II.

Mais qu'est-ce donc que la Floriani, deux fois nommée au chapitre

précédent, sans que nous ayons fait un pas vers elle?

Patience, ami lecteur. Je m'aperçois, au moment de frapper à la porte de

mon héroïne, que je ne vous ai pas assez fait connaître mon héros, et

qu'il me reste encore certaines longueurs à vous faire agréer.

Il n'y a rien de plus impérieux et de plus pressé qu'un lecteur de

romans; mais je ne m'en soucie guère. J'ai à vous révéler un homme tout

entier, c'est-à-dire un monde, un océan sans bornes de contradictions,

de diversités, de misères et de grandeurs, de logique et

d'inconséquences, et vous voulez qu'un petit chapitre me suffise! Oh!

non pas, je ne saurais m'en tirer sans entrer dans quelques détails, et

je prendrai mon temps. Si cela vous fatigue, passez, et si, plus tard,

vous ne comprenez rien à sa conduite, ce sera votre faute et non la

mienne.

L'homme que je vous présente est _lui_ et non un autre. Je ne puis vous

le faire comprendre en vous disant qu'il était jeune, beau, bien fait et

de belles manières. Tous les jeunes premiers de romans sont ainsi, et le

mien est un être que je connais dans ma pensée, puisque, réel ou fictif,

j'essaie de le peindre. Il a un caractère très-déterminé, et l'on ne

peut pas appliquer aux instincts d'un homme les mots sacramentels

qu'emploient les naturalistes pour désigner le parfum d'une plante ou

d'un minéral, en disant que ce corps exhale une odeur _sui generis_.

Ce _sui generis_ n'explique rien, et je prétends que le prince Karol de

Roswald avait un caractère _sui generis_ qu'il est possible d'expliquer.

Il était extérieurement si affectueux, par suite de sa bonne éducation

et de sa grâce naturelle, qu'il avait le don de plaire, même à ceux qui

ne le connaissaient pas. Sa ravissante figure prévenait en sa faveur; la

faiblesse de sa constitution le rendait intéressant aux yeux des femmes;

la culture abondante et facile de son esprit, l'originalité douce et

flatteuse de sa conversation lui gagnaient l'attention des hommes

éclairés. Quant à ceux d'une trempe moins fine, ils aimaient son

exquise politesse, et ils y étaient d'autant plus sensibles, qu'ils ne

concevaient pas, dans leur franche bonhomie, que ce fût l'exercice d'un

devoir, et que la sympathie y entrât pour rien.

Ceux-là, s'ils eussent pu le pénétrer, auraient dit qu'il était plus

aimable qu'aimant; et, en ce qui les concernait, c'eût été vrai. Mais

comment eussent-ils deviné cela, lorsque ses rares attachements étaient

si vifs, si profonds et si peu récusables?

Ainsi donc, on l'aimait toujours, sinon avec la certitude, du moins avec

l'espoir d'être payé de quelque retour. Ses jeunes compagnons, le voyant

faible et paresseux dans les exercices du corps ne songeaient pas à

dédaigner cette nature un peu infirme, parce que Karol ne s'en faisait

point accroire sous ce rapport. Lorsque, s'asseyant doucement sur

l'herbe, au milieu de leurs jeux, il leur disait avec un triste sourire:

«Amusez-vous, chers compagnons; je ne puis ni lutter, ni courir; vous

viendrez vous reposer près de moi.» Comme la force est naturellement

protectrice de la faiblesse, il arrivait que, parfois, les plus robustes

renonçaient généreusement à leur ardente gymnastique, et venaient lui

faire compagnie.

Parmi tous ceux qui étaient charmés et comme fascinés par la couleur

poétique de ses pensées et la grâce de son esprit, Salvator Albani fut

toujours le plus assidu. Ce bon jeune homme était la franchise même; et,

pourtant, Karol exerçait sur lui un tel empire qu'il n'osait jamais le

contredire ouvertement, lors même qu'il remarquait de l'exagération dans

ses principes et de la bizarrerie dans ses habitudes. Il craignait de

lui déplaire et de le voir se refroidir à son égard, comme cela était

arrivé pour tant d'autres. Il le soignait comme un enfant, lorsque

Karol, plus nerveux et impressionnable que réellement malade, se

retirait dans sa chambre pour dérober aux yeux de sa mère son malaise,

dont elle se tourmentait trop. Salvator Albani était donc devenu

nécessaire au jeune prince. Il le sentait, et lorsqu'une ardente

jeunesse le sollicitait de se distraire ailleurs, il sacrifiait ses

plaisirs ou il les cachait avec une généreuse hypocrisie, se disant à

lui-même que si Karol venait à ne plus l'aimer, il ne souffrirait plus

ses soins, et tomberait dans une solitude volontaire et funeste. Ainsi

Salvator aimait Karol pour le besoin que ce dernier avait de lui, et il

se faisait, par une étrange miséricorde, le complaisant de ses théories

opiniâtres et sublimes. Il admirait avec lui le stoïcisme, et, au fond,

il était ce qu'on appelle un épicurien. Fatigué d'une folie de la

veille, il lisait à son chevet un livre ascétique. Il s'enthousiasmait

naïvement à la peinture de l'amour unique, exclusif, sans défaillance

et sans bornes, qui devait remplir la vie de son jeune ami. Il trouvait

réellement cela superbe, et pourtant il ne pouvait se passer d'intrigues

amoureuses, et il lui cachait le chiffre de ses aventures.

Cette innocente dissimulation ne pouvait durer qu'un certain temps, et

peu à peu Karol découvrit avec douleur que son ami n'était pas un saint.

Mais lorsque arriva cette épreuve redoutable, Salvator lui était devenu

si nécessaire, et il avait été forcé de lui reconnaître tant d'éminentes

qualités de coeur et d'esprit, qu'il lui fallut bien continuer a

l'aimer; beaucoup moins, à la vérité, qu'auparavant, mais encore assez

pour ne pouvoir se passer de lui. Néanmoins il ne put jamais prendre son

parti sur ses escapades de jeunesse, et cette affection, au lieu d'être

un adoucissement à sa tristesse habituelle, devint douloureuse comme une

blessure.

Salvator, qui redoutait la sévérité de la princesse de Roswald encore

plus que celle de Karol, lui cacha le plus longtemps possible ce que

Karol avait découvert avec tant d'effroi. Une longue et douloureuse

maladie à laquelle elle succomba, contribua aussi à la rendre moins

clairvoyante dans ses dernières années; et lorsque Karol la vit froide

sur son lit de mort, il tomba dans un tel accablement de désespoir, que

Salvator reprit sur lui tout son empire, et fut seul capable de le faire

renoncer au dessein de se laisser mourir.

C'était la seconde fois que Karol voyait la mort frapper à ses côtés

l'objet de ses affections. Il avait aimé une jeune personne qui lui

était destinée. C'était l'unique roman de sa vie, et nous en parlerons

en temps et lieu. Il n'avait plus rien à aimer sur la terre que

Salvator. Il l'aima; mais toujours avec des restrictions, de la

souffrance, et une sorte d'amertume, en songeant que son ami n'était pas

susceptible d'être aussi malheureux que lui.

Six mois après cette dernière catastrophe, la plus sensible et la plus

réelle des deux, à coup sûr, le prince de Roswald parcourait l'Italie,

en chaise de poste, emporté malgré lui, dans un tourbillon de poussière

embrasée, par son courageux ami. Salvator avait besoin de plaisirs et de

gaieté; pourtant il sacrifia tout à celui qu'on appelait devant lui

son enfant gâté. Quand on lui disait cela, «dites mon enfant chéri,

répondait-il; mais tout choyé que Roswald ait été par sa mère et par

moi, son coeur ni son caractère ne se sont gâtés. Il n'est devenu ni

exigeant, ni despote, ni ingrat, ni maniaque. Il est sensible aux

moindres attentions, et reconnaissant plus qu'il ne faut de mon

dévouement.»

Cela était généreux à reconnaître, mais cela était vrai. Karol n'avait

point de petits défauts. Il en avait un seul, grand, involontaire et

funeste, l'intolérance de l'esprit. Il ne dépendait pas de lui d'ouvrir

ses entrailles à un sentiment de charité générale pour élargir son

jugement à l'endroit des choses humaines. Il était de ceux qui croient

que la vertu est de s'abstenir du mal, et qui ne comprennent pas ce que

l'Évangile, qu'ils professent strictement d'ailleurs, a de plus sublime,

cet amour du pécheur repentant qui fait éclater plus de joie au ciel que

la persévérance de cent justes, cette confiance au retour de la brebis

égarée; en un mot, cet esprit même de Jésus, qui ressort de toute sa

doctrine et qui plane sur toutes ses paroles: à savoir que celui qui

aime est plus grand, lors même qu'il s'égare, que celui qui va droit,

par un chemin solitaire et froid.

Dans le détail de la vie, Karol était d'un commerce plein de charmes.

Toutes les formes de la bienveillance prenaient chez lui une grâce

inusitée, et quand il exprimait sa gratitude, c'était avec une émotion

profonde qui payait l'amitié avec usure. Même dans sa douleur, qui

semblait éternelle, et dont il ne voulait pas prévoir la fin, il portait

un semblant de résignation, comme s'il eût cédé au désir que Salvator

éprouvait de le conserver à la vie.

Par le fait, sa santé délicate n'était pas altérée profondément, et sa

vie n'était menacée par aucune désorganisation sérieuse; mais l'habitude

de languir et de ne jamais essayer ses forces, lui avait donné la

croyance qu'il ne survivrait pas longtemps à sa mère. Il s'imaginait

volontiers qu'il se sentait mourir chaque jour, et, dans cette pensée,

il acceptait les soins de Salvator et lui cachait le peu de temps qu'il

jugeait devoir en profiter. Il avait un grand courage extérieur, et s'il

n'acceptait pas, avec l'insouciance héroïque de la jeunesse, l'idée

d'une mort prochaine, il en caressait du moins l'attente avec une sorte

d'amère volupté.

Dans cette persuasion, il se détachait chaque jour de l'humanité, dont

il croyait déjà ne plus faire partie. Tout le mal d'ici-bas lui devenait

étranger. Apparemment, pensait-il, Dieu ne lui avait pas donné mission

de s'en inquiéter et de le combattre, puisqu'il lui avait compté si

peu de jours à passer sur la terre. Il regardait cela comme une faveur

accordée aux vertus de sa mère, et, quand il voyait la souffrance

attachée comme un châtiment aux vices des hommes, il remerciait le ciel

de lui avoir donné la souffrance sans la chute, comme une épreuve

qui devait le purifier de toute la souillure du péché originel. Il

s'élançait alors en imagination vers l'autre vie, et se perdait dans des

rêves mystérieux. Au fond de tout cela, il y avait la synthèse du dogme

catholique; mais, dans les détails, son cerveau de poète se donnait

carrière. Car il faut bien le dire, si ses instincts et ses principes de

conduite étaient absolus, ses croyances religieuses étaient fort

vagues; et c'était là l'effet d'une éducation toute de sentiment et

d'inspiration, où le travail aride de l'examen, les droits de la raison

et le fil conducteur de la logique n'étaient entrés pour rien.

Comme il n'avait suivi et approfondi par lui-même aucune étude, il

s'était fait dans son esprit de grandes lacunes, que sa mère avait

comblées, comme elle l'avait pu, en invoquant la sagesse impénétrable de

Dieu et l'insuffisance de la lumière accordée aux hommes. C'était encore

là le catholicisme. Plus jeune et plus artiste que sa mère, Karol avait

idéalisé sa propre ignorance; il avait meublé, pour ainsi dire, ce vide

effrayant avec des idées romanesques; des anges, des étoiles, un vol

sublime à travers l'espace, un lieu inconnu où son âme se reposerait à

coté de celles de sa mère et de sa fiancée: voilà pour le paradis. Quant

à l'enfer, il n'y pouvait pas croire; mais, ne voulant pas le nier,

il n'y songeait pas. Il se sentait pur et plein de confiance pour son

propre compte. S'il lui avait fallu absolument dire où il reléguait les

âmes coupables, il eût placé leurs tourments dans les flots agités de la

mer, dans la tourmente des hautes régions, dans les bruits sinistres

des nuits d'automne, dans l'inquiétude éternelle. La poésie nuageuse et

séduisante d'Ossian avait passé par là, à côté du dogme romain.

La main ferme et franche de Salvator n'osait interroger toutes les

cordes de cet instrument subtil et compliqué. Il ne se rendait donc pas

bien compte de tout ce qu'il y avait de fort et de faible, d'immense et

d'incomplet, de terrible et d'exquis, de tenace et de mobile dans cette

organisation exceptionnelle. Si, pour l'aimer, il lui eût fallu le

connaître à fond, il y eût renoncé bien vite: car il faut toute la vie

pour comprendre de tels êtres: et encore n'arrive-t-on qu'à constater, à

force d'examen et de patience, le mécanisme de leur vie intime. La cause

de leurs contradictions nous échappe toujours.

Un jour qu'ils allaient de Milan à Venise, ils se trouvèrent non loin

d'un lac qui brillait au soleil couchant comme un diamant dans la

verdure.

--N'allons pas plus loin aujourd'hui, dit Salvator, qui remarquait sur

le visage de son jeune ami une fatigue profonde. Nous faisons de

trop longues journées, et nous nous sommes épuisés hier, de corps et

d'esprit, à admirer le grand lac de Côme.

--Ah! je ne le regrette pas, répondit Karol, c'est le plus beau

spectacle que j'aie vu de ma vie. Mais couchons où tu voudras, peu

m'importe.

--Cela dépend de l'état où tu te trouves. Pousserons-nous jusqu'au

prochain relais, ou bien ferons-nous un petit détour pour aller jusqu'à

Iseo, au bord du petit lac? Comment te sens-tu?

--Vraiment, je n'en sais rien!

--Tu n'en sais jamais rien! C'est désespérant! Voyons, souffres-tu?

--Je ne crois pas.

--Mais, tu es fatigué?

--Oui, mais pas plus que je ne le suis toujours.

--Alors, gagnons Iseo; l'air y sera plus doux que sur ces hauteurs.

Ils se dirigèrent donc vers le petit port d'Iseo. Il y avait eu une fête

aux environs. Des charrettes, attelées de petits chevaux maigres et

vigoureux, ramenaient les jeunes filles endimanchées, avec leur jolie

coiffure de statues antiques, le chignon traversé par de longues

épingles d'argent, et des fleurs naturelles dans les cheveux. Les hommes

venaient à cheval, à âne ou à pied. Toute la route était couverte de

cette population enjouée, de ces filles triomphantes, de ces hommes un

peu excités par le vin et l'amour, qui échangeaient à pleine voix avec

elles des rires et des propos fort joyeux, trop joyeux certainement pour

les chastes oreilles du prince Karol.

En tout pays, le paysan qui ne se contraint pas et ne change pas sa

manière naïve de dire, a de l'esprit et de l'originalité. Salvator, qui

ne perdait pas un jeu de mots du dialecte, ne pouvait s'empêcher de

sourire aux brusques saillies qui s'entre-croisaient sur le chemin,

autour de lui, tandis que la chaise de poste descendait au pas une pente

rapide inclinée vers le lac. Ces belles filles, dans leurs carrioles

enrubannées, ces yeux noirs, ces fichus flottants, ces parfums de

fleurs, les feux du couchant sur tout cela, et les paroles hardies

prononcées avec des voix fraîches et retentissantes, le mettaient en

belle humeur italienne. S'il eût été seul, il ne lui eût pas fallu

beaucoup de temps pour prendre la bride d'un de ces petits chevaux, et

pour se glisser dans la carriole la mieux garnie de jolies femmes. Mais

la présence de son ami le forçait d'être grave, et, pour se distraire de

ses tentations, il se mit à chantonner entre ses dents. Cet expédient ne

lui réussit point, car il s'aperçut bientôt qu'il répétait, malgré lui,

un air de danse qu'il avait saisi au vol d'un essaim de villageoises qui

le fredonnaient en souvenir de la fête.

Lucrezia Floriani · 第 9 / 38 题