? Le désordre où sa raison était tombée était
trop douloureux pour être volontaire. Suivre le conseil de Lucrezia,
l'injurier, lui faire de sanglants reproches, l'eût soulagé sans doute;
mais il n'avait pas la faculté de répandre ses tourments au dehors,
parce qu'il n'avait pas l'égoïsme de vouloir les faire partager. Et
puis, injurier sa maîtresse! il eût préféré la tuer; il se fût tué avec
elle, emportant sa passion dans la tombe. Mais l'outrager en paroles, il
lui semblait que s'il eût pu s'y résoudre, il l'aurait condamnée devant
Dieu et que Dieu les eût séparés dans l'éternité. Pour en venir là, il
eût fallu ne plus l'aimer, et plus il souffrait par elle, plus il se
sentait l'esclave de la passion.
Elle ne put que deviner ce qui se passait en lui, car il ne se révéla
que par des réponses détournées et des réticences douloureuses. Il se
défendait faiblement en apparence, mais, au fond, sa retenue était
invincible, et le nom de Vandoni ne pouvait venir sur ses lèvres.
--Voyons, lui dit la Floriani lorsqu'elle fut au bout de sa patience
et qu'elle eut épuisé toutes les forces de son amour à lui arracher
quelques paroles vagues, d'une profondeur ou d'une obscurité
effrayantes: «Voyons, mon pauvre ange, vous êtes jaloux et vous n'en
voulez pas convenir? Vous, jaloux! Ah! qu'il m'est amer de le constater,
moi, que vous avez habituée à planer, sur les ailes d'un amour sublime,
au-dessus de toutes les misères humaines! Que vous me faites de mal, et
que j'étais loin de croire cela possible de votre part! Ah! laissez-moi
ne vous répondre que par des reproches douloureux et francs. Vous ne
voulez pas m'en faire; je le préférerais parce que je pourrais me
disculper, au lieu que je suis réduite à chercher de quoi j'ai à me
défendre. Mais avant de vous parler _raison_, puisqu'il le faut,
laissez-moi me plaindre, laissez-moi pleurer! C'est le dernier cri de
l'amour heureux qui s'exhale vers le ciel d'où il était descendu, et où
il va retourner maintenant pour toujours! Laissez-moi vous dire que vous
avez commis aujourd'hui un grand crime contre moi, contre vous-même et
contre Dieu, qui avait béni notre confiance infinie l'un pour l'autre.
Hélas! vous avez souillé par le soupçon la passion la plus pure, la
plus complète, la plus délicieuse de ma vie. Je n'avais jamais aimé, je
n'avais jamais été heureuse; pourquoi m'arrachez-vous sitôt ma joie,
mes délices? Vous m'avez entraînée dans le ciel, et vous me rejetez
brutalement sur la terre! Mon Dieu, mon Dieu! je ne le méritais pas,
je nageais avec toi dans l'empyrée. Je croyais à l'éternité de cette
béatitude. Tout ce qui est de ce monde ne me paraissait plus que rêves
et fantômes; excepté mes enfants, que j'emportais dans mes bras vers ce
monde supérieur, je n'avais plus souci de rien... Et à présent, il faut
descendre, il faut marcher sur les sentiers humains, se déchirer aux
épines, se froisser contre les rochers... Allons, vous l'avez voulu.
Parlons donc de ces choses-là, de Vandoni, de mon passé, et de ce que
l'avenir peut me réserver de devoirs, d'embarras et d'ennuis. J'espérais
les traverser seule, vous laissant calme et indifférent à ces misères,
étrangères à notre passion. Le fardeau du travail et des devoirs
d'ici-bas m'eût été léger si j'avais pu vous préserver d'y toucher. Vous
ne vous en seriez pas seulement aperçu, si vous étiez resté vous-même,
et si vous aviez conservé la suprême confiance qui nous faisait si forts
et si purs!... Vous l'avez perdue, vous m'avez retiré le talisman qui
m'eût rendue invulnérable à la douleur et à l'inquiétude. Je vais
maintenant vous dire quelles obligations pèsent sur ma vie réelle, quels
ménagements je dois garder, quels devoirs ma conscience me trace. Mais,
pour les comprendre, il faut vous donner la peine de raisonner un peu,
de connaître mon passé, de le juger, et d'en tirer une conclusion
sérieuse, une fois pour toutes!... Vandoni...
[Illustration: Vous êtes mortellement triste ce soir. (Page 62.)]
--Ah! s'écria Karol, tremblant comme un enfant, ne prononcez plus ce
nom, et faites-moi grâce de tout ce que vous voulez me dire. Je n'ai pas
encore, je n'aurai peut-être jamais la force de l'entendre. Je hais ce
Vandoni, je hais tout ce qui dans votre vie n'est pas vous-même. Que
vous importe! Il n'entre pas dans vos devoirs de me réconcilier avec ce
qui me froisse et me révolte autour de vous. Laissez-moi, puisque cela
m'est possible et n'est possible qu'à moi, voir en vous deux êtres
distincts. L'un que je n'ai pas connu et que je ne veux pas connaître;
l'autre que je connais, que je possède, et que je ne veux pas voir mêlé
aux choses que je déteste. Oui, oui, Lucrezia, tu l'as dit, ce serait
descendre et retomber dans la fange des sentiers humains. Viens sur mon
coeur, oublions les atroces souffrances de cette journée et retournons à
Dieu. Que t'importe ce qui s'est passé en moi? Cela me regarde, et j'ai
la force de le subir, puisque j'ai celle de t'aimer autant que si rien
ne m'avait troublé! Non, non, pas d'explications, pas de récits, pas
de confidences, pas de raisonnements. Prends-moi dans tes bras, et
emporte-moi loin de ce monde maudit où je ne vois pas clair, où je
ne respire pas, où je suis condamné à ramper plus bas que les autres
hommes, si j'y retombe sans ton amour et sans mon enthousiasme.»
La Floriani se contenta de cette fausse réparation, ou, de guerre lasse,
elle feignit de s'en contenter; mais, en cela, elle eut grand tort, et
se précipita d'elle-même dans un abîme de chagrins. Karol s'habitua,
dès ce jour, à croire que la jalousie n'est point une insulte et qu'une
femme aimée, peut et doit la pardonner toujours.
[Illustration: Il prit sa mère dans ses bras. (Page 72.)]
Elle retrouva, au salon, vers minuit, Salvator qui venait de reconduire
Vandoni et qui eut la délicatesse de ne pas lui dire combien il avait
trouvé ce brave garçon ridicule et ennuyeux. Elle n'eut pas le courage
de lui confier à quel point le prince avait été irrité de la présence de
son ancien amant; mais elle ne put s'empêcher d'admirer combien l'amitié
est plus indulgente, secourable et généreuse que l'amour. Car elle ne
se dissimulait plus les travers de Vandoni, et elle voyait bien que
Salvator s'était dévoué pour l'en débarrasser.
Lucrezia se retira auprès de ses enfants, résolue à oublier les chagrins
de cette journée et à dormir, pour s'éveiller, comme une mère vigilante
et active, au point du jour. Mais quoiqu'elle eût acquis plus que
personne, dans sa vie de douleurs, la faculté de laisser reposer ses
chagrins et de dormir avec, comme un pauvre soldat en campagne dort au
bivouac avec sa faim et ses blessures, elle ne put fermer l'oeil de la
nuit, et tous les souvenirs amers qui s'étaient assoupis dans son sein,
depuis quelque temps, s'y ranimèrent un à un, puis tous ensemble, pour
la torturer sans relâche. Elle vit, comme autant de spectres railleurs
et menaçants, ses erreurs et ses déceptions, les ingrats qu'elle avait
faits et les méchants qu'elle n'avait pas pu convertir. Elle lutta
vainement contre l'épouvante du passé, en se réfugiant dans le présent.
Le présent ne lui offrait plus de sécurité, et les anciennes douleurs ne
se ranimaient ainsi que parce qu'une douleur nouvelle, plus profonde que
toutes les autres, venait leur donner carrière.
Quand elle se leva, pâle et brisée, le soleil brillant du matin, les
fleurs chargées d'humides parfums, les rossignols enivrés de leurs
propres chants, ne ramenèrent pas, comme les autres jours, le calme et
l'espérance dans son coeur. Elle ne se sentit pas vivre par le sens
poétique de la nature, comme à l'ordinaire. Il lui semblait qu'entre
cette fraîche et riante nature et son pauvre sein brisé, il y avait
désormais un ennemi secret, un ver rongeur, qui empêchait la sève de la
vie de venir jusqu'à lui. Elle ne voulut pourtant pas se rendre compte
de l'étendue de son désastre. Karol fut courbé à ses pieds ce jour-là.
Il ne voulait pas faire oublier ses torts, il ne les connaissait pas,
puisque, selon sa coutume, il les avait déjà oubliés lui-même: mais il
avait besoin de tendresse, d'effusion et de bonheur, après plusieurs
jours passés dans les larmes ou la colère. Jamais il n'était plus
séduisant et plus adorable que quand le paroxysme de son amertume et de
son dépit l'avait débarrassé de sa souffrance. La Floriani eut encore
à lutter contre son projet de mariage, mais cette fois elle résista
courageusement. Ce qui s'était passé la veille l'avait éclairée, et elle
n'était pas d'humeur à se laisser dire deux fois qu'on _la suppliait_ de
n'y plus songer. Si l'offre de son nom était, de la part du prince,
un grand hommage rendu à l'amour qu'elle méritait, le fait de retirer
poliment ses offres, dans un moment de soupçon jaloux, était un outrage
dont la fière Lucrezia sentait la portée plus que lui-même. Sans lui
dire quelle force nouvelle elle avait puisée contre lui dans cette
circonstance, elle lui ôta tout espoir, et, cette fois, il accepta
son arrêt provisoirement, sans amertume, en avouant qu'il méritait le
châtiment d'être soumis à quelque longue épreuve.
Mais deux jours ne se passèrent point sans ramener de nouveaux orages.
Un commis-voyageur réussit à pénétrer dans la maison pour proposer des
armes de chasse. Célio eut envie d'un nouveau fusil, sa mère le lui
refusa d'abord; puis, voulant lui en faire la surprise, elle eut un
_a-parté_ avec le voyageur pour marchander et acheter l'objet de cette
convoitise enfantine. Le jeune homme était d'une belle figure, un peu
familier et bavard. La beauté et la célébrité de sa nouvelle cliente
le rendaient plus _éloquent_ que de coutume, sans toutefois lui faire
perdre la tête et l'empêcher de bien vendre sa marchandise. C'était la
veille de l'anniversaire de Célio, et sa mère voulut mettre le joli
et léger fusil de chasse sous le traversin de l'enfant, pour qu'il le
trouvât le soir au moment de se coucher. Le commis-voyageur s'empressa
de la suivre dans sa chambre, sans trop lui en demander la permission,
pour cacher lui-même le fusil sous le chevet de Célio et recevoir le
paiement convenu. Karol, qui avait été faire la sieste, entra en cet
instant, et trouva la Floriani dans sa chambre, en tête-à-tête avec un
beau garçon à gros favoris noirs, qui lui parlait d'un air animé, la
regardait avec des yeux hardis, et arrangeait la couverture d'un lit,
tandis qu'elle souriait avec bonhomie des hâbleries qu'il débitait, et
qu'elle songeait à l'ivresse de Célio lorsque la surprise ferait son
effet.
Il n'en fallait pas tant pour que l'imagination de Karol, prompte à
l'insulte, et s'emparant toujours du fait apparent sans le comprendre
et sans l'expliquer, prît un essor funeste. Il laissa échapper une
exclamation bizarre, outrageante, sur le seuil de la chambre de
Lucrezia, et s'enfuit comme un homme qui vient d'être témoin de son
déshonneur. Il lui fallut tout le reste du jour pour se calmer et
ouvrir les yeux. Il fallut que la Floriani descendît à une explication
avilissante pour elle et pour lui. Elle le traita, cette fois, comme un
malade qu'il faut persuader et guérir, sans prendre ses hallucinations
au sérieux. Mais que devient l'enthousiasme, que devient l'amour, quand
celui qui en est l'objet se conduit comme un maniaque?
Un autre jour on vint dire à la Floriani que Mangiafoco, le pêcheur qui
l'avait recherchée autrefois en mariage, et qui lui avait causé tant de
frayeur et d'éloignement, était à l'article de la mort, et demandait à
la voir avant de rendre l'âme. Cet homme n'avait jamais osé se présenter
devant elle depuis qu'elle était revenue dans le pays, et ce n'était pas
sans répugnance qu'elle consentait à lui fermer les yeux. Mais c'était
un devoir de religieuse miséricorde à remplir, et elle partit sans
hésiter, pour l'autre rive du lac, avec son père et Biffi. Elle trouva
un moribond qui lui demandait pardon des peines et des peurs qu'il lui
avait faites jadis, et qui la suppliait de prier pour le repos de son
âme. Elle le consola avec bonté, et sa compassion généreuse adoucit les
dernières convulsions d'agonie de cet homme, ancien soldat, espèce de
bandit déjà vieux, méchant, brutal, avare, et cependant doué d'une
certaine intelligence et de quelques instincts patriotiques et
romanesques.
La Floriani revint assez émue, après avoir vu s'exhaler péniblement son
dernier soupir. Elle raconta simplement à Salvator, devant Karol, ce qui
s'était passé, et les paroles tantôt absurdes, tantôt profondes, que cet
homme lui avait dites en se débattant contre la mort. Salvator trouva
que, dans ce dévouement nouveau, sa chère Floriani avait été admirable
comme toujours; mais Karol garda le silence. Il avait été inquiet de
cette sortie soudaine, de cette absence qui avait duré depuis le coucher
du soleil jusqu'à minuit. Il ne concevait pas que l'on pût porter tant
d'intérêt à un misérable qui l'avait si peu mérité. Et comment avait-il
eu l'audace d'appeler à son lit de mort une femme à laquelle il s'était
rendu si haïssable? Il fallait qu'il eût de la confiance dans sa bonté
et dans sa faculté d'oublier les outrages!
Ces réflexions furent faites d'un ton assez singulier. Lucrezia, qui
n'était pas encore sur le _qui-vive_ de la jalousie à tout propos, et
qui ne s'était pas encore doutée que sa bonne action eût paru criminelle
au prince, le regarda avec surprise et vit qu'il était en colère. Il
avait les yeux rouges, il faisait claquer les articulations de ses
doigts; c'était une sorte de tic nerveux, qui trahissait son dépit et
qu'elle commençait à comprendre.
Elle ne put se défendre de hausser les épaules.
Karol ne s'en aperçut point et continua:
--Quel âge avait ce _Mangiafoco_?
--Soixante ans, au moins, répondit-elle d'un ton froid et sévère.
--Et, sans doute, reprit Karol au bout d'un instant, il avait une bien
belle figure, une barbe effrayante, des guenilles pittoresques? c'était
un bandit de théâtre ou de roman qu'on ne pouvait regarder sans frémir?
L'imagination des femmes se plaît à ces dehors-là, et on est toujours
flatté d'avoir enchaîné un animal sauvage. Sans doute, en expirant, il
avait l'air du tigre blessé qui jette sur la colombe un dernier regard
de convoitise et de regret?
--Karol, dit la Floriani en soupirant, un homme qui se meurt est
donc chose fort agréable à peindre? Vous devriez aller voir celui-là
maintenant qu'il est mort; cela ferait tomber tout de suite votre
ironie, et couperait court à vos métaphores poétiques. Mais vous n'irez
pas, vous qui parlez si bien, vous n'en aurez pas le courage; sa
chaumière est malpropre.
«Comme elle est susceptible, ce soir! pensa Karol. Qui sait ce qui s'est
passé autrefois entre elle et ce misérable?»