--Ainsi, c'est à cause d'un scélérat que tu n'as pu aimer un honnête
homme? dit Salvator ému: tu es une étrange femme, Lucrezia!
--Et quel besoin cet homme avait-il de mon amour? reprit-elle.
N'était-il pas assez heureux par lui-même, de se sentir juste, bien
organisé, sage, en paix avec sa conscience et avec les autres? Il
demandait mon amitié pour récompense d'une bonne vie et d'un long
dévouement. Il l'eut, et ne voulut pas s'en contenter. Il demanda de la
passion; il lui fallait de l'inquiétude, des tourments. Il ne dépendait
pas de moi d'être malheureuse à cause de lui. Il ne put me pardonner de
vouloir le rendre heureux.
--Voilà bien des paradoxes, mon amie, j'en suis épouvanté! Tu dis
de fort belles choses, mais si l'on voulait te résumer, ce serait
difficile. L'amour, dis-tu, est généreux, sublime et divin. Le Christ
lui-même nous l'a enseigné indirectement en nous enseignant la charité.
C'est la compassion poussée jusqu'à l'emportement, le dévouement
jusqu'au délire. Cela, par conséquent, n'entre que dans les grands
coeurs. Alors les grands coeurs sont condamnés à l'enfer dès cette vie,
puisqu'ils ne brûlent de ce feu sacré que pour les méchants et les
ingrats.
--Mais cela est certain! s'écria la Floriani, l'énigme de la vie n'a pas
d'autre mot: sacrifice, torture et lassitude. Voilà pour la jeunesse,
pour la force de l'âge et pour la vieillesse.
--Et les justes ne connaîtront pas le bonheur d'être aimés, par
conséquent?
--Non, tant que le monde ne changera pas, et avec lui le coeur humain.
Si Jésus revient dans d'autres temps, comme il l'a promis, il donnera,
j'espère, de plus douces lois à une nouvelle race d'hommes; mais aussi
cette race vaudra mieux que nous.
--Ainsi, point d'amour partagé, point d'ivresse pure pour nos
générations?
--Non, non, trois fois non!
--Tu me fais peur, âme désespérée!
--C'est que tu veux voir le bonheur dans l'amour: il n'y est point. Le
bonheur, c'est le calme, c'est l'amitié; l'amour, c'est la tempête,
c'est le combat.
--Eh bien! moi, je vais te définir un autre amour: l'amitié, par
conséquent le calme, uni à la volupté; c'est-à-dire, la jouissance, le
bonheur.
--Oui, c'est là l'idéal du mariage. Je ne le connais pas, bien que je
l'aie rêvé et poursuivi.
--- Et de ce que tu l'ignores, tu le nies?
--Salvator, as-tu jamais rencontré deux amants ou deux époux qui
s'aimassent absolument de la même manière, avec autant de force ou de
calme l'un que l'autre?
--Je ne sais pas... je ne crois pas!
--Moi, je suis bien sûre que non. Dès que la passion s'empare de l'un
des deux (et c'est inévitable!) l'autre s'attiédit, la souffrance
arrive, et le bonheur est troublé, sinon perdu. Dans la jeunesse, on
cherche à s'aimer, dans l'âge fait, on s'aime en se torturant, dans
l'âge mûr, on s'aime, mais l'amour est parti!
--Eh bien, dans l'âge mûr, tu te marieras, je le vois; tu feras un
mariage de raison, de douce sympathie, et tu vivras heureuse par
l'amitié conjugale. C'est là ton rêve, n'est-ce pas?
--Non, Salvator, l'âge mûr est venu pour moi. Mon coeur a cinquante
ans, mon cerveau en a le double, et je ne crois pas que l'avenir me
rajeunisse. Il aurait fallu n'aimer qu'un seul homme, traverser avec lui
toutes les vicissitudes, souffrir avec lui, pour lui, et lui conserver
le dévouement angélique que le Christ nous a enseigné. Cette vertu
aurait pu alors compter sur sa récompense. La vieillesse serait venue
tout guérir, et je me serais endormie doucement auprès du compagnon de
ma vie, sûre d'avoir accompli mon devoir jusqu'au bout, et de lui avoir
consacré un dévouement utile.
--Que ne l'as-tu fait? Tu avais tant pardonné à ton premier amant! Quand
je t'ai connue, tu semblais résolue à pardonner éternellement au second!
--J'ai manqué de patience, la foi m'a abandonnée; j'ai obéi à la
faiblesse de la nature humaine, au découragement, à la folle espérance
d'être heureuse par un autre. Je me suis trompée. Les hommes ne peuvent
nous savoir gré de l'héroïsme que nous avons eu pour d'autres que pour
eux; ils nous en font un crime et un reproche, au contraire, et plus
nous nous sommes dévouées avant de les connaître, plus ils nous jugent
incapables de nous dévouer pour eux.
--N'est-ce pas vrai?
--Cela devient vrai après un certain nombre d'erreurs et
d'entraînements. L'âme s'épuise, l'imagination se glace, le courage s'en
va, les forces nous abandonnent. C'est là où j'en suis! Si je disais
maintenant à un homme que je suis capable d'aimer, je mentirais
effrontément.
--Ah! tu n'as jamais été coquette, ma pauvre Floriani, et je vois que tu
ne pourrais devenir galante!
--Tu me plains donc à cause de cela?
--Je me plains, moi! car, malgré tout ce que tu me dis là, et peut-être
à cause de cela même, je me sens éperdument amoureux de toi.
--En ce cas, bon soir, mon bon Salvator, tu partiras demain.
--Tu le veux? Ah! si tu pouvais le vouloir!
--Qu'est-ce à dire?
--Que je resterais malgré toi, et que j'aurais de l'espoir.
--Tu t'imaginerais que je te crains? Tu n'étais pas fat, et tu l'es
devenu.
--Non, je ne suis pas devenu fat; mais je ne sais pourquoi tu veux
me faire croire que tu es devenue invulnérable. N'as-tu jamais eu de
caprices?
--Jamais!
--Ah! par exemple!
--Ecoute, j'ai eu des entraînements violents, aveugles, coupables! je
ne le nie pas; mais ce n'étaient pas des caprices. On appelle ainsi
une intrigue de plaisir qui dure huit jours..... Mais il y a aussi des
passions de huit jours!....
--Il y a même des passions d'une heure! s'écria Salvator avec
emportement.
--Oui, répondit-elle, des illusions si soudaines et si puissantes
qu'elles font place à l'aversion et à l'épouvante en se dissipant. Les
passions les plus courtes ont pu être les mieux senties; on les pleure
et on en rougit toute la vie.
--Pourquoi donc en rougir si elles sont sincères? On peut être bien sûr
au moins que celles-là sont partagées.
--On n'en est pas plus sûr que des autres.
--Ce qui est spontané, irrésistible, est légitime et de droit divin.
--Le droit du plus fort n'est pas le droit divin, répondit la Floriani
en se dégageant des bras de Salvator. Mon ami, pourquoi viens-tu
m'outrager dans ma demeure? Je n'ai pas d'enthousiasme pour toi.
--Lucrèce! Lucrèce! tu ne te tuerais pas demain matin?
--Lucrèce eut tort de se tuer. Sextus ne l'avait point possédée!
Celui-là même qui a surpris les sens d'une femme n'a pas été son amant.
--Ah! tu as raison, ma chère Floriani, dit Salvator en se mettant à ses
genoux. Veux-tu me pardonner?
--Oui, sans doute, dit-elle en souriant. Nous sommes seuls et il est
minuit. Je n'ai pas d'amant, et je t'ai reçu. Ce qui se passe en toi
n'est pas ta faute, mais la mienne. Il faudra donc que je renonce,
pendant dix ans encore, à voir mes amis! c'est triste.
--Oh! ma chère Floriani, vous pleurez, je vous ai offensée!
--Non, pas offensée. Ma vie n'a pas été assez chaste pour que j'aie le
droit de m'offenser d'un désir exprimé brutalement.
--Ne parle pas ainsi, je te respecte et je t'adore.
--C'est impossible. Tu es homme et tu es jeune, voilà tout.
--Foule-moi aux pieds, mais ne dis pas que je n'ai que des sens auprès
de toi. Mon coeur est ému, ma tête exaltée, et ton refus, loin de
m'irriter, augmente encore mon respect et mon affection. Oublie que
je t'ai fait de la peine. Mon Dieu! comme te voilà pâle et triste!
Malheureux fou que je suis, j'ai réveillé le souvenir de toutes tes
douleurs! Ah! tu pleures, tu pleures amèrement! Tu me donnes envie de me
tuer, tant je me méprise!
--Pardonne-toi, comme je te pardonne, dit la Floriani avec douceur, en
se levant et en lui tendant la main. J'ai tort de m'affecter d'un hasard
que j'aurais dû prévoir. J'en aurais ri autrefois! Si j'en pleure
aujourd'hui, c'est que je croyais être déjà entrée pour toujours dans
une vie de calme et de dignité. Mais il n'y a pas assez longtemps que
j'ai rompu avec la faiblesse et la folie pour qu'on me croie sage et
forte. Ces entretiens sur l'amour, ces épanchements, ces confidences
entre un homme et une femme, la nuit, sont dangereux, et si tu as eu de
mauvaises pensées, tout le tort en est à mon imprudence. Mais ne prenons
pas cela trop au sérieux, dit-elle en essuyant ses yeux et en souriant
à son ami avec une admirable mansuétude. Je dois accepter cette
mortification en expiation de mes fautes passées, quoique je n'en aie
jamais commis de ce genre. Peut-être aurais-je mieux fait d'être galante
que d'être passionnée! Je n'aurais nui qu'à moi-même, au lieu que ma
passion a brisé d'autres coeurs que le mien. Mais que veux-tu, Salvator?
Je n'étais pas née pour les moeurs _philosophiques_, comme on les
appelait autrefois.... ni toi non plus, mon ami, tu vaux mieux que cela.
Ah! par respect pour toi-même, ne demande pas aux femmes du plaisir sans
amour! autrement, tu cesseras d'être jeune avant d'être vieux, et c'est
la pire de toutes les existences morales.
--Lucrezia, tu es un ange, dit Salvator; je t'ai outragée, et tu me
parles comme une mère à son fils... Laisse-moi embrasser tes pieds, je
ne suis plus digne d'embrasser ton front. Je ne l'oserai plus jamais, je
crois!
--Viens embrasser des fronts plus purs, lui dit-elle en passant son bras
sous celui de Salvator. Viens dans ma chambre.
--Dans ta chambre! dit-il tout tremblant.
--Oui, dans ma chambre, reprit-elle avec un rire franc où il ne restait
plus aucune amertume; et, lui faisant traverser un boudoir, elle
l'entraîna dans une pièce tendue de blanc, où quatre petits lits couleur
de rose entouraient une sorte de hamac piqué suspendu par des cordons de
soie. Les quatre enfants de la Floriani reposaient dans ce sanctuaire et
formaient comme un rempart autour de sa couche volante.
--J'étais très-voluptueuse pour mon sommeil autrefois, lui dit-elle, et
j'avais de la peine à me réveiller dans la nuit pour soigner mes enfants
après les fatigues du théâtre et du monde. Depuis que je goûte le
bonheur de vivre pour eux et avec eux, à toutes les heures du jour et
de la nuit, je me suis faite à des habitudes plus vigilantes; je perche
comme un oiseau sur la branche à côté de son nid, et mes enfants ne font
pas un mouvement que je n'entende et que je ne surveille. Tu vois! pour
deux heures que je les ai quittés, j'ai été punie, j'ai eu du chagrin.
Si je m'étais couchée à dix heures avec eux, comme de coutume, je ne me
serais pas souvenue du passé..... Ah! le passé, c'est mon ennemi!
--Ton passé, ton présent, ton avenir sont adorables, Lucrezia, et je
donnerais toute ma vie pour avoir été toi un seul jour. J'en serais
fier, et ce jour ferait l'orgueil et le bonheur de ma mémoire. Adieu!
nous partirons, mon ami et moi, à la pointe du jour. Permets que
j'embrasse tous tes enfants, et donne-moi ta bénédiction. Elle me
sanctifiera, et quand nous nous reverrons, je serai digne de toi.
Quand Salvator Albani entra dans sa chambre, il était près d'une heure
du matin. Il y pénétra avec précaution, et s'approcha de son lit sur la
pointe du pied, dans la crainte de réveiller son ami, dont le silence et
l'immobilité lui faisaient croire qu'il dormait.
Cependant, avant d'éteindre sa lumière, le jeune comte alla doucement,
selon son habitude, entr'ouvrir un peu le rideau du prince, afin de
s'assurer qu'il dormait paisiblement. Il fut surpris de lui voir
les yeux ouverts et fixés sur lui, comme s'il interrogeait tous ses
mouvements.
--Tu ne dors pas, mon bon Karol? Je t'ai éveillé, lui dit-il.
--Je n'ai pas dormi, répondit le prince d'un ton où perçait une sorte de
tristesse et de reproche. J'étais inquiet de toi.
--Inquiet! dit Salvator, feignant de ne pas comprendre: sommes-nous dans
un repaire de brigands? Tu oublies que nous avons fait halte dans une
bonne villa, chez des personnes amies.
--Nous avons fait _halte_! dit Karol avec un soupir étrange: c'est ce
que je craignais!
--Oh! oh! ton pressentiment n'est pas dissipé? Eh bien, tu en seras
bientôt délivré. La halte ne sera pas longue. Je vais me jeter pendant
deux heures sur mon lit, et nous partirons encore avant le lever du
soleil.
--Se retrouver et se quitter ainsi! reprit le prince en s'agitant sur
son chevet avec angoisse: c'est étrange.... c'est affreux!
--Comment! comment! que dis-tu là? Tu désires que nous restions!
--Non, certes, pas pour moi; mais pour toi, je suis effrayé d'une telle
facilité de séparation, après une telle facilité de rapprochement.
--Voyons, mon bon Karol, tu divagues, s'écria Salvator en s'efforçant de
rire; je comprends tes soupçons et tes accusations un peu hasardées...
un peu dures... Tu t'imagines que je sors d'un tête-à-tête enivrant, et
que, satisfait d'une agréable et facile aventure, je m'apprête à partir
sans saluer la compagnie, sans regrets, sans amour, en un mot? Grand
merci!
--Salvator, je n'ai rien dit de tout cela; tu me fais parler pour me
chercher querelle.
--Non, non, ne nous querellons pas; ce n'est pas le moment, dormons.
Bonsoir!
Et en gagnant son lit, où il se jeta avec un peu d'humeur, Salvator
murmura entre ses dents: Comme tu y vas, toi! Que ces gens vertueux sont
donc charitables! Ah! ah! c'est très-plaisant, cela!
Mais il ne riait pas de bien bon coeur. Il sentait qu'il était coupable,
et que si la Floriani eût voulu être aussi folle que lui, l'accusation
du prince n'eût porté que trop juste.