NOTICE

Je n'ai point à dire ici sous l'empire de quelles idées littéraires j'ai

écrit ce roman, puisqu'il est accompagné d'une préface qui résume mes

opinions d'alors, et que ces opinions n'ont pas changé. Mais je tiens à

bien dire ce que j'ai seulement indiqué dans cette préface à l'égard

des productions contemporaines dont j'ai critiqué la forme et rejeté

l'exemple.

Ce n'est point par fausse modestie, encore moins par pusillanimité de

caractère, que je déclare aimer beaucoup les événements romanesques,

l'imprévu, l'intrigue, l'_action_ dans le roman. Pour le roman comme

pour le théâtre, je voudrais que l'on trouvât le moyen d'allier le

mouvement dramatique à l'analyse vraie des caractères et des sentiments

humains. Sans vouloir faire ici la critique ni l'éloge de personne,

je dis que ce problème n'est encore résolu d'une manière générale et

absolue, ni pour le roman, ni pour le théâtre. Depuis vingt ans, on

flotte entre les deux extrêmes, et, pour ma part, aimant les émotions

fortes dans la fiction, j'ai marché cependant dans l'extrême opposé,

non point tant par goût que par conscience, parce que je voyais ce côté

négligé et abandonné par la mode. J'ai fait tous mes efforts, sans

m'exagérer leur faiblesse ni leur importance, pour retenir la

littérature de mon temps dans un chemin praticable entre le lac paisible

et le torrent fougueux. Mon instinct m'eût poussé vers les abîmes, je

le sens encore à l'intérêt et à l'avidité irréfléchie avec lesquels mes

yeux et mes oreilles cherchent le drame; mais quand je me retrouve avec

ma pensée apaisée et rassasiée, je fais comme tous les lecteurs, comme

tous les spectateurs, je reviens sur ce que j'ai vu et entendu, et je me

demande le pourquoi et le comment de l'action qui m'a ému et emporté. Je

m'aperçois alors des brusques invraisemblances ou des mauvaises raisons

de ces faits que le torrent de l'imagination a poussés devant lui, au

mépris des obstacles de la raison ou de la vérité morale, et de là le

mouvement rétrograde qui me repousse, comme tant d'autres, vers le lac

uni et monotone de l'analyse.

Pourtant, je ne voudrais pas voir la génération à laquelle j'appartiens

s'oublier trop longtemps sur ces eaux dormantes et méconnaître le

progrès qui l'appelle sans cesse vers des horizons nouveaux. Lucrezia

Floriani, ce livre tout d'analyse et de méditation, n'est donc qu'une

protestation relative contre l'abus de ces formes à la mode d'alors,

véritables machines à surprises, dont il me semblait voir le public

confondre avec peu de discernement les qualités et les défauts.

Dirai-je maintenant un mot sur mon oeuvre même, non pas quant à

la forme, qui a tous les défauts (acceptés d'avance) que mon plan

comportait, mais quant au fond, cette inaliénable question de liberté

intellectuelle que chaque lecteur s'est toujours arrogé et s'arrogera

toujours le droit de contester? Je ne demande pas mieux. Victor Hugo,

déniant au public, dans la préface des _Orientales_, le droit d'adresser

au poëte son insolent _pourquoi_, et décrétant qu'en fait de choix dans

le sujet, l'auteur ne relevait que de lui-même, avait certainement

raison devant la puissance surhumaine qui envoie au poëte l'inspiration,

sans consulter le goût, les habitudes ou les opinions du siècle. Mais le

public ne se rend pas à de si hautes considérations; il va son train, et

continue à dire aux grands comme aux petits: Pourquoi nous servez-vous

ce mets? De quoi se compose-t-il? Où l'avez-vous pris? Avec quoi est-il

assaisonné? etc., etc.

De telles questions sont assez oiseuses, et surtout elles sont

embarrassantes; car cet instinct qui porte un écrivain à choisir

aujourd'hui tel ou tel sujet qui ne l'eût peut-être pas frappé hier, est

insaisissable de sa nature. Et si l'on y répondait ingénument, le public

serait-il beaucoup plus avancé?

Si je vous disais, par exemple, ce qu'un très-grand poëte me disait un

jour, sans aucune affectation, et même avec une naïveté enjouée: à toute

heure, mille sujets flottent et se succèdent dans ma cervelle: tous me

plaisent un instant, mais je ne m'y arrête point, sachant que celui

que je suis capable de traiter _m'empoignera_ d'une manière toute

particulière et me fera sentir son autorité sur ma volonté par des

signes irrécusables?--Quels sont-ils? lui demandai-je, vivement

intéressé.--Une sorte d'éblouissement, me répondit-il, et un battement

de coeur comme si j'allais m'évanouir. Quand une pensée, une image,

un fait quelconque, traversent mon esprit en agitant ainsi mon être

physique, quelque vague qu'ils soient, je me sens averti par cette sorte

de vertige, d'avoir à m'y arrêter afin d'y chercher mon poëme.

Eh bien, qu'auriez-vous à répondre à ce poëte? Eût-il mieux fait de vous

consulter, que d'écouter cette voix intérieure qui le sommait de lui

obéir?

Dans un ordre d'idées et de productions moins élevées, il y a un

attrait mystérieux que je n'aurai pas, quant à moi, l'orgueil d'appeler

_l'inspiration_, mais que je subis sans vouloir m'en défendre quand il

se présente. Les gens qui ne font pas d'ouvrages d'imagination croient

que cela ne se fait qu'avec des souvenirs, et vous demandent toujours:

«Qui donc avez-vous voulu peindre?» Ils se trompent beaucoup s'ils

croient qu'il soit possible de faire d'un personnage réel un type de

roman, même dans un roman aussi peu romanesque que celui de Lucrezia

Floriani. Il faudrait toujours tellement aider à la réalité de cet être,

pour le rendre logique et soutenu, dans un fait fictif, ne fût-ce que

pendant vingt pages, qu'à la vingt et unième vous seriez déjà sorti de

la ressemblance, et à la trentième, le type que vous auriez prétendu

retracer aurait entièrement disparu. Ce qui est possible à faire, c'est

l'analyse d'un sentiment. Pour qu'il ait un sens à l'intelligence, en

passant à travers le prisme des imaginations, il faut donc créer les

personnages pour le sentiment qu'on veut décrire, et non le sentiment

pour les personnages.

Du moins c'est là mon procédé, et je n'en ai jamais pu trouver d'autre.

Cent fois, on m'a proposé des _sujets_ à traiter. On me racontait une

histoire intéressante, on me décrivait les héros, on me les montrait

même. Jamais il ne m'a été possible de faire usage de ces précieux

matériaux. J'étais de suite frappé d'une chose que tous, vous avez

dû observer plus d'une fois. C'est qu'il y a un désaccord apparent,

inexplicable, mais très-complet, entre la conduite des personnes dans

les circonstances romanesques de la vie, et le caractère, les habitudes,

l'extérieur de ces personnes mêmes. De là, ce premier mouvement qui nous

fait dire à tous, à l'aspect d'une personne dont les oeuvres ou les

actions ont frappé notre esprit: _Je ne me la figurais pas comme cela!_

D'où vient? Je ne sais, ni vous non plus, lecteurs amis. Mais, c'est

ainsi, et nous pourrons le chercher ensemble quand nous en aurons le

temps. Quant à présent, pour abréger cet avant-propos déjà trop long, je

n'ai qu'un mot à répondre à vos questions accoutumées. Examinez si la

peinture de la passion qui fait le sujet de ce livre a quelque vérité,

quelque profondeur, je ne dirai pas quelque enseignement, c'est à vous

de trouver les conclusions, et tout l'office de l'écrivain consiste à

vous faire réfléchir. Quant aux deux types sacrifiés (tous deux) à cette

passion terrible, refaites-les mieux en vous-mêmes si la fantaisie

de l'auteur les a mal appropriés au genre d'exemple qu'ils devaient

fournir.

Lucrezia Floriani · 第 5 / 38 题