J'espère, lecteur, que tu sais d'avance ce qui va se passer dans ce
chapitre, et que rien de tout ce qui est arrivé jusqu'ici, dans le cours
monotone de cette histoire, ne t'a causé le plus léger étonnement. Je
voudrais être auprès de toi quand tu approches du dénouement de chaque
phase d'un roman quelconque, et, d'après tes prévisions je saurais si
l'oeuvre est dans le chemin de la logique et de la vérité; je me méfie
beaucoup d'un dénouement impossible à prévoir pour tout autre que pour
l'auteur parce qu'il n'y a pas plusieurs partis à prendre pour des
caractères donnés. Il n'y en a qu'un, et si personne ne s'en doute,
c'est que les caractères sont faux et impossibles.
Tu me diras peut-être que voilà le prince Karol se livrant à une
explosion de sentiment et à un abandon de passion bien en dehors des
habitudes que je t'ai révélées de lui jusqu'ici. Mais non, tu ne me
feras pas une observation aussi niaise; car je te renverrais encore à
toi-même et je te demanderais si, en matière d'amour, ce qui nous semble
le plus opposé à nos goûts et à nos facultés n'est pas précisément ce
que nous embrassons avec le plus d'ardeur; et si, dans ces cas-là,
l'impossible n'est pas justement l'inévitable.
Vraiment, la vie, telle qu'elle se passe sous nos yeux, est bien assez
folle et assez fantasque, le coeur humain, tel que Dieu l'a fait, est
bien assez mobile et assez inconséquent; il y a, dans le cours naturel
des choses, bien assez de désordres, de cataclysmes, d'orages, de
désastres et d'imprévu, pour qu'il soit inutile de se torturer la
cervelle à inventer des faits étranges et des caractères d'exception.
Il suffirait de raconter. Et puis, qu'est-ce que les caractères
exceptionnels que le roman va toujours chercher pour surprendre et
intéresser le public? Est-ce que nous ne sommes pas tous des exceptions
par rapport aux autres, dans le détail infini de nos organisations? Si
certaines lois communes font de l'humanité un seul être, n'y a-t-il pas,
dans l'analyse de cette grande synthèse, autant d'êtres distincts et
dissemblables que nous sommes d'individualités? La Genèse nous dit que
Dieu fit l'homme d'un peu de terre et d'eau, pour nous montrer que
la même matière élémentaire servit à notre formation. Mais, dans la
combinaison des parties constituantes de cette matière, reste la
diversité éternelle et infinie, et, de là, ces deux feuilles identiques
impossibles à rencontrer dans le règne végétal, ces deux coeurs
identiques inutiles à rêver dans la race humaine. Sachons donc bien ce
lieu commun: que chacun de nous est un monde inconnu à ses semblables,
et pourrait raconter de soi une histoire ressemblant à celle de tout le
monde, semblable à celle de personne.
Le roman n'a pas autre chose à faire que de raconter fidèlement une de
ces histoires personnelles, et de la rendre aussi claire que possible;
qu'on y ajoute beaucoup de faits extérieurs, qu'on y mêle beaucoup
d'individualités diverses, je le veux bien: mais c'est compliquer
beaucoup la besogne sans beaucoup de profit pour notre instruction
morale. Et puis, c'est très-fatigant pour le lecteur, qui est paresseux!
Réjouis-toi donc, paresseux de lecteur, de trouver aujourd'hui un auteur
plus paresseux que toi.
Tu pressens déjà que la Floriani, en faisant la transaction, s'engageait
plus qu'elle ne pensait, et qu'un amour maternel platonique, et pourtant
passionné, ne pouvait durer éternellement entre un homme de vingt-quatre
ans et une femme de trente, beaux tous les deux, et tous deux
enthousiastes et avides de tendresse. Cela dura six semaines, peut-être
deux mois, avec une sérénité angélique de part et d'autre, et ce fut, il
faut bien le dire, le plus beau temps de leur amour. Puis vint l'orage,
et c'est dans l'âme du jeune homme qu'il s'alluma d'abord; puis vinrent
quelques heures d'ivresse, où, pour tous deux, le ciel sembla descendre
sur la terre. Mais quand la félicité humaine est arrivée à son apogée,
elle touche à sa fin. L'inexorable loi qui préside à notre destinée l'a
réglé ainsi, et la plus folle des sagesses serait celle qui exhorterait
l'homme à se développer pour le bonheur absolu, sans lui dire que ce
bonheur doit être dans sa vie le passage d'un éclair, et qu'il faut
s'arranger pour végéter le reste du temps, assez satisfait d'une
espérance ou d'un souvenir. Il en est de la vie comme du roman: pour
qu'elle fût complète, il faudrait mourir le lendemain de certains jours.
Pour que le roman flatte l'imagination, on le termine ordinairement le
jour de l'hyménée; c'est-à-dire qu'on aspire, pendant un nombre plus ou
moins savant de volumes, à voir luire un rayon, dont aucun art ne peut
exprimer l'éclat et la beauté, et que le lecteur colore à sa guise, car
c'est là que l'auteur renonce à peindre et lui souhaite le bonsoir.
Eh bien! pour essayer un peu de sortir du chemin tracé, nous ne
fermerons pas le livre à cette page fatale. Nous nous arrêterons un
instant au sommet de cette pente que nous avons vu gravir, et nous la
redescendrons dans un second volume, que le lecteur est dispensé de lire
s'il n'aime pas les histoires tristes et les vérités chagrines.
Te voilà bien averti, cher lecteur, tu sais tout ce qui doit arriver
désormais. Je poursuis, arrête-toi là si tu veux. Tu connais la synthèse
de ces deux existences qui se sont rapprochées des deux bouts opposés de
l'horizon social. Le détail me regarde, et si tu ne t'en soucies point,
laisse-moi l'écrire en paix. Crois-tu donc que l'on soit toujours forcé
de penser à toi, et que l'on n'écrive jamais pour soi-même, en se
donnant le plaisir de t'oublier? Tu n'es guère embarrassé de le rendre,
et alors nous sommes quittes.
En renonçant à l'amour, en cherchant la retraite, la Floriani s'était
trompée de date dans sa vie. Il est bien certain qu'elle s'était
persuadé, dans ce moment-là, que le calme de la vieillesse, auquel elle
aspirait, était venu, par miracle, lui apporter ses bienfaits avant le
temps. Les quinze années de passion et de tourments qu'elle venait de
fournir lui semblaient si lourdes et si cruelles qu'elle se flattait
de se les faire compter doubles par le Dispensateur suprême de nos
épreuves. Mais l'implacable destinée n'était pas satisfaite. Pour s'être
trompée dans ses choix, pour avoir donné une affection sublime à des
êtres qui lui plaisaient sans le mériter, pour n'avoir pas su aimer
ceux qui le méritaient sans lui plaire, pour avoir trop aimé ceux que
Jésus-Christ a voulu racheter, et n'avoir pas cherché la quiétude,
la sécurité et le triomphe paisible des élus, de ces insupportables
_justes_, qui du haut de leurs chaises d'or, narguent les misères et les
souffrances de l'humanité, la pauvre pécheresse devait expier encore les
malheurs passés par de nouveaux malheurs. Faites-vous soeur de charité,
allez ramasser les membres épars sur le champ de bataille, et chasser
les mouches immondes des plaies du moribond abandonné; vous serez
emportée par un boulet, ou traitée comme une vivandière par le vainqueur
brutal. Mais vivez avec les parfaits, n'aimez que les beaux, les riches,
les sages, les heureux de ce monde, parfumez votre âme délicate dans
une atmosphère éthérée; soyez comme une fleur dans son jardin, comme la
princesse Lucie dans son nuage, et vous serez canonisée.
La Floriani se faisait donc de grandes illusions, en s'imaginant qu'elle
en serait quitte à si bon marché, et que, désormais, elle pourrait vivre
pour ses enfants, pour son vieux père, et pour elle-même. Un coeur qui
a passé par d'aussi terribles maladies que celles dont elle sortait à
peine n'est pas guéri par quelques mois de repos et de solitude. Cette
solitude même et cette inaction ne sont peut-être pas ce qui lui
convient. La transition s'était faite trop brusquement, et, en acceptant
sa guérison comme un fait accompli, la bonne Lucrezia n'avait pas assez
veillé sur elle-même. Lorsqu'au lieu de cet amour exigeant et personnel
qui avait fait tout le mal de sa vie, le noble et romanesque prince de
Roswald lui offrit un dévouement absolu, un respect digne d'une sainte,
et qu'il accepta même avec transport le voeu d'une amitié chaste de sa
part, elle se crut sauvée. Était-il permis à une femme chargée de tant
de fautes de s'abuser à ce point, et de s'imaginer bonnement que la
Providence allait la récompenser de ses erreurs au lieu de l'en punir?
Non, cela n'était point permis, et pourtant la Lucrezia s'en accommoda
avec sa naïveté habituelle.
[Illustration: Le prince Karol de Roswald]
Elle y trouva d'abord un bonheur extrême, des joies sans mélange. Karol
était si dominé, si soumis, il s'était abjuré si complétement, il
subissait une telle fascination, qu'un mot, un regard, une innocente
caresse, le jetaient dans une ivresse inappréciable. Il y avait à la
surface de son être une pureté angélique, et les âcres passions qui
fermentaient inconnues et oisives encore au fond de son âme, ne
s'éveillèrent pas tout de suite. Il n'avait jamais brûlé du feu de
l'amour, il n'avait jamais senti battre contre son coeur le coeur d'une
femme, et les premières émotions de ce genre furent pour lui plus vives
et plus profondes qu'elles ne le sont chez un adolescent aux prises avec
le premier éveil des sens.
Il y avait longtemps déjà que ces désirs germaient en lui sans qu'il
voulût s'en rendre compte. Il les avait trompés à l'aide de la poésie et
de ce religieux sentiment pour une fiancée, dont il avait à peine senti
la main effleurer la sienne. Ses rêves arrivaient donc tout frais, tout
craintifs et tout palpitants à la réalité. Il avait encore les terreurs
d'un enfant et déjà l'énergie d'un homme. Ce mélange de pudeur et
d'emportement lui donnait un charme irrésistible que la Floriani n'avait
encore jamais rencontré. Aussi, chaque jour l'enflamma-t-il d'une
sympathie, d'une admiration, et enfin d'un enthousiasme dont elle ne
mesura pas les progrès.
Toujours téméraire par bravoure, et insouciante pour elle-même à cause
de ceux qu'elle aimait, elle ne vit pas venir l'orage. Pouvait-elle
croire autre chose que ce qu'il lui disait, et s'inquiéter d'un avenir
qui semblait devoir être la continuation indéfinie de cet amour céleste?
Il se trompait lui-même en trompant sa maîtresse, ce doux et terrible
enfant, qui, tout vaincu et tout dévoré par la passion, n'y croyait pas
encore, qui avait vécu d'illusions et se fiait à la puissance des mots
sans apprécier les nuances d'idées et de faits qu'ils représentent.
Quand il avait appelé la Floriani _ma mère_, quand il avait pressé le
bord de son vêtement contre ses lèvres ardentes, quand il avait dit en
s'endormant: «plutôt mourir que de la profaner dans ma pensée,» il se
jugeait plus fort que la nature humaine, et méprisait encore la tempête
qui grondait dans son sein.
Et elle, l'aveugle enfant, car c'était un enfant encore plus ingénu et
plus crédule que Karol, cette femme que, dans la langue reçue, on aurait
bien pu appeler une femme perdue; elle croyait à ce calme qui lui
semblait si beau, si neuf, si salutaire. Elle l'éprouvait en elle-même,
parce que la lassitude et le dégoût avaient calmé son sang, et la
préservaient d'un entraînement subit.
[Illustration: C'était la Floriani. (Page 38.)]
Et, dans cette confiance réciproque, si absolue et si sincère, que la
présence de Salvator ne les gênait point, et que leurs chastes baisers
craignaient à peine les regards des enfants, chaque jour pourtant
creusait un abîme. Karol n'existait plus par lui-même. Sa race,
sa croyance, sa mère, sa fiancée, ses instincts, ses goûts et ses
relations, il avait tout perdu de vue. Il ne respirait que par le
souffle de la Floriani, il ne respirait pas et ne voyait pas, il ne
comprenait ni ne pensait, quand elle ne se mettait pas entre lui et le
monde extérieur. L'ivresse était si complète qu'il ne pouvait plus faire
un pas de lui-même dans la vie. L'avenir ne lui pesait pas plus que
le passé. L'idée de se séparer d'elle n'avait aucun sens pour lui. Il
semblait que cet être diaphane et fragile se fût consumé et absorbé dans
le foyer de l'amour.
Peu à peu pourtant la flamme se dégagea des nuages de parfums qui la
voilaient. L'éclair traversa le ciel, la voix de la passion retentit
comme un cri de détresse, comme une question de vie ou de mort. Un
insensible abandon de toute crainte et de toute prudence avait amené
jour par jour l'imminente défaite de cette suprême raison dont se
piquait la Floriani. Un invincible attrait, une progression de voluptés
délicates et dévorantes, les délices d'une ivresse inconnue et
souveraine avaient endormi et anéanti une à une les saintes terreurs
de Karol, et cette victoire des sens, qu'il avait cru devoir être
avilissante pour tous deux, donna à son amour une exaltation et une
intensité nouvelles.
Il avait passé sa vie à se battre en duel au nom de l'esprit contre la
matière, il avait vu dans la sanctification du mariage et dans l'union
bénie de deux virginités, la seule réhabilitation possible de cet acte
qui n'était divin selon lui que parce qu'il était nécessaire. Il avait
cru longtemps que demander la révélation de l'amour à une femme prodigue
de ce bienfait, ou seulement à une femme qui ne lui en apporterait pas
les prémices, serait pour lui une chute sans remède et sans pardon à ses
propres yeux. Il fut fort surpris de se sentir inondé de tant de joie
que sa conscience était muette; et quand il interrogea cette conscience,
il la trouva ivre. Elle lui répondit qu'elle n'avait rien eu à démêler
avec son péché, qu'elle se sentait légère, qu'elle ne savait pourquoi il
avait toujours voulu l'empêcher de faire cause commune avec son coeur,
enfin qu'elle avait soif de voluptés nouvelles, et qu'elle lui parlerait
morale et sagesse quand elle serait rassasiée.
La Floriani, qui n'avait jamais fait ces distinctions métaphysiques
entre ses penchants et ses intérêts personnels, et qui n'avait renoncé à
l'amour que parce que le sien avait causé le malheur d'autrui, se
sentit très-calme et très-fière lorsque, l'illusion de son amant se
communiquant à elle, elle crut qu'il était pour toujours le plus heureux
des hommes. Elle ne regretta pas seulement son beau rêve de force et de
vieillesse anticipée; son orgueil ne lui fit pas de reproches, et elle
ne pleura point sur sa chute. Toujours naïve et confiante, elle ne
répondit aux craintes de Salvator qu'en lui demandant si Karol se
repentait et se trouvait à plaindre. Et comme la félicité de Karol
touchait aux nues en ce moment, comme Salvator lui-même en était
stupéfait d'étonnement, de jalousie et d'admiration, il ne trouva rien à
répondre.
Il souffrit passablement de l'aventure, lui, ce brave comte Albani, qui
n'eût pas senti ce bonheur avec la même puissance que son jeune ami,
mais qui ne l'eût pas fait expier si cruellement par la suite. Il en fut
si agité qu'il en perdit le sommeil, et presque l'appétit et la gaieté.
Mais son âme était si belle et son amitié si loyale, qu'il remporta la
victoire. Il remercia la Floriani avec effusion, d'avoir, sinon guéri à
jamais l'esprit et le coeur de Karol (ce qu'il ne croyait pas possible
dans de telles conditions), du moins de l'avoir initié à un bonheur que
nulle autre femme ne lui eût jamais fait connaître. Puis, prétextant des
affaires indispensables à Venise, il partit sans vouloir faire avec eux
aucun plan d'avenir. «Je reviendrai dans quinze jours, leur dit-il, et
vous me direz alors ce que vous aurez résolu.»
Le fait est qu'il ne pouvait supporter plus longtemps le spectacle d'un
bonheur qu'il approuvait et qu'il encourageait cependant de toute
son âme. Il se mit en route sans leur dire qu'il allait chercher des
distractions philosophiques auprès d'une certaine danseuse, qui lui
avait fait un signe à Milan, dans la coulisse du théâtre de la Scala.
«Je n'aurais jamais cru, se disait-il, chemin faisant, que mon jeune
puritain mordrait au fruit défendu avec cette violence et cet oubli du
passé. Cette Floriani est donc un être plus enchanteur que le serpent,
car Adam pleura aussitôt sa faute, et Karol fait gloire de la sienne, au
contraire!... Allons! veuille le ciel que cela dure, et qu'à mon retour
je ne le trouve pas honteux et désespéré!»
Tu sauras bientôt ce qu'il en advint, lecteur, si tu ne le sais déjà, et
si tu ne préfères rester entre la porte du ciel et celle de l'enfer.