Ce ne fut qu'à la moitié du lac qu'il remarqua un redoublement de pâleur
sur le visage de Karol. Il quitta le gouvernail, et s'asseyant auprès de
lui:--Cher prince, lui dit-il, tu es mécontent de moi, je le crains!
Tu n'aurais pas voulu faire cette nouvelle connaissance... mais que
veux-tu? en voyage, il faut bien un peu déroger à ses habitudes.
Je t'avais promis de ne pas te tourmenter à cet égard... J'ai tout
oublié... j'étais si content!
--Je te pardonne tout, j'accepte tout, répondit le prince avec calme.
L'amitié vit de sacrifices. Tu m'en as tant fait, que je t'en dois bien
quelques-uns... Quoique pourtant... J'espérais que tu ne me mènerais
jamais chez une femme de mauvaise vie!
--Tais-toi, tais-toi, s'écria Salvator en lui saisissant la main avec
force; ne te sers pas de ces mots qui froissent et qui blessent! Si un
autre que toi parlait d'elle ainsi...
--Pardonne-moi, reprit Karol; je ne songeais pas qu'elle était.....
qu'elle avait dû être ta maîtresse!
--Ma maîtresse, à moi! repartit Salvator avec vivacité; ah! je l'aurais
bien voulu! mais elle en aimait un autre alors, et qui sait, d'ailleurs,
si je lui aurais plu, quand même je l'aurais connue libre? Non, Karol,
je n'ai pas été son amant; et, comme j'étais l'ami de celui qu'elle
avait quand nous nous sommes connus (c'était un Foscari, un brave jeune
homme!), comme je la savais loyale et fidèle, je n'ai jamais songé à la
désirer. Oh! si elle vivait seule aujourd'hui, comme on me l'a dit à
Milan... et si elle voulait m'aimer!... Mais non! Tiens, ne fronce pas
le sourcil: je ne crois pas qu'il m'arrive de m'enflammer pour elle.
Il y a bien longtemps que je ne l'ai vue. Elle n'est peut-être plus
belle... Et d'ailleurs mon coeur et mes sens avaient pris l'habitude
d'être calmes auprès d'elle. Mon imagination aurait un grand effort à
faire pour passer de l'estime et du respect... Pourtant je ne suis pas
hypocrite, je n'en voudrais pas jurer!... Quand l'amitié est immense,
d'un homme à une femme... Mais probablement si elle vit seule, elle aime
un absent. Il est impossible que cette généreuse créature vive sans
amour; et, alors, je n'aurai pas une mauvaise pensée auprès d'elle. Je
ne voudrais pour rien au monde perdre son amitié!...
--D'après toutes ces tergiversations, dit le prince avec un sourire
mélancolique, je vois que je risque de te perdre, et que mon
pressentiment de malheur pourrait bien n'être pas un rêve.
--Ton pressentiment! ah! tu y reviens! je l'avais oublié. Eh bien! s'il
t'annonce que je vais m'arrêter chez une enchanteresse et que je te
laisserai partir seul, il ment avec impudence. Non, non, Karol, ta
santé, ton désir, notre voyage avant tout! Si ton pressentiment avait
une figure, je lui donnerais un soufflet!
Les deux amis s'entretinrent encore quelques instants de la Floriani. Le
prince, venant en Italie pour la première fois, ne l'avait jamais vue,
et ne connaissait d'elle que la renommée de son talent et l'éclat de ses
aventures. Salvator parlait d'elle avec enthousiasme; mais comme il ne
faut pas toujours s'en rapporter aux amis, nous dirons nous-même au
lecteur ce qu'il doit savoir, pour le moment, de notre héroïne.
Lucrezia Floriani était une actrice d'un talent pur, élevé, suffisamment
tragique, toujours émouvant et sympathique quand elle jouait un rôle
bien fait, exquis, admirable, dans tous les détails de pantomime,
créations ingénieuses à l'aide desquelles l'acteur fait souvent valoir
le vrai poëte, et trouve grâce pour le faux. Elle avait eu de grands
succès, non-seulement comme actrice, mais encore comme auteur; car elle
avait porté la passion de son art jusqu'à oser faire des pièces de
théâtre; d'abord en collaboration avec quelques amis lettrés, et enfin
seule et sous sa propre inspiration. Ses pièces avaient réussi, non
qu'elles fussent des chefs-d'oeuvre, mais parce qu'elles étaient
simples, d'un sentiment vrai, bien dialoguées, et qu'elle les jouait
elle-même. Elle ne s'était jamais fait nommer après les représentations;
mais son secret, pour le coup, était celui de la comédie, et le public
la nommait lui-même au milieu des couronnes et des applaudissements
qu'il lui prodiguait.
A cette époque, et dans ce pays-là, la critique des journaux n'avait
pas un grand développement. La Floriani avait beaucoup d'amis, on était
indulgent pour elle. Le parterre des villes d'Italie lui décernait de
bruyantes ovations de famille. On l'aimait; et s'il est probable que sa
gloire d'auteur lui ait été très-bénévolement accordée, il est certain
du moins que, par son caractère, elle méritait cette indulgence et
cette affection. Il n'y eut jamais de personne plus désintéressée, plus
sincère, plus modeste et plus libérale. Je ne sais plus si c'est à
Vérone ou à Pavie qu'elle eut la direction d'un théâtre et forma une
troupe. Elle se fit estimer de tous ceux qui traitèrent avec elle,
adorer de ceux qui eurent besoin de son assistance, et le public l'en
récompensa. Elle fit là d'assez bonnes affaires, et dès qu'elle se vit
en possession d'une aisance assurée, elle quitta le théâtre, quoique
dans tout l'éclat de son talent et de ses charmes. Elle vécut quelques
années à Milan, dans un monde d'artistes et de littérateurs. Sa maison
était agréable, et sa conduite tellement honorable et digne (ce qui ne
veut pas dire qu'elle fût très-régulière), que des femmes du monde
la fréquentèrent avec sympathie et même avec un certain sentiment de
déférence.
Mais tout à coup elle quitta le monde et la ville, et se retira au bord
du lac d'Iseo, où nous la retrouvons maintenant.
Au fond des motifs qui la poussèrent dans ces directions diverses, vers
cet épanouissement de talent dramatique et littéraire, et vers ce
dégoût subit du monde et du bruit, vers cette activité d'administration
théâtrale, et vers cette paresse d'une vie champêtre; il y y avait, n'en
doutez pas, une succession ininterrompue d'histoires d'amour. Je ne
vous les raconterai pas maintenant, ce serait trop long et sans intérêt
direct. Je ne perdrai pas de temps non plus à vous faire saisir les
nuances d'un caractère aussi clair et aussi aisé à connaître que celui
du prince Karol était chatoyant et indéfinissable. Vous apprécierez,
comme vous l'entendrez, ce naturel élémentaire, limpide dans ses travers
comme dans ses qualités. Il est certain que je ne vous cacherai rien de
la Floriani, par pruderie et crainte de vous déplaire. Ce qu'elle avait
été, ce qu'elle était, elle le disait à qui le lui demandait avec
amitié. Et, si quelqu'un l'interrogeait par curiosité pure, avec
des ménagements ironiques, pour se venger de cette impertinente
bienveillance, elle prenait plaisir à le scandaliser par sa franchise.
Nous ne saurions la mieux définir qu'elle ne le fit elle-même un jour,
en répondant en bon français à un vieux marquis:
--«Vous êtes un peu embarrassé, lui disait-elle, pour savoir de quel
terme, reçu dans votre langue, vous pourriez qualifier une femme comme
moi. Diriez-vous que je suis une _courtisane_? Je ne crois pas, puisque
j'ai toujours donné à mes amants, et que je n'ai jamais rien reçu, même
de mes amis. Je ne dois mon aisance qu'à mon travail, et la vanité ne
m'a pas plus éblouie que la cupidité ne m'a égarée. Je n'ai eu que des
amants, non-seulement pauvres, mais encore obscurs.
«Diriez-vous que je suis une _femme galante_? Les sens ne m'ont jamais
emportée avant le coeur, et je ne comprends seulement pas le plaisir
sans une affection enthousiaste.
«Enfin, suis-je une femme de _mauvaise vie_, de _moeurs relâchées_?
Il faut savoir ce que vous entendez par là. Je n'ai jamais cherché le
scandale. J'en ai peut-être fait sans le vouloir et sans le savoir. Je
n'ai jamais aimé deux hommes à la fois; je n'ai jamais appartenu de fait
et d'intention qu'à un seul pendant un temps donné, suivant la durée de
ma passion. Quand je ne l'aimais plus, je ne le trompais pas. Je rompais
avec lui d'une manière absolue. Je lui avais juré, il est vrai, dans mon
enthousiasme, de l'aimer toujours; j'étais de la meilleure foi du monde
en le jurant. Toutes les fois que j'ai aimé, ç'a été de si grand coeur,
que j'ai cru que c'était la première et la dernière fois de ma vie.
«Vous ne pouvez pas dire pourtant que je sois une femme honnête. Moi,
j'ai la certitude de l'être. Je prétends même, devant Dieu, être une
femme vertueuse; mais je sais que, dans vos idées et devant l'opinion,
c'est un blasphème de ma part. Je ne m'en soucie point; j'abandonne ma
vie au jugement du monde, sans me révolter contre lui, sans trouver
qu'il ait tort dans ses lois générales, mais sans reconnaître qu'il ait
raison contre moi.
«Vous trouvez sans doute que je me traite fort bien, et que j'ai une
belle dose d'orgueil? D'accord. J'ai un grand orgueil pour moi-même,
mais je n'ai point de vanité; et on peut dire de moi tout le mal
possible, sans m'offenser, sans m'affliger le moins du monde. Je n'ai
pas combattu mes passions. Si j'ai bien ou mal fait, j'en ai été, et
punie, et récompensée, par ces passions même. J'y devais perdre ma
réputation, je m'y attendais, j'en ai fait le sacrifice à l'amour, cela
ne regarde que moi. De quel droit les gens qui condamnent disent-ils que
l'exemple est dangereux? Du moment que le coupable est condamné, il est
exécuté. Il ne peut donc plus nuire, et ceux qui seraient tentés de
l'imiter, sont suffisamment avertis par sa punition.»
Karol de Roswald et Salvator Albani débarquèrent à l'entrée du parc,
auprès de la chaumière que l'aubergiste d'Iseo leur avait montrée. C'est
dans cette cabane que la Floriani était née, et son père, un vieux
pêcheur à cheveux blancs, l'occupait encore. Rien n'avait pu le
décider à quitter cette pauvre demeure, où il avait passé sa vie et où
l'habitude le retenait; mais il avait consenti à ce qu'elle fût réparée,
assainie, solidifiée et mise à l'abri du flot par une jolie terrasse
rustique tout ornée de fleurs et d'arbustes. Il était assis à sa porte
parmi les iris et les glaïeuls, et occupait les derniers instants du
jour à raccommoder ses filets; car, bien que son existence fût désormais
assurée, et que sa fille veillât pieusement, non-seulement à tous ses
besoins, mais encore à surprendre les rares fantaisies de superflu qu'il
pouvait avoir, il gardait les habitudes et les goûts parcimonieux du
paysan, et ne réformait aucun instrument de son travail, tant qu'il
pouvait en faire encore le moindre usage.