IV.

Ce ne fut qu'à la moitié du lac qu'il remarqua un redoublement de pâleur

sur le visage de Karol. Il quitta le gouvernail, et s'asseyant auprès de

lui:--Cher prince, lui dit-il, tu es mécontent de moi, je le crains!

Tu n'aurais pas voulu faire cette nouvelle connaissance... mais que

veux-tu? en voyage, il faut bien un peu déroger à ses habitudes.

Je t'avais promis de ne pas te tourmenter à cet égard... J'ai tout

oublié... j'étais si content!

--Je te pardonne tout, j'accepte tout, répondit le prince avec calme.

L'amitié vit de sacrifices. Tu m'en as tant fait, que je t'en dois bien

quelques-uns... Quoique pourtant... J'espérais que tu ne me mènerais

jamais chez une femme de mauvaise vie!

--Tais-toi, tais-toi, s'écria Salvator en lui saisissant la main avec

force; ne te sers pas de ces mots qui froissent et qui blessent! Si un

autre que toi parlait d'elle ainsi...

--Pardonne-moi, reprit Karol; je ne songeais pas qu'elle était.....

qu'elle avait dû être ta maîtresse!

--Ma maîtresse, à moi! repartit Salvator avec vivacité; ah! je l'aurais

bien voulu! mais elle en aimait un autre alors, et qui sait, d'ailleurs,

si je lui aurais plu, quand même je l'aurais connue libre? Non, Karol,

je n'ai pas été son amant; et, comme j'étais l'ami de celui qu'elle

avait quand nous nous sommes connus (c'était un Foscari, un brave jeune

homme!), comme je la savais loyale et fidèle, je n'ai jamais songé à la

désirer. Oh! si elle vivait seule aujourd'hui, comme on me l'a dit à

Milan... et si elle voulait m'aimer!... Mais non! Tiens, ne fronce pas

le sourcil: je ne crois pas qu'il m'arrive de m'enflammer pour elle.

Il y a bien longtemps que je ne l'ai vue. Elle n'est peut-être plus

belle... Et d'ailleurs mon coeur et mes sens avaient pris l'habitude

d'être calmes auprès d'elle. Mon imagination aurait un grand effort à

faire pour passer de l'estime et du respect... Pourtant je ne suis pas

hypocrite, je n'en voudrais pas jurer!... Quand l'amitié est immense,

d'un homme à une femme... Mais probablement si elle vit seule, elle aime

un absent. Il est impossible que cette généreuse créature vive sans

amour; et, alors, je n'aurai pas une mauvaise pensée auprès d'elle. Je

ne voudrais pour rien au monde perdre son amitié!...

--D'après toutes ces tergiversations, dit le prince avec un sourire

mélancolique, je vois que je risque de te perdre, et que mon

pressentiment de malheur pourrait bien n'être pas un rêve.

--Ton pressentiment! ah! tu y reviens! je l'avais oublié. Eh bien! s'il

t'annonce que je vais m'arrêter chez une enchanteresse et que je te

laisserai partir seul, il ment avec impudence. Non, non, Karol, ta

santé, ton désir, notre voyage avant tout! Si ton pressentiment avait

une figure, je lui donnerais un soufflet!

Les deux amis s'entretinrent encore quelques instants de la Floriani. Le

prince, venant en Italie pour la première fois, ne l'avait jamais vue,

et ne connaissait d'elle que la renommée de son talent et l'éclat de ses

aventures. Salvator parlait d'elle avec enthousiasme; mais comme il ne

faut pas toujours s'en rapporter aux amis, nous dirons nous-même au

lecteur ce qu'il doit savoir, pour le moment, de notre héroïne.

Lucrezia Floriani était une actrice d'un talent pur, élevé, suffisamment

tragique, toujours émouvant et sympathique quand elle jouait un rôle

bien fait, exquis, admirable, dans tous les détails de pantomime,

créations ingénieuses à l'aide desquelles l'acteur fait souvent valoir

le vrai poëte, et trouve grâce pour le faux. Elle avait eu de grands

succès, non-seulement comme actrice, mais encore comme auteur; car elle

avait porté la passion de son art jusqu'à oser faire des pièces de

théâtre; d'abord en collaboration avec quelques amis lettrés, et enfin

seule et sous sa propre inspiration. Ses pièces avaient réussi, non

qu'elles fussent des chefs-d'oeuvre, mais parce qu'elles étaient

simples, d'un sentiment vrai, bien dialoguées, et qu'elle les jouait

elle-même. Elle ne s'était jamais fait nommer après les représentations;

mais son secret, pour le coup, était celui de la comédie, et le public

la nommait lui-même au milieu des couronnes et des applaudissements

qu'il lui prodiguait.

A cette époque, et dans ce pays-là, la critique des journaux n'avait

pas un grand développement. La Floriani avait beaucoup d'amis, on était

indulgent pour elle. Le parterre des villes d'Italie lui décernait de

bruyantes ovations de famille. On l'aimait; et s'il est probable que sa

gloire d'auteur lui ait été très-bénévolement accordée, il est certain

du moins que, par son caractère, elle méritait cette indulgence et

cette affection. Il n'y eut jamais de personne plus désintéressée, plus

sincère, plus modeste et plus libérale. Je ne sais plus si c'est à

Vérone ou à Pavie qu'elle eut la direction d'un théâtre et forma une

troupe. Elle se fit estimer de tous ceux qui traitèrent avec elle,

adorer de ceux qui eurent besoin de son assistance, et le public l'en

récompensa. Elle fit là d'assez bonnes affaires, et dès qu'elle se vit

en possession d'une aisance assurée, elle quitta le théâtre, quoique

dans tout l'éclat de son talent et de ses charmes. Elle vécut quelques

années à Milan, dans un monde d'artistes et de littérateurs. Sa maison

était agréable, et sa conduite tellement honorable et digne (ce qui ne

veut pas dire qu'elle fût très-régulière), que des femmes du monde

la fréquentèrent avec sympathie et même avec un certain sentiment de

déférence.

Mais tout à coup elle quitta le monde et la ville, et se retira au bord

du lac d'Iseo, où nous la retrouvons maintenant.

Au fond des motifs qui la poussèrent dans ces directions diverses, vers

cet épanouissement de talent dramatique et littéraire, et vers ce

dégoût subit du monde et du bruit, vers cette activité d'administration

théâtrale, et vers cette paresse d'une vie champêtre; il y y avait, n'en

doutez pas, une succession ininterrompue d'histoires d'amour. Je ne

vous les raconterai pas maintenant, ce serait trop long et sans intérêt

direct. Je ne perdrai pas de temps non plus à vous faire saisir les

nuances d'un caractère aussi clair et aussi aisé à connaître que celui

du prince Karol était chatoyant et indéfinissable. Vous apprécierez,

comme vous l'entendrez, ce naturel élémentaire, limpide dans ses travers

comme dans ses qualités. Il est certain que je ne vous cacherai rien de

la Floriani, par pruderie et crainte de vous déplaire. Ce qu'elle avait

été, ce qu'elle était, elle le disait à qui le lui demandait avec

amitié. Et, si quelqu'un l'interrogeait par curiosité pure, avec

des ménagements ironiques, pour se venger de cette impertinente

bienveillance, elle prenait plaisir à le scandaliser par sa franchise.

Nous ne saurions la mieux définir qu'elle ne le fit elle-même un jour,

en répondant en bon français à un vieux marquis:

--«Vous êtes un peu embarrassé, lui disait-elle, pour savoir de quel

terme, reçu dans votre langue, vous pourriez qualifier une femme comme

moi. Diriez-vous que je suis une _courtisane_? Je ne crois pas, puisque

j'ai toujours donné à mes amants, et que je n'ai jamais rien reçu, même

de mes amis. Je ne dois mon aisance qu'à mon travail, et la vanité ne

m'a pas plus éblouie que la cupidité ne m'a égarée. Je n'ai eu que des

amants, non-seulement pauvres, mais encore obscurs.

«Diriez-vous que je suis une _femme galante_? Les sens ne m'ont jamais

emportée avant le coeur, et je ne comprends seulement pas le plaisir

sans une affection enthousiaste.

«Enfin, suis-je une femme de _mauvaise vie_, de _moeurs relâchées_?

Il faut savoir ce que vous entendez par là. Je n'ai jamais cherché le

scandale. J'en ai peut-être fait sans le vouloir et sans le savoir. Je

n'ai jamais aimé deux hommes à la fois; je n'ai jamais appartenu de fait

et d'intention qu'à un seul pendant un temps donné, suivant la durée de

ma passion. Quand je ne l'aimais plus, je ne le trompais pas. Je rompais

avec lui d'une manière absolue. Je lui avais juré, il est vrai, dans mon

enthousiasme, de l'aimer toujours; j'étais de la meilleure foi du monde

en le jurant. Toutes les fois que j'ai aimé, ç'a été de si grand coeur,

que j'ai cru que c'était la première et la dernière fois de ma vie.

«Vous ne pouvez pas dire pourtant que je sois une femme honnête. Moi,

j'ai la certitude de l'être. Je prétends même, devant Dieu, être une

femme vertueuse; mais je sais que, dans vos idées et devant l'opinion,

c'est un blasphème de ma part. Je ne m'en soucie point; j'abandonne ma

vie au jugement du monde, sans me révolter contre lui, sans trouver

qu'il ait tort dans ses lois générales, mais sans reconnaître qu'il ait

raison contre moi.

«Vous trouvez sans doute que je me traite fort bien, et que j'ai une

belle dose d'orgueil? D'accord. J'ai un grand orgueil pour moi-même,

mais je n'ai point de vanité; et on peut dire de moi tout le mal

possible, sans m'offenser, sans m'affliger le moins du monde. Je n'ai

pas combattu mes passions. Si j'ai bien ou mal fait, j'en ai été, et

punie, et récompensée, par ces passions même. J'y devais perdre ma

réputation, je m'y attendais, j'en ai fait le sacrifice à l'amour, cela

ne regarde que moi. De quel droit les gens qui condamnent disent-ils que

l'exemple est dangereux? Du moment que le coupable est condamné, il est

exécuté. Il ne peut donc plus nuire, et ceux qui seraient tentés de

l'imiter, sont suffisamment avertis par sa punition.»

Karol de Roswald et Salvator Albani débarquèrent à l'entrée du parc,

auprès de la chaumière que l'aubergiste d'Iseo leur avait montrée. C'est

dans cette cabane que la Floriani était née, et son père, un vieux

pêcheur à cheveux blancs, l'occupait encore. Rien n'avait pu le

décider à quitter cette pauvre demeure, où il avait passé sa vie et où

l'habitude le retenait; mais il avait consenti à ce qu'elle fût réparée,

assainie, solidifiée et mise à l'abri du flot par une jolie terrasse

rustique tout ornée de fleurs et d'arbustes. Il était assis à sa porte

parmi les iris et les glaïeuls, et occupait les derniers instants du

jour à raccommoder ses filets; car, bien que son existence fût désormais

assurée, et que sa fille veillât pieusement, non-seulement à tous ses

besoins, mais encore à surprendre les rares fantaisies de superflu qu'il

pouvait avoir, il gardait les habitudes et les goûts parcimonieux du

paysan, et ne réformait aucun instrument de son travail, tant qu'il

pouvait en faire encore le moindre usage.

Lucrezia Floriani · 第 11 / 38 题