XXV.

--Je m'appelle, poursuivit l'étranger en baissant la voix, Onorio

Vandoni, et je suis le père de ce bel enfant dont vous voilà désormais

constitué le gardien. Mais vous n'avez pas le droit de m'empêcher

d'embrasser mon fils, et vous le réclameriez en vain, ce droit que je

vous refuserais par la force si la persuasion ne suffisait point. Vous

pensez bien que, lorsque la signora Floriani a cru devoir rompre les

liens qui nous unissaient, il m'eût été facile de réclamer, ou du moins

de lui contester la possession de mon enfant. Mais à Dieu ne plaise que

j'aie voulu le priver, dans un âge aussi tendre, des soins d'une femme

dont le dévouement maternel est incomparable! Je me suis soumis en

silence à l'arrêt qui me séparait de lui, je n'ai consulté que son

intérêt et le soin de son bonheur. Mais ne pensez pas que j'aie consenti

à le perdre à jamais de vue. De loin, comme de près, je l'ai toujours

surveillé, je le surveillerai toujours. Tant qu'il vivra avec sa

mère, je sais qu'il sera heureux. Mais s'il la perdait, ou si quelque

circonstance imprévue engageait la signora à se séparer de lui, je

reparaîtrais avec le zèle et l'autorité de mon rôle de père. Nous n'en

sommes point là. Je sais ce qui se passe ici. Le hasard et un peu

d'adresse de ma part m'ont appris que vous étiez l'heureux amant de

la Lucrezia. Je vous plains de votre bonheur, Monsieur! car elle n'est

point une femme qu'on puisse aimer à demi, et qu'on puisse se consoler

de perdre!... Mais ce n'est point de cela qu'il s'agit. Il ne s'agit que

de l'enfant... je sais que je n'ai plus le droit de parler de la mère.

Je me suis donc assuré de vos bons sentiments pour lui, de la douceur et

de la dignité de votre caractère. Je sais... ceci va vous étonner, car

vous croyez vos secrets bien enfermés dans cette retraite que vous

gardez avec jalousie, et que vous étiez en train de palissader

vous-même, quand j'ai osé enjamber vos fortifications! Eh bien, apprenez

qu'il n'est point de secrets de famille qui échappent à l'observation

des valets... Je sais que vous voulez épouser Lucrezia Floriani, et que

Lucrezia Floriani n'accepte pas encore votre dévouement. Je sais que

vous auriez servi volontiers de père à ses enfants. Je vous en remercie

pour mon compte, mais je vous aurais délivré de ce soin en ce qui

concerne mon fils, et si la signora venait à se laisser fléchir par vos

instances, vous pouvez compter toujours sur trois enfants et non sur

quatre.

«Ce que je vous dis ici, Monsieur, ce n'est point pour que vous le

répétiez à Lucrezia. Cela ressemblerait à une menace de ma part, à une

lâche tentative pour m'opposer au succès de votre entreprise. Mais

si j'évite ses regards, si je ne vais pas chercher le douloureux et

dangereux plaisir de la voir, je ne veux pas que vous vous mépreniez

sur les motifs de ma prudence. Il est bon, au contraire, que vous les

connaissiez. Vous voyez, qu'en dépit de vos retranchements, il m'était

bien facile de pénétrer ici, de voir mon fils et même de l'enlever.

Si j'y étais venu avec une pareille résolution, j'y aurais mis plus

d'audace ou plus d'habileté. Je ne comptais pas avoir le plaisir de

causer avec vous en approchant de cette maison, et en me laissant

fasciner par la vue de mon enfant... que j'ai reconnu... ah! presque

d'une lieue de distance, et lorsqu'il ne m'apparaissait que comme un

point noir sur la grève! Cher enfant!... Je ne dirai pas: Pauvre enfant!

il est heureux, il est aimé... Mais je m'en vais en me disant: Pauvre

père! pourquoi n'as-tu pas pu être aimé aussi? Adieu, Monsieur! je suis

charmé d'avoir fait connaissance avec vous, et je vous laisse le soin de

raconter, comme il vous conviendra, cette bizarre entrevue. Je ne l'ai

point provoquée, je ne la regrette pas. Je ne sens point de haine contre

vous; j'aime à croire que vous méritez mieux votre félicité que je n'ai

mérité mon infortune. La destinée est une femme capricieuse qu'on maudit

parfois, mais qu'on invoque toujours!»

Vandoni parla encore quelque temps avec plus de facilité que de suite,

et avec plus de franchise que de chaleur. Cependant, lorsqu'il

eut embrassé son fils une dernière fois, sans rien dire, il parut

profondément ému.

Mais, tout aussitôt, il salua le prince avec l'aplomb obséquieux et

railleur du comédien, et il s'éloigna, sans se retourner, jusqu'à la

palissade où Biffi s'était remis à travailler. Là, il s'arrêta encore

assez longtemps pour regarder l'enfant, puis enfin il salua de nouveau

le prince, et se remit en marche.

Outre l'émotion fâcheuse et le désagrément insupportable d'une pareille

rencontre, la figure, la voix, la tournure et le discours de cet homme,

quoique annonçant une grande bonté et une grande loyauté naturelles,

n'excitèrent chez Karol qu'une antipathie prononcée. Vandoni était beau,

assez instruit, et d'une honnêteté à toute épreuve; mais tout en lui

sentait le théâtre, et il fallait l'habitude que la Floriani avait de

fréquenter des comédiens encore plus affectés et plus ampoulés, pour

qu'elle ne se fût jamais aperçue de ce qui choquait tant le prince à la

première vue, à savoir cette affectation de solennité, qui trahissait

l'étude à chaque pas, à chaque mot. Vandoni était un mélange d'emphase

et de naïveté assez difficile à définir. La nature l'avait fait ce qu'il

voulait paraître; mais, ainsi qu'il arrive aux artistes secondaires,

l'art lui était devenu une seconde nature. Il était sincèrement généreux

et délicat, mais il ne pouvait plus se contenter de l'être par le

fait; il avait besoin de le dire et de confier ses sentiments comme il

récitait un monologue sur la scène. Tandis que les comédiens de premier

ordre portent leur âme dans leur rôle, ceux qui n'ont qu'une médiocre

inspiration ramènent leur rôle dans la vie privée et le jouent sans en

avoir conscience, à tous les instants du jour.

En raison de cette infirmité, le bon Vandoni avait l'extérieur moins

sérieux que ses sentiments, et il ôtait à ses paroles le poids qu'elles

eussent eu par elles-mêmes, s'il ne les eût débitées avec un soin trop

consciencieux. Tandis que les inflexions justes et la prononciation

nette de la Floriani partaient d'elle-même et d'elle seule, la

prononciation nette et les inflexions justes de Vandoni sentaient la

leçon du professeur. Il en était de même de sa démarche, de son geste et

de l'expression de sa physionomie. Tout cela sentait le miroir. Il est

bien vrai que l'étude avait passé dans son être et dans son sang, et

qu'il disait d'abondance ce qu'en d'autres temps il s'était péniblement

étudié à bien dire. Mais la convention première de son débit et de son

attitude reparaissait toujours, et tandis que le bon goût de la causerie

est d'atténuer dans la forme ce qu'on peut apporter de force dans le

fond, son bon goût, à lui, consistait à tout faire ressortir et à ne

rien laisser dans l'ombre.

Ainsi, en parlant de son amour paternel, il fit sentir trop

l'attendrissement; en revendiquant ses droits de père et en parlant avec

générosité à son rival, il se posa trop en héros de drame; en voulant

paraître résigné à l'infidélité de sa maîtresse; il força trop

l'intention et prit presque un air de roué qui était bien au-dessus de

son courage. Joignez à tout cela une gêne secrète dont les artistes

médiocres ne se débarrassent jamais moins que lorsqu'ils cherchent

l'aisance, et vous vous expliquerez ce sourire incertain, que Karol

prit pour le comble de l'impertinence, ce regard parfois troublé, qu'il

attribua à l'hébétement de la débauche, enfin, ces gestes arrondis qu'il

fut tenté de souffleter.

Pourtant, cette impression personnelle du prince Karol en contact avec

le comédien Vandoni, était toute relative. Leurs défauts à tous deux

étaient si opposés, qu'à les voir ensemble il eût fallu condamner tour à

tour deux caractères qu'on eût acceptés isolément. Le prince péchait

par excès de réserve, et, à force de haïr tout ce qui, dans la forme,

pouvait être taxé de la plus légère exagération, il avait, par moments,

une raideur glaciale un peu désobligeante. Vandoni, au contraire, ne

voulait passer devant personne sans lui laisser une certaine opinion de

son mérite. Ses yeux ne cherchaient pas, comme ceux du prince, à

éviter l'insulte d'un regard curieux, ils cherchaient ce regard et

l'interrogeaient pour juger de l'effet produit. Quand l'effet lui

paraissait manqué, il s'obstinait, afin d'en trouver un meilleur;

mais comme il n'avait pas cette vivacité d'esprit qu'ont les grands

comédiens, les grands avocats et les grands causeurs pour faire naître

l'occasion de se manifester et de se développer, il restait souvent à

côté de son effet.

Il n'était pourtant rien de tout ce que le prince voulut supposer,

d'après sa manière d'être. Il n'était ni borné, ni hâbleur, ni débauché,

ni insolent. C'était plutôt une nature bienveillante, quoique assez

personnelle, sincère quoique un peu vaine, sobre et douce, bien que

portée, dans l'occasion, à se targuer du contraire. Il avait eu le

malheur d'aspirer toujours à plus de célébrité qu'il n'en pouvait avoir.

Sa passion était de jouer les premiers rôles; il n'y était jamais

parvenu. Alors, voulant faire valoir les emplois effacés qui lui étaient

confiés, il avait joué trop en conscience les rôles de père noble, de

druide, de confident ou de capitaine des gardes. C'est un grand tort

que de vouloir attirer trop l'attention sur les parties d'un ouvrage

dramatique que l'auteur a placées au second plan. S'il y avait un

endroit faible, voire une platitude dans son rôle, Vandoni la faisait

impitoyablement ressortir, et il était tout étonné d'avoir fait siffler

le poëte qu'il avait cru servir de tout son zèle et de tous ses moyens.

En outre, il était petit et voulait paraître grand. Il avait une de ces

belles voix de basse-taille qui ne peuvent varier leurs inflexions et

que la nature a condamnées à une sonorité monotone. Il tirait vanité

d'avoir un plus beau timbre que tel ou tel acteur en renom et ne

se disait pas qu'une voix éraillée conduite par le génie est plus

sympathique et plus puissante qu'un vigoureux instrument obéissant à un

souffle vulgaire. Ce bon Vandoni! il s'en allait pensant avoir remis à

sa place, avec beaucoup de finesse, de mesure et de dignité, l'orgueil

jaloux du petit prince de Roswald, et le prince de Roswald haussait les

épaules en le voyant partir, se demandant avec une profonde douleur

comment la Floriani avait pu souffrir un seul jour l'intimité d'un homme

si ridicule et médiocre.

Hélas! Karol n'était pas, à cet égard, au bout de ses peines, car

Vandoni ne se retirait pas pleinement satisfait de _son effet_. Il

regrettait de n'avoir pas rencontré Lucrezia pour lui montrer un

détachement philosophique ou une fierté magnanime qu'il n'avait pu

feindre dans les premiers moments de leur rupture. Il regrettait d'avoir

laissé à cette femme si forte l'idée qu'il ne l'était pas autant

qu'elle, et tout ce qu'il y avait eu de naïf et de touchant dans ses

larmes et dans sa colère, il voulait l'effacer par quelque scène de

gloriole miséricordieuse qui lui paraissait d'un plus beau style.

Il ralentissait donc le pas, à mesure qu'il s'éloignait, sachant bien

qu'il faut aider le hasard, et le hasard le plus aisé à prévoir aida sa

petite ruse. Il était encore en vue lorsque la Floriani descendit sur la

grève.

Et que venait-elle faire sur cette grève, au lieu de rester dans son

boudoir à causer avec le comte Albani? C'est qu'elle avait fini de

causer, c'est qu'elle avait triomphé de la résistance de ce dernier,

c'est qu'elle venait dire au prince: Vous l'emportez; je vous aime trop

pour persister à vous faire souffrir. Soyez mon époux. J'expose mon

amour maternel à de rudes combats, je brave l'avenir, j'étouffe le cri

de ma conscience, mais je me damnerai pour vous s'il le faut!

Mais, de même qu'on se brise les mains et la tête en courant avec

transport vers une porte que l'on compte franchir et qui se trouve

fermée, de même la Floriani se heurta et resta comme terrassée en

rencontrant la figure froide et chagrine de son amant. Il la salua avec

la courtoisie d'un respect passé à l'état de système; mais son regard

semblait lui dire: «Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi?»

Jamais encore il ne s'était montré à elle aussi triste; et comme, chez

les natures qui ne veulent pas se livrer, la tristesse prend l'apparence

du dédain, elle fut épouvantée de l'expression de son visage. Elle

regarda autour d'elle comme pour demander aux objets extérieurs la cause

de cette révolution funeste. Elle vit Vandoni à distance. Elle pensait

si peu à lui qu'elle ne le reconnut point; mais Stella courut à elle

pour le lui désigner. «M. Vandoni s'en va, il n'a pas voulu que je

t'appelle[1]; il dit qu'il n'a pas le temps de s'arrêter. Sans doute il

reviendra; il a demandé comment tu te portais; il a embrassé Salvator,

il a pleuré. On dirait qu'il a beaucoup de chagrin. Au reste, il a

causé avec le prince, qui te racontera tout cela. Moi, je n'en sais pas

davantage.»

[Footnote 1: L'auteur sait très-bien que l'enfant aurait dû dire

_appelasse_, mais l'enfant ne l'a point dit.]

Et l'enfant retourna jouer avec son frère.

La Lucrezia regarda alternativement le prince et Vandoni. Vandoni

s'était retourné, il la voyait; mais il affectait d'être toujours

absorbé par la vue de son fils. Le prince s'était détourné avec une

sorte de dégoût à l'idée que la Floriani allait rappeler son ancien

amant et le lui présenter peut-être.

Elle comprit fort bien tout ce qui se passait, et ne s'étonna plus de

l'angoisse de Karol. Mais elle savait, ou du moins elle croyait que,

d'un mot, elle pouvait la faire cesser, tandis que Vandoni s'en allait

humilié et brisé, sans doute. Il s'en allait discrètement, sans avoir eu

le temps de reconnaître et de caresser son fils. Elle s'imagina qu'il

souffrait énormément, tandis qu'il ne souffrait réellement pas beaucoup

dans ce moment-là. Il avait bien les entrailles paternelles, et quand il

était seul et qu'il pensait à Salvator, il pleurait de bonne foi.

Mais, en présence de son rival et de son infidèle, il avait un rôle à

soutenir, et, comme il arrive toujours aux acteurs sur la scène, le

monde réel disparaissait devant l'émotion du monde fictif.

La Floriani était trop vraie, trop aimante, trop généreuse pour se

rendre compte de ce qu'il éprouvait alors. Elle ne sentit qu'une immense

compassion, l'horreur d'imposer le malheur et la honte à un homme qui

l'avait beaucoup aimée et qu'elle s'était efforcée d'aimer aussi. Elle

comprit bien que ce qu'elle allait faire irriterait profondément

Karol; mais elle se dit qu'avec la réflexion, non-seulement il lui

pardonnerait, mais encore il approuverait son mouvement. Le coeur

raisonne vite, et, quand il est poussé par la conscience, il sacrifie

sans hésiter toute répugnance et tout intérêt personnel. Elle courut

vers la palissade, appela Vandoni d'une voix assurée, et, quand il se

fut retourné pour venir à elle, elle fit quelques pas au-devant lui, lui

tendit la main et l'embrassa cordialement.

Certes, Vandoni fut touché d'un élan si généreux et si hardi. Il avait

espéré trouver une petite vengeance dans la confusion de Lucrezia

en présence de son nouvel amant. Il n'avait pas compté qu'elle le

rappellerait; c'est pourquoi il avait été bien aise de se faire voir le

plus longtemps possible pour prolonger la souffrance de son rival. Mais

le coeur de la Floriani était bien au-dessus de toutes ces petitesses,

et l'on ne fait pas rougir une femme profondément sincère et vaillante.

Vandoni oublia son rôle, et couvrit de baisers et de larmes les mains de

son infidèle. Il ne jouait plus le drame, il était vaincu.

--Je ne te permets pas de nous quitter ainsi, lui dit la Lucrezia avec

une fermeté calme et affectueuse. Je ne sais d'où tu viens; mais fatigué

ou non, tu te reposeras ici, tu verras Salvator à ton aise. Nous

causerons de lui ensemble, et nous nous quitterons cette fois plus

tranquilles et meilleurs amis qu'auparavant. Tu le veux, n'est-ce pas,

mon ami? Nous avons été frères. Voici le moment de le redevenir.

--Mais le prince de Roswald?... dit Vandoni en baissant la voix.

--Tu crois qu'il sera jaloux? Pas de fatuité, Vandoni! il ne le sera

point. Mais tu verras qu'il n'a point entendu dire de mal de toi ici, et

que tu as droit à ses égards et à son estime.

--A sa place, je n'aurais jamais souffert qu'un ancien amant...

--Apparemment il vaut mieux que toi, mon ami! Il est plus confiant et

plus généreux que tu ne l'étais à mon égard. Viens, je veux te présenter

à lui.

--C'est inutile! dit Vandoni qui se sentait faible et attendri, et qui

ne pouvait se résoudre à se montrer naturellement à son rival. Je me

suis déjà présenté moi-même. Il a été fort poli. Mais tu veux donc

absolument que j'entre chez toi? C'est insensé!

Lucrezia ne lui répondit qu'en lui montrant Salvator. Il céda, moitié

par tendresse, moitié par malice.

Lucrezia Floriani · 第 32 / 38 题