--Je m'appelle, poursuivit l'étranger en baissant la voix, Onorio
Vandoni, et je suis le père de ce bel enfant dont vous voilà désormais
constitué le gardien. Mais vous n'avez pas le droit de m'empêcher
d'embrasser mon fils, et vous le réclameriez en vain, ce droit que je
vous refuserais par la force si la persuasion ne suffisait point. Vous
pensez bien que, lorsque la signora Floriani a cru devoir rompre les
liens qui nous unissaient, il m'eût été facile de réclamer, ou du moins
de lui contester la possession de mon enfant. Mais à Dieu ne plaise que
j'aie voulu le priver, dans un âge aussi tendre, des soins d'une femme
dont le dévouement maternel est incomparable! Je me suis soumis en
silence à l'arrêt qui me séparait de lui, je n'ai consulté que son
intérêt et le soin de son bonheur. Mais ne pensez pas que j'aie consenti
à le perdre à jamais de vue. De loin, comme de près, je l'ai toujours
surveillé, je le surveillerai toujours. Tant qu'il vivra avec sa
mère, je sais qu'il sera heureux. Mais s'il la perdait, ou si quelque
circonstance imprévue engageait la signora à se séparer de lui, je
reparaîtrais avec le zèle et l'autorité de mon rôle de père. Nous n'en
sommes point là. Je sais ce qui se passe ici. Le hasard et un peu
d'adresse de ma part m'ont appris que vous étiez l'heureux amant de
la Lucrezia. Je vous plains de votre bonheur, Monsieur! car elle n'est
point une femme qu'on puisse aimer à demi, et qu'on puisse se consoler
de perdre!... Mais ce n'est point de cela qu'il s'agit. Il ne s'agit que
de l'enfant... je sais que je n'ai plus le droit de parler de la mère.
Je me suis donc assuré de vos bons sentiments pour lui, de la douceur et
de la dignité de votre caractère. Je sais... ceci va vous étonner, car
vous croyez vos secrets bien enfermés dans cette retraite que vous
gardez avec jalousie, et que vous étiez en train de palissader
vous-même, quand j'ai osé enjamber vos fortifications! Eh bien, apprenez
qu'il n'est point de secrets de famille qui échappent à l'observation
des valets... Je sais que vous voulez épouser Lucrezia Floriani, et que
Lucrezia Floriani n'accepte pas encore votre dévouement. Je sais que
vous auriez servi volontiers de père à ses enfants. Je vous en remercie
pour mon compte, mais je vous aurais délivré de ce soin en ce qui
concerne mon fils, et si la signora venait à se laisser fléchir par vos
instances, vous pouvez compter toujours sur trois enfants et non sur
quatre.
«Ce que je vous dis ici, Monsieur, ce n'est point pour que vous le
répétiez à Lucrezia. Cela ressemblerait à une menace de ma part, à une
lâche tentative pour m'opposer au succès de votre entreprise. Mais
si j'évite ses regards, si je ne vais pas chercher le douloureux et
dangereux plaisir de la voir, je ne veux pas que vous vous mépreniez
sur les motifs de ma prudence. Il est bon, au contraire, que vous les
connaissiez. Vous voyez, qu'en dépit de vos retranchements, il m'était
bien facile de pénétrer ici, de voir mon fils et même de l'enlever.
Si j'y étais venu avec une pareille résolution, j'y aurais mis plus
d'audace ou plus d'habileté. Je ne comptais pas avoir le plaisir de
causer avec vous en approchant de cette maison, et en me laissant
fasciner par la vue de mon enfant... que j'ai reconnu... ah! presque
d'une lieue de distance, et lorsqu'il ne m'apparaissait que comme un
point noir sur la grève! Cher enfant!... Je ne dirai pas: Pauvre enfant!
il est heureux, il est aimé... Mais je m'en vais en me disant: Pauvre
père! pourquoi n'as-tu pas pu être aimé aussi? Adieu, Monsieur! je suis
charmé d'avoir fait connaissance avec vous, et je vous laisse le soin de
raconter, comme il vous conviendra, cette bizarre entrevue. Je ne l'ai
point provoquée, je ne la regrette pas. Je ne sens point de haine contre
vous; j'aime à croire que vous méritez mieux votre félicité que je n'ai
mérité mon infortune. La destinée est une femme capricieuse qu'on maudit
parfois, mais qu'on invoque toujours!»
Vandoni parla encore quelque temps avec plus de facilité que de suite,
et avec plus de franchise que de chaleur. Cependant, lorsqu'il
eut embrassé son fils une dernière fois, sans rien dire, il parut
profondément ému.
Mais, tout aussitôt, il salua le prince avec l'aplomb obséquieux et
railleur du comédien, et il s'éloigna, sans se retourner, jusqu'à la
palissade où Biffi s'était remis à travailler. Là, il s'arrêta encore
assez longtemps pour regarder l'enfant, puis enfin il salua de nouveau
le prince, et se remit en marche.
Outre l'émotion fâcheuse et le désagrément insupportable d'une pareille
rencontre, la figure, la voix, la tournure et le discours de cet homme,
quoique annonçant une grande bonté et une grande loyauté naturelles,
n'excitèrent chez Karol qu'une antipathie prononcée. Vandoni était beau,
assez instruit, et d'une honnêteté à toute épreuve; mais tout en lui
sentait le théâtre, et il fallait l'habitude que la Floriani avait de
fréquenter des comédiens encore plus affectés et plus ampoulés, pour
qu'elle ne se fût jamais aperçue de ce qui choquait tant le prince à la
première vue, à savoir cette affectation de solennité, qui trahissait
l'étude à chaque pas, à chaque mot. Vandoni était un mélange d'emphase
et de naïveté assez difficile à définir. La nature l'avait fait ce qu'il
voulait paraître; mais, ainsi qu'il arrive aux artistes secondaires,
l'art lui était devenu une seconde nature. Il était sincèrement généreux
et délicat, mais il ne pouvait plus se contenter de l'être par le
fait; il avait besoin de le dire et de confier ses sentiments comme il
récitait un monologue sur la scène. Tandis que les comédiens de premier
ordre portent leur âme dans leur rôle, ceux qui n'ont qu'une médiocre
inspiration ramènent leur rôle dans la vie privée et le jouent sans en
avoir conscience, à tous les instants du jour.
En raison de cette infirmité, le bon Vandoni avait l'extérieur moins
sérieux que ses sentiments, et il ôtait à ses paroles le poids qu'elles
eussent eu par elles-mêmes, s'il ne les eût débitées avec un soin trop
consciencieux. Tandis que les inflexions justes et la prononciation
nette de la Floriani partaient d'elle-même et d'elle seule, la
prononciation nette et les inflexions justes de Vandoni sentaient la
leçon du professeur. Il en était de même de sa démarche, de son geste et
de l'expression de sa physionomie. Tout cela sentait le miroir. Il est
bien vrai que l'étude avait passé dans son être et dans son sang, et
qu'il disait d'abondance ce qu'en d'autres temps il s'était péniblement
étudié à bien dire. Mais la convention première de son débit et de son
attitude reparaissait toujours, et tandis que le bon goût de la causerie
est d'atténuer dans la forme ce qu'on peut apporter de force dans le
fond, son bon goût, à lui, consistait à tout faire ressortir et à ne
rien laisser dans l'ombre.
Ainsi, en parlant de son amour paternel, il fit sentir trop
l'attendrissement; en revendiquant ses droits de père et en parlant avec
générosité à son rival, il se posa trop en héros de drame; en voulant
paraître résigné à l'infidélité de sa maîtresse; il força trop
l'intention et prit presque un air de roué qui était bien au-dessus de
son courage. Joignez à tout cela une gêne secrète dont les artistes
médiocres ne se débarrassent jamais moins que lorsqu'ils cherchent
l'aisance, et vous vous expliquerez ce sourire incertain, que Karol
prit pour le comble de l'impertinence, ce regard parfois troublé, qu'il
attribua à l'hébétement de la débauche, enfin, ces gestes arrondis qu'il
fut tenté de souffleter.
Pourtant, cette impression personnelle du prince Karol en contact avec
le comédien Vandoni, était toute relative. Leurs défauts à tous deux
étaient si opposés, qu'à les voir ensemble il eût fallu condamner tour à
tour deux caractères qu'on eût acceptés isolément. Le prince péchait
par excès de réserve, et, à force de haïr tout ce qui, dans la forme,
pouvait être taxé de la plus légère exagération, il avait, par moments,
une raideur glaciale un peu désobligeante. Vandoni, au contraire, ne
voulait passer devant personne sans lui laisser une certaine opinion de
son mérite. Ses yeux ne cherchaient pas, comme ceux du prince, à
éviter l'insulte d'un regard curieux, ils cherchaient ce regard et
l'interrogeaient pour juger de l'effet produit. Quand l'effet lui
paraissait manqué, il s'obstinait, afin d'en trouver un meilleur;
mais comme il n'avait pas cette vivacité d'esprit qu'ont les grands
comédiens, les grands avocats et les grands causeurs pour faire naître
l'occasion de se manifester et de se développer, il restait souvent à
côté de son effet.
Il n'était pourtant rien de tout ce que le prince voulut supposer,
d'après sa manière d'être. Il n'était ni borné, ni hâbleur, ni débauché,
ni insolent. C'était plutôt une nature bienveillante, quoique assez
personnelle, sincère quoique un peu vaine, sobre et douce, bien que
portée, dans l'occasion, à se targuer du contraire. Il avait eu le
malheur d'aspirer toujours à plus de célébrité qu'il n'en pouvait avoir.
Sa passion était de jouer les premiers rôles; il n'y était jamais
parvenu. Alors, voulant faire valoir les emplois effacés qui lui étaient
confiés, il avait joué trop en conscience les rôles de père noble, de
druide, de confident ou de capitaine des gardes. C'est un grand tort
que de vouloir attirer trop l'attention sur les parties d'un ouvrage
dramatique que l'auteur a placées au second plan. S'il y avait un
endroit faible, voire une platitude dans son rôle, Vandoni la faisait
impitoyablement ressortir, et il était tout étonné d'avoir fait siffler
le poëte qu'il avait cru servir de tout son zèle et de tous ses moyens.
En outre, il était petit et voulait paraître grand. Il avait une de ces
belles voix de basse-taille qui ne peuvent varier leurs inflexions et
que la nature a condamnées à une sonorité monotone. Il tirait vanité
d'avoir un plus beau timbre que tel ou tel acteur en renom et ne
se disait pas qu'une voix éraillée conduite par le génie est plus
sympathique et plus puissante qu'un vigoureux instrument obéissant à un
souffle vulgaire. Ce bon Vandoni! il s'en allait pensant avoir remis à
sa place, avec beaucoup de finesse, de mesure et de dignité, l'orgueil
jaloux du petit prince de Roswald, et le prince de Roswald haussait les
épaules en le voyant partir, se demandant avec une profonde douleur
comment la Floriani avait pu souffrir un seul jour l'intimité d'un homme
si ridicule et médiocre.
Hélas! Karol n'était pas, à cet égard, au bout de ses peines, car
Vandoni ne se retirait pas pleinement satisfait de _son effet_. Il
regrettait de n'avoir pas rencontré Lucrezia pour lui montrer un
détachement philosophique ou une fierté magnanime qu'il n'avait pu
feindre dans les premiers moments de leur rupture. Il regrettait d'avoir
laissé à cette femme si forte l'idée qu'il ne l'était pas autant
qu'elle, et tout ce qu'il y avait eu de naïf et de touchant dans ses
larmes et dans sa colère, il voulait l'effacer par quelque scène de
gloriole miséricordieuse qui lui paraissait d'un plus beau style.
Il ralentissait donc le pas, à mesure qu'il s'éloignait, sachant bien
qu'il faut aider le hasard, et le hasard le plus aisé à prévoir aida sa
petite ruse. Il était encore en vue lorsque la Floriani descendit sur la
grève.
Et que venait-elle faire sur cette grève, au lieu de rester dans son
boudoir à causer avec le comte Albani? C'est qu'elle avait fini de
causer, c'est qu'elle avait triomphé de la résistance de ce dernier,
c'est qu'elle venait dire au prince: Vous l'emportez; je vous aime trop
pour persister à vous faire souffrir. Soyez mon époux. J'expose mon
amour maternel à de rudes combats, je brave l'avenir, j'étouffe le cri
de ma conscience, mais je me damnerai pour vous s'il le faut!
Mais, de même qu'on se brise les mains et la tête en courant avec
transport vers une porte que l'on compte franchir et qui se trouve
fermée, de même la Floriani se heurta et resta comme terrassée en
rencontrant la figure froide et chagrine de son amant. Il la salua avec
la courtoisie d'un respect passé à l'état de système; mais son regard
semblait lui dire: «Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi?»
Jamais encore il ne s'était montré à elle aussi triste; et comme, chez
les natures qui ne veulent pas se livrer, la tristesse prend l'apparence
du dédain, elle fut épouvantée de l'expression de son visage. Elle
regarda autour d'elle comme pour demander aux objets extérieurs la cause
de cette révolution funeste. Elle vit Vandoni à distance. Elle pensait
si peu à lui qu'elle ne le reconnut point; mais Stella courut à elle
pour le lui désigner. «M. Vandoni s'en va, il n'a pas voulu que je
t'appelle[1]; il dit qu'il n'a pas le temps de s'arrêter. Sans doute il
reviendra; il a demandé comment tu te portais; il a embrassé Salvator,
il a pleuré. On dirait qu'il a beaucoup de chagrin. Au reste, il a
causé avec le prince, qui te racontera tout cela. Moi, je n'en sais pas
davantage.»
[Footnote 1: L'auteur sait très-bien que l'enfant aurait dû dire
_appelasse_, mais l'enfant ne l'a point dit.]
Et l'enfant retourna jouer avec son frère.
La Lucrezia regarda alternativement le prince et Vandoni. Vandoni
s'était retourné, il la voyait; mais il affectait d'être toujours
absorbé par la vue de son fils. Le prince s'était détourné avec une
sorte de dégoût à l'idée que la Floriani allait rappeler son ancien
amant et le lui présenter peut-être.
Elle comprit fort bien tout ce qui se passait, et ne s'étonna plus de
l'angoisse de Karol. Mais elle savait, ou du moins elle croyait que,
d'un mot, elle pouvait la faire cesser, tandis que Vandoni s'en allait
humilié et brisé, sans doute. Il s'en allait discrètement, sans avoir eu
le temps de reconnaître et de caresser son fils. Elle s'imagina qu'il
souffrait énormément, tandis qu'il ne souffrait réellement pas beaucoup
dans ce moment-là. Il avait bien les entrailles paternelles, et quand il
était seul et qu'il pensait à Salvator, il pleurait de bonne foi.
Mais, en présence de son rival et de son infidèle, il avait un rôle à
soutenir, et, comme il arrive toujours aux acteurs sur la scène, le
monde réel disparaissait devant l'émotion du monde fictif.
La Floriani était trop vraie, trop aimante, trop généreuse pour se
rendre compte de ce qu'il éprouvait alors. Elle ne sentit qu'une immense
compassion, l'horreur d'imposer le malheur et la honte à un homme qui
l'avait beaucoup aimée et qu'elle s'était efforcée d'aimer aussi. Elle
comprit bien que ce qu'elle allait faire irriterait profondément
Karol; mais elle se dit qu'avec la réflexion, non-seulement il lui
pardonnerait, mais encore il approuverait son mouvement. Le coeur
raisonne vite, et, quand il est poussé par la conscience, il sacrifie
sans hésiter toute répugnance et tout intérêt personnel. Elle courut
vers la palissade, appela Vandoni d'une voix assurée, et, quand il se
fut retourné pour venir à elle, elle fit quelques pas au-devant lui, lui
tendit la main et l'embrassa cordialement.
Certes, Vandoni fut touché d'un élan si généreux et si hardi. Il avait
espéré trouver une petite vengeance dans la confusion de Lucrezia
en présence de son nouvel amant. Il n'avait pas compté qu'elle le
rappellerait; c'est pourquoi il avait été bien aise de se faire voir le
plus longtemps possible pour prolonger la souffrance de son rival. Mais
le coeur de la Floriani était bien au-dessus de toutes ces petitesses,
et l'on ne fait pas rougir une femme profondément sincère et vaillante.
Vandoni oublia son rôle, et couvrit de baisers et de larmes les mains de
son infidèle. Il ne jouait plus le drame, il était vaincu.
--Je ne te permets pas de nous quitter ainsi, lui dit la Lucrezia avec
une fermeté calme et affectueuse. Je ne sais d'où tu viens; mais fatigué
ou non, tu te reposeras ici, tu verras Salvator à ton aise. Nous
causerons de lui ensemble, et nous nous quitterons cette fois plus
tranquilles et meilleurs amis qu'auparavant. Tu le veux, n'est-ce pas,
mon ami? Nous avons été frères. Voici le moment de le redevenir.
--Mais le prince de Roswald?... dit Vandoni en baissant la voix.
--Tu crois qu'il sera jaloux? Pas de fatuité, Vandoni! il ne le sera
point. Mais tu verras qu'il n'a point entendu dire de mal de toi ici, et
que tu as droit à ses égards et à son estime.
--A sa place, je n'aurais jamais souffert qu'un ancien amant...
--Apparemment il vaut mieux que toi, mon ami! Il est plus confiant et
plus généreux que tu ne l'étais à mon égard. Viens, je veux te présenter
à lui.
--C'est inutile! dit Vandoni qui se sentait faible et attendri, et qui
ne pouvait se résoudre à se montrer naturellement à son rival. Je me
suis déjà présenté moi-même. Il a été fort poli. Mais tu veux donc
absolument que j'entre chez toi? C'est insensé!
Lucrezia ne lui répondit qu'en lui montrant Salvator. Il céda, moitié
par tendresse, moitié par malice.