Il ne tarda pas à se tranquilliser, en effet, et à se reprocher d'avoir
fait un rêve monstrueux. L'aspect de cette chaumière dans laquelle il
n'était jamais entré encore depuis le jour de son arrivée, et qu'à
ce moment-là il n'avait nullement examinée, le remplit d'une émotion
étrange lorsqu'il s'y trouva seul et sous l'empire de la passion.
L'intérieur de cette maison rustique, entretenu avec la propreté dont
Biffi était doué, n'avait subi aucun changement depuis l'enfance de la
Floriani, et si le vieux pêcheur avait consenti à grand'peine à des
réparations nécessaires concernant la solidité et l'assainissement,
il n'avait pas voulu permettre qu'on renouvelât ses meubles, et qu'on
rajeunît l'étoffe grossière de ses rideaux. Le seul objet qui sentît
la civilisation, c'était une grande gravure encadrée de palissandre
et placée dans le fond du lit du vieillard. Karol se pencha pour la
regarder; c'était la Floriani, dans toute sa beauté, dans toute sa
gloire, en costume de Melpomène, avec le diadème antique, l'épaule nue,
le sceptre à la main. Une belle vignette encadrait cette noble figure,
et portait dans ses ornements les divers attributs de plusieurs muses:
le masque de Thalie, le brodequin à côté du cothurne, la trompette, les
livres, les perles, les myrtes de Calliope, d'Erato et de Polymnie. Un
distique, en vers italiens d'un goût académique, exprimait l'idée
que, comme tragédienne, comédienne, poëte héroïque et historique,
_letterata_, etc., etc., Lucrezia Floriani réunissait en elle tous les
talents et toutes les sciences qui font la gloire du théâtre et des
lettres.
Cette gravure était un hommage des dilettanti de Rome que la Floriani
n'avait pas voulu placer dans sa villa, et dont son père s'était emparé,
parce qu'il avait ouï dire à un domestique qu'une aussi belle épreuve
valait deux cents francs.
Il l'avait placée au-dessus d'un petit pastel qui intéressa Karol bien
davantage et qui représentait une petite fille de dix à douze ans, en
costume de paysanne, avec une rose sur l'oreille, une grande épingle
d'argent dans les cheveux, une fine chemisette blanche et un corset
rouge-brique. Ce portrait, sans être d'une exécution habile, était d'une
naïveté charmante. C'était bien là l'air franc et candide d'un enfant,
intelligent par la pensée, simple par le coeur et l'éducation.
Au-dessous, on lisait: _Antonietta Menapace, dessinée d'après nature à
l'âge de dix ans par sa marraine Lucrezia Ranieri_.
En voyant ces deux portraits qui présentaient là, sous le chaume natal,
un si étrange contraste, la petite fille des champs et la grande
artiste, l'enfant obscur et heureux, et la femme célèbre et infortunée,
la première si jolie, si paisible, avec son sourire d'innocence et
d'abandon enjoué, sa forte poitrine de garçon chastement couverte d'une
épaisse et rude chemise; la seconde, si belle, si sévère, avec son
regard expressif, son attitude superbe, son sein de déesse à peine
voilé par la draperie classique, Karol eut un sentiment d'effroi et
de douleur. Il ne pouvait nier que les deux portraits ne fussent
ressemblants, et que Lucrezia n'eût conservé ou recouvré dans le calme
de sa vie actuelle, beaucoup de l'expression suave et touchante de
l'innocente Antonietta Menapace. Mais ce qu'elle avait acquis de
noblesse, de grâce et de séduction en devenant la Floriani, avait laissé
aussi une empreinte qui, pour la première fois, lui fit peur, lorsqu'il
vit son image aussi ornée et _révélée_ par l'admiration des artistes.
Cette auréole lui brûlait les yeux, et il avait besoin de les reporter
sur la rose des champs qui parait le front de la petite fille. Il lui
semblait que la muse échappait par le passé à sa jalouse possession,
tandis que l'enfant, n'appartenant qu'à Dieu, ne lui était point
disputée.
Il eut pourtant le courage d'examiner minutieusement la muse; mais quel
fut son trouble lorsqu'il lut en petits caractères, au-dessous de la
vignette, que cet ornement avait été composé et dessiné par _Jacopo
Boccaferri_?
Il l'avait oublié, et il le retrouvait là, ce nom maudit, qui, bien
à tort sans doute, bouleversait son imagination depuis une heure.
Boccaferri n'était pas l'auteur du portrait; c'était la signature d'un
artiste plus célèbre, mais enfin il avait travaillé à cet ouvrage;
il avait peut-être vu la Floriani poser devant le peintre avec cette
tunique transparente, et dans cet éclat de jeunesse, de force et de
beauté, dont lui, Karol, ne possédait plus que le déclin. Enfin, il
l'avait beaucoup connue, et bien intimement, ce Boccaferri, puisqu'il
acceptait d'elle des secours sans rougir! A quel point, à moins d'être
un misérable, faut-il être lié avec une femme pour recevoir l'aumône de
sa main? et si c'était, en effet, un artiste avili par le désordre et
la débauche jusqu'à mendier, comment Lucrezia, cette sainte que Karol
adorait, avait-elle de semblables amis?
«Quand on est la maîtresse du prince Karol, comment peut-on se rappeler
de pareils camarades!»
L'orgueil insensé, qui naît de l'amour et engendre la jalousie, ne
formule pas clairement de pareilles sottises dans la conscience de
l'homme qu'il possède. Mais il les lui souffle si bas à l'oreille, qu'il
en est transporté de colère, sans pouvoir se rendre compte de ce qui
produit en lui cette rage et cette douleur.
Karol prit sa tête à deux mains et fut tenté de se la frapper contre les
murs. Si les actes de violence n'eussent été en dehors de ses habitudes
et de ses principes d'éducation, il eût anéanti cette image fatale. Mais
il se calma peu à peu en contemplant la fière sérénité de ce regard
attaché sur lui. Le regard d'un portrait bien rendu a en soi quelque
chose d'effrayant par cette fixité rêveuse qui semble vous interroger
sur ce que vous pensez de lui. Karol en subit le prestige. La
tragédienne semblait lui dire: «De quel droit m'interroges-tu? Est-ce
que je t'appartiens? Est-ce toi qui m'as donné mon sceptre et ma
couronne? Baisse tes yeux curieux et insolents, car je ne baisse jamais
les miens, et ma fierté brisera la tienne.»
Le cerveau de Karol, affaibli déjà par cette lutte violente contre
lui-même, passa par diverses hallucinations. Il détourna ses yeux avec
un sentiment de terreur puérile, et les reporta sur le charmant pastel.
Il y découvrit des grâces nouvelles, et, vaincu peu à peu par la pureté
de son regard doux et profond, il fondit en larmes, croyant presser sur
son coeur la tête brune de l'angélique Antonietta.
La Lucrezia, qui l'avait cherché partout et qui venait demander à son
père ou à Biffi, s'ils ne l'avaient point rencontré, entra en cet
instant, et, tout effrayée de le voir pleurer ainsi, elle s'élança vers
lui et le serra dans ses bras avec anxiété, en lui prodiguant les plus
doux noms et les questions les plus inquiètes.
Il ne pouvait ni ne voulait répondre. Comment lui eût-il avoué et fait
comprendre tout ce qui venait de se passer en lui? Il en rougissait,
et il faut dire, à la gloire de l'amour, que si Karol avait eu la
précipitation et l'injustice d'un enfant gâté, il eut aussitôt
l'effusion de reconnaissance et d'amour d'un enfant qu'on a bien sujet
d'adorer. A peine eut-il senti l'étreinte de ces bras puissants, qui
lui avaient servi de refuge contre les terreurs de la mort, à peine son
coeur, paralysé par la souffrance, se fut-il ranimé au contact de ce
coeur maternel, qu'il oublia sa folie et se sentit encore le plus
heureux, le plus soumis, le plus confiant des mortels.
Il eût mieux aimé mourir en cet instant que d'outrager sa chère
maîtresse par l'aveu d'un soupçon. Il avait sous la main un prétexte
bien touchant et bien simple pour lui expliquer son émotion et ses
larmes; ce fut de lui montrer le petit pastel, et la Floriani,
attendrie de cette délicatesse de coeur, pressa contre ses lèvres avec
enthousiasme les belles mains et les beaux cheveux de son jeune amant.
Jamais elle ne s'était sentie si heureuse et si fière d'inspirer un
grand amour. Elle ne se doutait guère, la pauvre femme, que, peu de
minutes auparavant, elle lui était presque un objet d'horreur.
--Cher ange, lui dit-elle, je n'aurais jamais osé vaincre la répugnance
que tu éprouvais à entrer ici. J'avais bien deviné, quoique tu ne m'en
eusses jamais parlé, que les bizarreries de mon vieux père ne pouvaient
te sembler aimables; mais, puisque le hasard, ou je ne sais quel
instinct de coeur, t'a amené dans ma chaumière natale, et puisque nous
sommes seuls, je veux te la montrer en détail. Viens!
Elle le prit par la main, et le conduisit au fond de la pièce où ils se
trouvaient, et qui, avec celle où ils entrèrent et une sorte de cellier
encombré de vieux meubles brisés et hors de service, dont Menapace ne
voulait pas perdre les morceaux, composait tout ce local rustique.
La chambre que la Lucrezia ouvrait au prince était celle qu'elle avait
habitée durant son enfance; c'était une espèce de soupente, éclairée
d'une seule lucarne étroite, toute tapissée à l'extérieur de vignes
sauvages et de folles clématites. Un grabat, avec une paillasse de
roseaux, couverte d'indienne raccommodée en mille endroits, des
figurines de saints en plâtre grossièrement coloriées, quelques dessins
collés à la muraille et tellement noircis par le temps et l'humidité,
qu'on n'y distinguait plus rien, un pavé raboteux et inégal, une chaise,
un coffre et une petite table en bois de sapin, tel était l'intérieur
misérable où la fille du pêcheur avait passé ses premières années et
senti couver en elle les dons de la force et du génie.
--C'est là que mon enfance s'est écoulée, dit-elle au prince, et mon
père, soit par esprit de conservation, soit par un reste de tendresse
mal étouffée sous ses ressentiments austères, n'y a rien changé, rien
dérangé pendant ma longue et dure pérégrination à travers le monde.
Voilà mon lit de petite fille, où je me souviens d'avoir dormi, les
jambes pliées et douloureuses à mesure que je devenais trop grande pour
l'occuper. Voilà, à mon chevet, une branche de buis bénit qui tombe en
poussière, et que j'y ai attachée le jour des Rameaux, la veille de mon
départ... de ma fuite avec Ranieri! Voilà le portrait de Joachim Murat,
cette grossière statuette de plâtre, qu'un colporteur m'avait vendue
pour l'effigie de mon patron saint Antoine, et devant laquelle j'ai fait
si longtemps mes prières de la meilleure foi du monde. Tiens, voici
encore un dévidoir, des moules et des navettes qui m'ont servi à faire
des filets pour les poissons. Ah! que de mailles j'ai sautées ou
rompues, quand ma tête m'emportait loin de ce travail monotone, le
seul que mon père me permît, en dehors des soins du ménage! Comme j'ai
souffert du froid, du chaud, des cousins, des scorpions, de la solitude
et de l'ennui, dans cette chère petite prison! comme je l'ai quittée
avec joie, et sans même songer à lui dire un adieu, le jour où ma chère
marraine me dit: «Tu deviendrais malade ou contrefaite si tu restais
dans cette chambre et dans ce lit. Viens demeurer chez moi. Tu n'y seras
pas aussi bien que je le voudrais et que tu pourrais l'être, car mon
mari, pour être plus riche que ton père, n'est pas moins économe. Mais
je veillerai à tes besoins en cachette, je t'apprendrai tout ce que
tu as soif d'apprendre, tu me soigneras dans mes souffrances, tu me
tiendras compagnie. Tu passeras pour ma servante, car M. Ranieri ne me
permettrait pas de te prendre pour amie. Mais nous ne le serons pas
moins dans cet échange de services.» Admirable et excellente femme, qui
devina mes facultés et me les fit découvrir à moi-même! Hélas! c'est
elle aussi qui m'a fait cueillir le fruit du bien et du mal à l'arbre de
la science!
«Et puis, quand son fils m'aima, et que le vieux Ranieri me chassa de sa
maison, je revins habiter encore une fois ma petite chambre misérable,
j'avais alors quinze ans. Mon père voulait me forcer à épouser un
rustre de ses amis, trop vieux pour moi, dur, laborieux, avide de gain,
violent, et bien surnommé _Mangiafoco_. J'en avais peur. Je me cachais
dans les buissons du rivage pour l'éviter; et quand mon père allait
pêcher, la nuit, aux flambeaux, je me barricadais dans cette pauvre
soupente, dans la crainte de ce Mangiafoco que je voyais rôder autour de
la maison. Mon jeune amant voulait le tuer. Je vivais dans des transes
affreuses, car Mangiafoco était capable de l'assassiner le premier.
«Cette existence n'était pas supportable. Quand je suppliais mon père
de me protéger contre ce bandit, il me répondait: «Il ne te veut pas
de mal, il t'aime à la folie. Épouse-le, il est riche; ce sera ton
bonheur.» Et, quand j'essayais de me révolter, il me reprochait mon
amour insensé pour le fils de mes maîtres, et me menaçait de me livrer
à la passion brutale de Mangiafoco, qui saurait bien ainsi me forcer à
devenir sa femme. Mon père ne l'eût pas fait, je le savais bien, car
je l'avais entendu dire à cet homme qu'il le tuerait s'il cherchait
seulement à m'effrayer. Mais si mon père était capable de venger ainsi
l'honneur de sa famille, il n'avait pas assez de délicatesse pour ne pas
essayer de violenter mon penchant par la terreur. En outre, l'ennui me
dévorait. Je m'étais fait, auprès de ma bienfaitrice, une douce habitude
des occupations de l'intelligence. Le travail fastidieux du filet
laissait trop libre carrière à mon imagination. J'étais dévorée du rêve
et du désir d'une existence toute contraire à celle qu'on m'imposait.
J'acceptai donc les offres longtemps repoussées de Ranieri. Notre amour
était chaste encore: il me jurait qu'il le serait toujours, et qu'en le
voyant fuir, son père consentirait à notre mariage. Enfin, il m'enleva,
et c'est par cette petite fenêtre, qu'à l'aide d'une planche jetée sur
l'eau qui en baigne le pied, je me sauvai au milieu de la nuit.
«Eh bien, cette fois, je ne quittai pas ma chaumière avec joie. Outre
l'effroi et le remords de la faute que je commettais, j'éprouvais, à me
séparer de tous ces vieux meubles, témoins paisibles et muets des jeux
de mon enfance et des agitations de ma puberté, un regret incroyable,
comme si j'avais la révélation soudaine des chagrins et des malheurs que
j'allais chercher, ou bien plutôt par suite de cet attachement que nous
contractons pour les lieux mêmes où nous avons le plus souffert.»
La Floriani avait tort de raconter ainsi une partie de sa vie au prince
Karol. Elle se plaisait à lui ouvrir son coeur, et, comme il l'écoutait
avec émotion, elle croyait accomplir un devoir envers lui et le trouver
reconnaissant. Mais il n'avait pas assez de force en ce moment pour
recevoir des confidences de ce genre et pour entendre seulement
prononcer le nom d'un ancien amant. Il était trop oppressé pour
l'interrompre par la moindre réflexion, mais une sueur froide lui venait
au front, et son cerveau, s'emparant des images qu'elle lui présentait,
en était assiégé de la manière la plus pénible.
Cependant, ce récit était une justification véridique de la Floriani
et de cette première faute, source fatale de toutes les autres. Karol
sentait qu'il n'avait pas le droit de se refuser à l'écouter, et qu'il y
avait, dans ce lieu et dans ce moment, une sorte de solennité qu'il ne
pouvait fuir.
--Je n'avais pas besoin d'entendre tout cela, lui dit-il enfin avec
effort, pour savoir que vous n'avez jamais obéi à de mauvais instincts.
Je vous l'ai dit une fois: ce qui serait mal de la part des autres est
légitime pour vous. Une fille qui délaisse son vieux père est coupable;
mais toi, Lucrezia, tu étais peut-être autorisée à te soustraire à
sa loi brutale et impie! Mon Dieu! j'avais bien raison de ne pouvoir
regarder ce vieillard sans un mortel déplaisir!
[Illustration: Je me cachais dans les buissons du rivage... (Page 39.)]
--Ne te hâte pas de le condamner pour atténuer mes torts, reprit la
Floriani. Tu ne le juges pas bien et tu ne le connais pas. Laisse-moi,
après l'avoir accusé devant toi, te montrer le beau côté de son
caractère. C'est un devoir pour moi, n'est-il pas vrai?
Karol soupira en faisant un signe d'assentiment, ses principes lui
commandant de respecter la piété filiale de Lucrezia; mais son instinct
ne pouvait accepter l'avarice et le despotisme étroit d'un pareil
père. Il était pourtant lui-même bien plus avare de Lucrezia, dans
ses instincts de jalousie, que Menapace ne l'avait jamais été de son
autorité paternelle et de son argent.