Carthagène des Indes

SOUVENIR DE L'EXPÉDITION DIRIGÉE PAR LE

CONTRE-AMIRAL DE MACKAU EN 1834.

(Suite et fin.--Voir tome III, pages 74 et 128)

Nous nous mîmes en quête, parcourant l'édifice du haut en bas, ouvrant,

heurtant toutes les portes, le tout inutilement. Tout un cheminant,

j'appris que ces chercheurs d'aventures étaient deux officiers de

_l'Héroïne_ et le second chirurgien de _l'Astrée_ qui, fort ennuyés de

la longueur du blocus, avaient tenté l'aventure de la montagne. Nous

inscrivîmes nos noms au plus haut du monastère, avec la pointe de nos

poignards; puis, après nous être désaltérés à la citerne, non sans

crainte d'avaler quelque crabe, nous nous préparâmes à regagner le

rivage.

Nous avions inutilement fureté partout sans réussir à rencontrer

quelqu'un, et certes il n'eut pas fallu un grand effort de superstition

pour attribuer notre apparition de la terrasse à quelque spectre d'abbé

mécontent de nos rires impies. Au moment d' entamer la descente, je

voulus faire les honneurs de ma mule à l'un de ces messieurs; il n'y

consentit qu'à condition de monter en croupe; mais nous avions compté

sans la Nubia. A peine eut-elle senti ce surcroît d'impôt sur son

échine, qu'elle mit à régimber de la plus rude façon.

Il fallut descendre sous peine d'être désarçonné, et une fois rendue à

son état normal, la mule redevint docile.

Nous descendîmes un à un, la mule en tête. Je recommandai à mes

compagnons d'emboîter scrupuleusement le pas avec la monture pour éviter

de s'enfoncer dans les fondrières. Nous cheminâmes avec beaucoup de

précaution lorsqu'un bruit croissant derrière nous, nous fit tourner la

tête. Nous aperçûmes alors un cavalier roulé dans un large manteau,

descendant à fond de train sur un petit cheval créole; le canon d'une

carabine en bandoulière brillait derrière son chapeau de paille à large

bords. Il approchait si rapidement que c'est à peine si les trois

officiers eurent le temps de se ranger sur le côte du chemin. Nous

avions la main sur nos armes, en garde contre quelque attaque

inattendue; mais l'inconnu passa, avec la promptitude de l'éclair, au

milieu de nous sans dire un mot. Il s'évanouit comme un fantôme au

détour d'un massif qui bordait le sentier.

«C'est le diable! s'écria l'un des jeunes gens.

--Eh! non, reprit un autre; c'est la garnison qui va se coucher.»

Je fis part alors à ces messieurs de la recommandation du général Lopez,

et Dieu sait combien de quolibets plurent sur ces malheureux Colombiens,

durant le temps que nous mîmes à descendre. Quelque généreuse que soit

la nation française, c'est rarement par le sarcasme qu'elle épargne les

vaincus.

Arrivés sur le rivage, mes compagnons, dont les navires étaient les plus

rapprochés de la côte, s'embarquèrent pour les rejoindre. Le dernier

canot de _l'Atalante_ était parti depuis longtemps, et, mouillée comme

elle l'était à plus d'une lieue de la ville, je ne pouvais songer à y

rentrer cette nuit. Je me rendis donc à l'hôtel du gouverneur, où je

savais qu'un lit m'attendait. Tout le monde était couché, j'en fis

autant, et la fatigue ne tarda pas à opérer sur mes sens un effet aussi

prompt que l'avait produit le matin la lecture du Camoens.

Le lendemain de grand matin je me rendis à bord de la frégate. A peine

rentré, l'amiral me fit mander; quand je me présentai à lui, je devinai,

à sa physionomie sévère, qu'il se préparait à me tancer d'avoir

contrevenu à ses ordres en demeurant à terre. Heureusement les détails

que je lui donnai le satisfirent: en effet, tout confirmait ses

espérances d'un dénouement pacifique. Peu de jours après, la réponse

désirée arriva enfin de Bogota: elle était conforme au voeu et à la

dignité de la France. Intimidé par le langage de l'amiral et l'attitude

menaçante des bâtiments français, le gouvernement grenadin avait enfin

compris qu'il était de son intérêt de céder. Voici quelles étaient les

conditions imposées: 1º des excuses sur ce qui s'est passé seront faites

à l'amiral à bord de la frégate portant son pavillon, en présence des

officiers du consul et des principaux habitants de Carthagène; 2° le

consul sera réinstallé et indemnise de ses pertes; 3º le pavillon

français, réarboré sur la maison consulaire, sera salué de vingt et un

coups de canon par les batteries du la place. Cet ultimatum fut accepté.

En conséquence, tout fut préparé à bord de _l'Atalante_ pour recevoir de

la manière la plus éclatante la satisfaction accordée par le

gouvernement de la Nouvelle-Grenade.

II faut avoir vu un navire de guerre de premier rang en grande toilette,

pour s'imaginer ce qu'il y a à la fois de brillant, de majestueux, de

coquet dans l'ensemble de ce pont éblouissant de blancheur, de ces

caronades luisantes comme des souliers de bal, de ces vergues

admirablement dressées, de ce gréement net et bien roidi sur les

passavants; dans la batterie sont rassemblés auprès des pièces, à leur

poste de combat, les cinq cents marins de l'équipage, vêtus de leurs

chemises blanches avec de petits collets bleus et des écharpes rouges; à

l'arrière, l'aspect sévère des uniformes des officiers contraste avec

l'éclat du costume des matelots. Les cuivres de l'habitacle et des

claires-voies, les faisceaux de piques et de haches d'abordage pétillent

au soleil. C'est une pompe militaire, et le pavillon semble dérouler ses

riches couleurs avec plus de majesté que de coutume. Chacun est plus

sérieux; on se parle à voix basse, mais une satisfaction contenue se

peint sur tous les visages, car la solennité de cette journée réveille

au fond du coeur le sentiment de la nationalité, et l'on est fier d'un

triompha noblement et justement acquis.

Dès le matin, tout ce qu'il y avait de Français habitant Carthagène,

ainsi que les état-majors des quatre autres bâtiments composant la

station, s'étaient réunis à bord de la frégate amirale. Le pont était

couvert de monde. A une heure, on signala la barge du général. En un

instant, tout le monde fut à son poste, et l'amiral attendit son hôte,

entouré des cinq commandants de la division et de la foule des curieux.

Quand don Hilario Lopez parut sur le pont, M. de Mackau fit quelques pas

au-devant de lui, l'accueillit et l'invita à descendre dans la galerie.

Nous les suivîmes, et ce fut là qu'au milieu d'un silence imposant, M.

de Mackau, ayant le consul M. Barrot à sa droite, écoula le discours du

général colombien, qui fut fait en espagnol, et traduit ensuite en

français. Le général témoigna dans les termes les plus explicites le

regret qu'éprouvait son gouvernement des offenses qui motivaient la

réclamation de la France, et exprima l'espoir que, par suite de la

démarche qu'il faisait en ce moment, une parfaite harmonie serait

rétablie entre les deux nations.

La réponse de l'amiral fut faite avec une rare dignité; en voici les

termes:

«J'accepte, monsieur le général, au nom de mon gouvernement, les excuses

et les regrets que vous avez reçu l'ordre de m'exprimer de la part du

gouvernement de la Nouvelle-Grenade, à l'occasion des événements

pénibles qui ont eu lieu à Carthagène les 27 juillet et 3 août 1833. Je

me plais à penser comme vous que le temps et le souvenir de la conduite

généreuse de la France en cette circonstance, ne feront que fortifier

les rapports de bonne intelligence et d'amitié qui vont se trouver

rétablis entre nos deux pays.»

Cette scène impressionna vivement tous les assistants. Quand le général

colombien prononça les paroles de soumission qui lui avaient été

dictées, une rongeur passagère colora son front pâle. C'était vraiment

pitié de voir ce brave mulâtre à la figure grave, sur la poitrine de qui

brillaient les médailles de toutes les batailles de l'indépendance,

ainsi contraint par le devoir à s'humilier pour effacer l'outrage commis

par un autre.

La réconciliation une fois scellée, la bonté naturelle de l'amiral, son

exquise affabilité, adoucirent l'amertume de cet abaissement momentané.

Il fit visiter _l'Atalante_ au général, et lui en expliqua lui-même tous

les détails. Celui-ci admira la belle tenue de l'équipage et du

bâtiment, et put se convaincre, en examinant de près ce formidable

armement, qu'en effet son gouvernement avait pris le parti le plus sage.

Quand don Hilario Lopez prit congé de l'amiral redescendit dans sa

barque, son départ fut suivi de la salve de coups de canon due à son

rang.

Durant toute cette scène, un respect religieux mêlé d'une vive émotion

nous avait tous tenus silencieux. Le bruit des conversations recommença

aussitôt avec les félicitations réciproques sur l'heureuse issue de

cette affaire. Bientôt après, une escadrille d'embarcations se prépara à

quitter le bord à la suite de l'amiral, qui allait réinstaller le consul

et rendre au gouverneur sa visite.

Les eaux bleues de la baie de Carthagène furent en un instant sillonnées

par une élégante flottille de canots. C'était plaisir de voir les tentes

blanches et les drapeaux tricolores ondoyer en glissant sous un ciel

étincelant de lumière. On jouta de vitesse, et nous ne tardâmes pas à

entrer dans la ville. Une foule nombreuse attendait au débarcadère; les

balcons étaient combles de dames parées, qui semblaient, elles aussi,

fort disposées à se réconcilier. Il est vrai que depuis longtemps la

solitaire Carthagène n'avait reçu dans son sein une telle multitude de

jeunes officiers à la tournure dégagée, à l'allure militaire, et ces

dames pensèrent sans doute qu'il serait de mauvaise politique

d'accueillir de si beaux garçons en ennemis.

A l'arrivée chez le consul, les couleurs françaises furent hissées sur

le balcon, en grande solennité, et saluées par les batteries de la

ville. Un quart-d'heure après, l'amiral se rendit, suivi de ses

officiers, chez le gouverneur, qui se montra en grand uniforme, assis

sous un dais, entouré, de son état-major. Les messieurs se levèrent

quand l'amiral entra; ils nous cédèrent leurs sièges avec de grandes

démonstrations d'amitié, et de nombreuses poignées de main furent

échangées. Très-peu savaient le français, ce qui tempéra beaucoup la

vivacité de la conversation; cependant, ceux qui possédaient notre

langue firent preuve d'une instruction variée; l'un d'eux semblait fort

au courant des fastes de notre marine: avec un raffinement de diplomatie

digne d'un plus grand théâtre, il nous rappela le brillant fait d'armes

d'un jeune aspirant français. S'étant trouvé appelé, par un concours de

circonstances assez ordinaire à la guerre, au commandement provisoire de

son brick, cet officier fut charge d'une mission importante. A peine

a-t-il repris la mer, après avoir rempli son devoir, qu'un navire

anglais est signalé. L'occasion était trop belle pour qu'un marin de

vingt et un ans, avide de gloire, la laissât échapper. Le brick anglais

est attaqué et pris au bout d'une heure d'un rude combat. Le brick

français se nommait _l'Abeille_, l'anglais amariné par lui s'appelait

_l'Alacrity_, et le précoce vainqueur était Armand de Mackau.

Un splendide repas fut offert à l'amiral, et de nombreux tostes à la

prospérité des deux nations furent portés en cette occasion. Le soir,

quand nous revînmes, par une belle unit calme, à bord de _l'Atalante_,

la frégate anglaise qui était venue surveiller l'affaire salua le

passage des embarcations par une sérénade en règle, où figuraient la

Marseillaise obligée et la Parisienne. Pour leur rendre la politesse,

nous entonnâmes de notre mieux le _God save the King_ avec des voix un

peu altérées par les libations de la journée. On sait que partout où

s'arrête un bâtiment de guerre français, on est sûr le lendemain de voir

flotter auprès de lui le pavillon de Saint-Georges. Les Anglais furent

prodigues de démonstrations amicales à Carthagène, et à la Jamaïque, où

l'amiral fit une ensuite courte visite, nous n'eûmes aussi qu'à nous

louer de leur accueil.

[Illustration: Don Hilario Lopez, gouverneur de Carthagène des Indes en

1834.]

Du jour de la réconciliation data pour toute la division une ère de

plaisir et d'indépendance; les huit jours qui s'écoulèrent jusqu'au

départ de la frégate furent une suite non interrompue de bals, de dîners

et de petites fêtes. Les gracieuses Colombiennes déployèrent toutes

leurs séductions pour garder aussi longtemps que possible des hôtes

aussi précieux. Outre les frais d'amabilité que faisaient nos officiers

dans la bonne compagnie, la facilité à dépenser, et l'insouciance

propres aux marins, avaient fait de la présence de tant d'hommes une

source de prospérité pour le peuple.

Ces dames avaient tellement réussi à enchaîner nos officiers que, s'ils

eussent été les maîtres, beaucoup d'entre eux eussent jeté l'ancre pour

longtemps dans cette Cythère du nouveau monde. Ce qui charmait le plus

nos jeunes gens, après l'attrayante familiarité des femmes, c'étaient

ces danses interminables, dont on ne peut jamais se lasser, parce qu'on

y trouve sans cesse un nouvel aliment à la volupté et au désir. La danse

espagnole ne ressemble en rien à la contredanse française, si froide et

si guindée, et cela s'explique facilement: le mobile de celle-ci est la

vanité; du moment où, à l'exemple du fameux Trénis, le danseur n'a plus

ambitionné la gloire du pas de zéphyr et du jeté-battu, la contredanse

est devenue le plus insignifiant des plaisirs. Au contraire, la

contredanse espagnole semble avoir été créée pour inspirer et favoriser

l'amour; le pas est toujours le même, mais très-simple; à chaque instant

les mains se joignent, les tailles s'enlacent; des balancés lents et

voluptueux préparent à l'ivresse de la valse, des pauses prolongées

vis-à-vis l'un de l'autre donnent un champ libre à l'éloquence des

regards; et, enfin, la danse terminée, le droit conquis par le cavalier

de conserver le bras de sa dame, donne l'occasion aux préférés ou aux

habiles d'accomplir en une soirée telle conquête qui à coûterait dans

nos réunions cérémonieuses tout un hiver de travaux.

Parmi les maisons où nous trouvâmes l'accueil le plus empressé, nous

comptions celle d'un vénérable sénateur de la république. Don Pedro

Nunez régala les officiers d'un grand bal et d'un concert dans lequel la

musique d'amateurs écorcha nos airs nationaux avec une rare intrépidité.

La senorita Teresa, dont les yeux noirs et la grosse dot firent une

assez vive impression sur quelques-uns, aborda la _Marseillaise_ en

français avec un aplomb et un accent qui faillirent plus d'une fois

compromettre notre gravité diplomatique. Nous n'avions garde de rire,

car le beau sexe se serait cette fois déclaré contre nous et la brouille

eut été sérieuse. Je ne dois pas omettre de dire que le senor Nunez

était un nègre pur sang et que la charmante Teresa avait le teint cuivre

rouge d'une franche mulâtresse.

[Illustration: Expédition de Carthagène des Indes, en 1834--Entrevue du

vice-amiral de Mackau et du général Lopez, à bord de la frégate

française _l'Atalante_.]

On conçoit que nos jeunes officiers, sevrés de plaisirs par leur vie de

reclus errants, s'échappassent vers la ville aussitôt que le permettait

le devoir. Quelques vieux loups de mer, de ceux qui prétendent que la

terre n'est bonne qu'à perdre les navires, murmuraient seuls de cette

dissipation passagère et s'obstinèrent à rester à bord. Les matelots, de

leur côté, couraient des bordées par bandes de quinze à vingt, semant

les piastres parmi cette population affamée, qui accueillait avidement

ses joyeux vainqueurs, comme une manne tombée du ciel. Parfois, le soir,

je les rencontrais, lorsqu'ils regagnaient leurs canots, se tenant par

le bras et occupant toute la largeur de la rue, battant les murs et

lançant aux voûtes désertes du palais de l'inquisition les hardis

refrains de Béranger. Les soldats colombiens les regardaient avec un

étonnement stupide; jamais le contact de nos hommes ne put les faire

sortir de leur sobriété habituelle. Des deux parts la discipline fut si

ponctuellement observée, qu'en une occasion seulement deux ou trois

matelots s'oublièrent jusqu'à rosser la patrouille qui voulait les

arrêter.

Il fallut cependant partir. M. de Mackau, durant les huit derniers

jours, avait pu s'assurer par lui-même de la bonne situation recouvrée

par le consul et les Français établis à Carthagène. Au moment du départ,

l'amiral reçut du général Lopez une lettre qui fait ressortir

honorablement la noblesse de caractère et l'estime mutuelle dont firent

preuve ces deux officiers supérieurs en cette difficile occasion. Cette

lettre est devenue un document historique, et nous cédons à l'envie de

la citer ici:

«Général,

«Il m'est très-agréable de vous offrir l'épée et le bâton de

commandement qui ont été les insignes de ma vie publique. Ils n'ont

d'autre mérite que d'être demeurés purs entre mes mains en tout temps et

dans toutes les circonstances, pendant la guerre comme en temps de paix,

et d'avoir appartenu à un soldat fidèle à sa patrie et à ses devoirs.

Veuillez, je vous prie, monsieur le baron, les accepter comme une preuve

de mon estime pour votre personne.

«Hilario Lopez»

Le 1er novembre, _l'Atalante_ appareilla pour la Jamaïque; bien des

soupirs se mêlèrent à la brise du départ; quelques aspirants au coeur

novice encore versèrent même des larmes. Par les belles nuits du

tropique, tandis que la frégate, légèrement inclinée, glissait paisible

et comme immobile sur une mer murmurante, sous le souffle égal de la

brise alisée, les jeunes gens couchés en groupes sur la dunette, les

yeux errants sur le dôme étoilé où fuyait à perte de vue l'immense

pyramide des voiles argentées du navire, échangèrent longtemps les

confidences et les récits de merveilleuses aventures. Chacun emportait

un souvenir de cette terre romantique. Chacun en particulier avait

promis de revenir, et pourtant tous se disaient maintenant que sans

doute nul d'entre eux ne remettrait le pied dans cette Carthagène

mélancolique, reléguée dans un coin solitaire du globe, reflet obscurci

du passé, tombeau dont l'inscription disparaît déjà sous les mangles du

rivage.

Le troisième jour de notre départ, j'étais appuyé sur les bastingages,

les yeux flottants sur l'Océan, qui nous enserrait de son immense

anneau. J'étais triste sans savoir ce que je regrettais; quand on est

jeune, l'âme prend racine partout où elle s'arrête. L'aide de camp de

l'amiral, qui cherchait depuis quelque temps à l'horizon avec la

lunette, me dit de lever les yeux. J'aperçus alors à une hauteur

prodigieuse, tranchant sur les tons argentés du matin, des plaques

blanchâtres étincelantes avec des reflets azurés. C'étaient les cimes de

Sainte-Marthe, couronnées sous l'équateur de neiges éternelles, que nous

découvrions à vingt lieues dans l'est. Ce fut notre dernier adieu à

l'Amérique du Sud.

Alexandre de Jonnès.

Nivellement de Paris et du département de la Seine.

TRAVAUX D'ASSAINISSEMENT EXIGÉS PAR LES

FORTIFICATIONS.

L'administration fait poser, dans les rues et les places de la capitale,

des plaques en fonte dont le dessin ne manque pas d'élégance, et qui

portent une inscription indiquant la hauteur du point où elles sont

fixées au-dessus du niveau de la Seine, et en même temps au-dessus du

niveau de la mer.

Voici le modèle d'une de ces inscriptions. Celle-ci est placée sur le

parapet du quai de la Mégisserie, en face de l'ancienne arche Marion.

[Illustration; Plaque (légende illisible).]

La pose de ces plaques, scellées dans les assises inférieures des

édifices dont la destination et la construction solide garantissent la

durée, est le résultat d'un travail considérable exécuté par les soins

de l'administration municipale pour établir le nivellement général et la

configuration du sol de Paris. Déjà, il y a quelques années, une

pareille opération avait en lieu; mais les plaques qui avaient été

apposées, dont les dimensions étaient plus exiguës et la forme beaucoup

plus simple, ne portaient aucune inscription compréhensible. Rien n'en

révélait l'usage ou le but. Utiles seulement pour les opérations

administratives, elles n'apprenaient rien à la population.

[Illustration: Plan général de relief des environs de Paris.]

[Illustration: Coupe du sol de Paris du nord au sud, de la plaine

Saint-Denis à la barrière de l'Enfer.]

[Illustration: Coupe du sol de Paris de l'ouest à l'est, de la plaine de

Passy à la barrière du Trône.]

[Illustration: Coupe du sol de Paris de la barrière de Vaugirard à

Belleville.]

Nous approuvons le nouveau modèle adopté. Sans doute, quelques personnes

s'étonneront peut-être qu'on apprenne ainsi aux passants et aux flâneurs

qui s'arrêtent sur les quais et les trottoirs, à quelle hauteur ils se

trouvent précisément au-dessus du niveau de la mer. Mais, sans parler de

l'utilité d'une semblable indication pour toutes les opérations

relatives à l'établissement des seuils, à la direction et à l'écoulement

des eaux, à l'assainissement de la ville, l'inscription intelligible à

tous, gravée sur ces plaques, a l'incontestable avantage d'en rendre

également intelligibles à tous l'usage et la destination. Elle servira

sans doute à les préserver de la destruction rapide qui a fait

disparaître la plus grande partie de leurs devancières, dont le public

ne comprenait pas le but. Ensuite, pourquoi hésiterait-on à faire

pénétrer dans le peuple quelques-unes des notions de la science devenues

usuelles, et mises désormais à son niveau? Loin de perdre à cette

diffusion, à cette vulgarisation, la science au contraire ne peut qu'y

gagner, Le sol de la ville de Paris, qui offre une configuration

générale très-régulière, présente cependant dans son nivellement des

variations partielles dont l'étude et la connaissance étaient

indispensables pour parvenir à une distribution régulière des eaux et

des ouvrages d'assainissement. Ce travail considérable est terminé,

grâce à la persévérance et aux lumières de l'administration municipale.

Mais ne serait-il pas d'une égale utilité qu'une opération semblable fût

exécutée hors de l'enceinte des barrières, qui peuvent bien être une

limite administrative, mais non une limite aux travaux utiles et aux

améliorations?

Nous appelons d'autant plus vivement l'attention sur ce point, que

l'exécution des fortifications rend indispensable, d'après la

configuration générale du sol, l'exécution très-prompte de travaux

considérables d'assainissement. L'élévation du département de la Seine

au-dessus du niveau de la mer est de 21 mètres 50 centimètres; la nature

du sol est la même que celui du vaste bassin de la Seine dont il fait

partie. La base est formée de calcaire marin grossier (pierre à bâtir)

dont les masses énormes s'étendent sous la plupart des communes

environnantes, principalement toutefois sur la rive gauche, et pénètrent

sous Paris jusqu'à la Seine. Sur les rives du fleuve se trouvent des

cailloux roulés, des terrains atterrissement et de transport, qui

forment les plaines des sablons et de Boulogne, tandis que du nord à

l'est s'élèvent les collines de Montmartre, Belleville et Ménilmontant,

entièrement composées de gypse (pierre à plâtre). Des terrains d'eau

douce forment les plaines de Saint-Denis et de Vincennes.

Le relief du sol, ainsi composé géologiquement, est remarquable. Paris

occupe le fond d'un bassin presque circulaire, entouré de collines: au

nord, les hauteurs de Belleville, de Chaumont, de Montmartre, du

Mont-Valérien, se relient avec les éminences de Passy, de Chaillot, de

l'Étoile, des Faubourgs Saint-Denis et Saint-Martin; au sud, celles de

Meudon, Bagneux, Sceaux, Villejuif, s'abaissent pour former les plateaux

de Bicêtre, de Gentilly, de Montrouge, et pénètrent dans l'intérieur de

Paris pour y former la montagne Sainte-Geneviève.

[Illustration: Anciennes plaques indiquant la hauteur du sol à Paris]

Le plan que nous joignons ici, qui dessine le relief de Paris et de la

banlieue, fera mieux comprendre encore cette description sommaire. Pour

ne pas le surcharger inutilement aux yeux, nous n'y avons indiqué en

chiffres que la hauteur des points principaux qui accusent le plus

nettement la configuration du sol, sans inscrire le numéro des

différentes courbes de nivellement que nous y avons tracées. Nous les

avons rétablies sur les trois coupes transversales qui suivent. Nous

devons avertir que, pour rendre le relief plus sensible, nous avons dans

ces coupes calculé l'échelle de niveau décuple de l'échelle de longueur.

Dans le plan général ci-dessus, les chiffres indiquent la hauteur en

mètres, sans fractions de centimètres, des différentes élévations du sol

au-dessus du niveau de la Seine. Ce niveau, fixé par le 0 d'étiage du

pont de la Tournelle, est à 24 mètres 30 centimètres au-dessus du niveau

de la mer; deuxième chiffre qu'il faudrait ajouter au premier, pour

connaître l'élévation totale au-dessus de ce dernier niveau.

L'indication donnée est donc celle de la hauteur réelle. Mais, pour

donner une idée complète des formules employées dans les travaux de

nivellement, nous avons établi les coupes transversales d'après les

courbes de nivellement adoptées par l'administration municipale. Chaque

sonde de nivellement part d'une ligne fictive représentant un plan

horizontal au-dessus du sol, et le numéro de la sonde indique le plus ou

le moins de hauteur du point qu'elle rencontre; ainsi, contrairement au

chiffre porté sur le plan, plus le numéro de nivellement est élevé, plus

le sol est bas.

L'examen de ce plan et de ces coupes montre que les barrières actuelles

reposent, pour la plus grande partie, sur des éminences qui enferment

circulairement Paris, et vont en s'affaissant progressivement tant dans

l'intérieur qu'à l'extérieur; car, à l'exception des buttes des

faubourgs Saint-Denis et Saint-Martin et de la montagne

Sainte-Geneviève, qui appartiennent à la charpente géologique du Sol

souterrain, les autres éminences intérieures, telles que celles de

Saint-Hyacinthe et de l'Estrapade sur la rive gauche, et sur la rive

droite, la butte des Moulins, de Bonne-Nouvelle, du Petit-Carreau, des

Petits-Pères, Meslay, etc., n'ont été formées que de terres rapportées.

Ce sont d'anciennes voiries, et elles doivent leur élévation aux gravois

et aux décombres qu'on y entassait sans cesse.

Sauf ces légers ressauts qui interrompent l'uniformité de son relief, le

sol de Paris forme donc un vaste bassin dont le mur d'enceinte actuel

couronne la crête. Au delà le sol s'incline de nouveau pour se relever

encore et former une seconde enceinte de collines, plus hautes

généralement que les premières.

C'est précisément entre ces deux ceintures qu'a été tracée l'enceinte

bastionnée qu'on exécute aujourd'hui, et dont la ligne ponctuée sur

notre plan représente le contour. Le fossé se trouve donc creusé dans

une partie basse relativement aux terrains environnants.

On conçoit aussitôt les conséquences de ce tracé. Les eaux des communes

et des villages compris entre le mur d'octroi actuel et l'enceinte

fortifiée ont leur écoulement naturel indiqué d'une manière

irrésistible. Elles se dirigent toutes vers les bastions, dont le fossé

se trouverait ainsi le réceptacle de tous les égouts de la banlieue.

Cet état de choses, dont nous ne pensons pas qu'on se soit encore

occupé, présente une haute gravité. Il est impossible que le fossé des

fortifications, qui manque déjà lui-même d'un écoulement suffisant, soit

inondé de ces eaux croupissantes qui le rendraient un foyer d'infection.

Cependant, emprisonnées comme elles le sont entre les hauteurs qui

forment les boulevards de Paris, et, qui leur barrent nécessairement le

chemin de la Seine, et le mur de fortification qui coupe la plaine, quel

sort attend les communes rurales, puisque la voie naturelle d'écoulement

leur est interceptée?

Il y a là une question d'une haute importance sur laquelle se fixera

sans doute l'attention du gouvernement. Nous ne savons quels travaux

d'assainissement il y aurait lieu d'exécuter; mais il semble au premier

aspect que dans la plus grande partie de la ligne il serait

indispensable d'établir un égout latéral qui conduise à la Seine les

eaux que les fossés de l'enceinte ne peuvent ni ne doivent recevoir.

[Illustration: Le Juif errant, Caricature par Cham.]

Modes.

Les premières toilettes du printemps semblent indiquer que les hautes

garnitures auront encore la vogue; dans les promenades, au bois, au

salon, nous voyons des robes de soie à deux grands volants, presque

posés à plat, brodés en soie au point de chaînette à dents découpées;

une seconde broderie semblable se trouve au-dessus, à un demi-doigt de

distance; le corsage, très-peu ouvert, en coeur devant, a un revers

brodé de même que les volants; les manches sont justes à jockeys en

biais brodés.

Pour petite toilette de campagne, nous avons vu chez mademoiselle

Clorinde Lelong cette robe en amazone fermée par une rangée de boutons.

[Illustration.]

Chez soi, pour les matinées qui sont encore fraîches, il faut avoir une

robe de chambre en cachemire garnie de passementerie.

[Illustration.]

Les écossais sont délicieux de fraîcheur, on en fait des robes de

promenade, soit à deux volants, couvrant presque entièrement la jupe,

soit garnies de rubans devant ou des côtes. Souvent aussi, et cela est

très-bien, on ne pose qu'un seul grand volant ayant au bas et à la tête

une ruche de ruban assorti à l'étoffe de la robe.

On porte beaucoup de chapeaux de paille à jour, ainsi que des capotes de

soie avec ornements de paille.

[Illustration.]

Les mantelets se portent toujours; mais jusqu'à présent leur coupe et

leur garniture diffèrent peu de celles de l'année dernière. Les taffetas

glacés sont préférés pour mantelet du matin; le mantelet du soir est

joli en mousseline, doublé de soie, entouré d'une dentelle posée à plat

en revers.

Les parures du soir n'offrent pas de grandes nouveautés, mais elles se

complètent par de petits détails qui leur donnent un aspect tout neuf.

La tunique, par exemple, emprunte tantôt une coupe à l'empire, tantôt

une coquetterie au siècle dernier quelquefois elle est en gaze légère,

relevée çà et là par des bouquets; une autre, à deux jupons fermés, aura

sa seconde jupe relevée de côte par une guirlande de roses trémières

variées de couleurs, qui viendra se terminer à la ceinture. Quant aux

tuniques de satin et de pékin, la dentelle est leur plus bel ornement

aussi est-elle souvent employée, et toujours avec succès; les dessins de

dentelles gothiques font toujours mieux s'ils sont posés à plat, car de

cette manière les yeux peuvent suivre la riche élégance d'une guirlande,

et les merveilleux jours dont elle est ornée.

Rébus.

L'Illustration, No. 0061, 27 Avril 1844 · 第 7 / 9 题