M. Charles Robert

Le commandant, ainsi que disait Mme Pipelet, entra sans façon chez le

notaire, qu'il trouva d'une humeur sombre et atrabilaire, et qui lui dit

brutalement:

--Je réserve les après-midi pour mes clients... quand vous voulez me

parler, venez donc le matin.

--Mon cher tabellion (c'était une des plaisanteries de M. Robert), il

s'agit d'une affaire importante... d'abord, et puis je tenais à vous

rassurer par moi-même sur les craintes que vous pouviez avoir.

--Quelles craintes?

--Vous ne savez donc pas?

--Quoi?

--Mon duel...

--Votre duel?

--Avec le duc de Lucenay. Comment, vous ignorez?

--Oui.

--Ah! bah!

--Et pourquoi ce duel?

--Une chose excessivement grave, qui voulait du sang. Figurez-vous qu'en

pleine ambassade M. de Lucenay s'était permis de me dire en face que...

j'avais la pituite!

--Que vous aviez?

--La pituite, mon cher tabellion; une maladie qui doit être

très-ridicule!

--Vous vous êtes battu pour cela?

--Et pourquoi diable voulez-vous donc qu'on se batte? Vous croyez qu'on

peut, là... de sang-froid... s'entendre dire froidement qu'on a la

pituite? et devant une femme charmante, encore!... devant une petite

marquise... que... Enfin, suffit... ça ne pouvait se passer comme

cela...

--Certainement.

--Nous autres militaires, vous comprenez... nous sommes toujours sur la

hanche. Mes témoins ont été avant-hier s'entendre avec ceux du duc.

J'avais très-nettement posé la question... ou un duel ou une

rétractation.

--Une rétractation... de quoi?

--De la pituite, pardieu! de la pituite qu'il se permettait de

m'attribuer!

Le notaire haussa les épaules.

--De leur côté, les témoins du duc disaient: «Nous rendons justice au

caractère honorable de M. Charles Robert; mais M. de Lucenay ne peut, ne

doit ni ne veut se rétracter.--Ainsi, messieurs, ripostèrent mes

témoins, M. de Lucenay s'opiniâtre à soutenir que M. Charles Robert a la

pituite?--Oui, messieurs; mais il ne croit pas en cela porter atteinte à

la considération de M. Robert.--Alors, qu'il se rétracte.--Non,

messieurs; M. de Lucenay reconnaît M. Robert pour un galant homme; mais

il prétend qu'il a la pituite.» Vous voyez qu'il n'y avait pas moyen

d'arranger une affaire aussi grave...

--Aucun... vous étiez insulté dans ce que l'homme a de plus respectable.

--N'est-ce pas? Aussi on convient du jour, de l'heure, de la rencontre;

et hier matin, à Vincennes, tout s'est passé le plus honorablement du

monde; j'ai donné un léger coup d'épée dans le bras au duc de Lucenay;

les témoins ont déclaré l'honneur satisfait. Alors le duc a dit à haute

voix: «Je ne me rétracte jamais avant une affaire; après, c'est

différent; il est donc de mon devoir, de mon honneur, de proclamer que

j'avais faussement accusé M. Charles Robert d'avoir la pituite.

Messieurs, je reconnais non-seulement que mon loyal adversaire n'a pas

la pituite, mais j'affirme qu'il est incapable de l'avoir jamais...»

Puis le duc m'a tendu cordialement la main en me disant: «Êtes-vous

content?--C'est entre nous à la vie et à la mort!» lui ai-je répondu. Et

je lui devais bien ça... Le duc a parfaitement fait les choses... Il

aurait pu ne rien dire du tout, ou se contenter de déclarer que je

n'avais pas la pituite... Mais affirmer que je ne l'aurais jamais...

c'était un procédé très-délicat de sa part.

--Voilà ce que j'appelle du courage bien employé!... Mais que

voulez-vous?

--Mon cher garde-notes (autre plaisanterie de M. Robert), il s'agit de

quelque chose de très-important pour moi. Vous savez que, d'après nos

conventions, lorsque je vous ai avancé trois cent cinquante mille francs

pour achever de payer votre charge, il a été stipulé qu'en vous

prévenant trois mois d'avance je pourrais retirer de chez vous... ces

fonds dont vous me payez l'intérêt...

--Après?

--Eh bien! dit M. Robert avec embarras, je... non... mais... c'est

que...

--Quoi?

--Vous concevez, c'est un pur caprice... l'idée de devenir seigneur

terrien, cher tabellion.

--Expliquez-vous donc! Vous m'impatientez!

--En un mot, on me propose une acquisition territoriale, et si cela ne

vous était pas désagréable... je voudrais, c'est-à-dire je désirerais

retirer mes fonds de chez vous... et je viens vous en prévenir, selon

nos conventions...

--Ah! ah!

--Cela ne vous fâche pas, au moins?

--Pourquoi cela me fâcherait-il?

--Parce que vous pourriez croire...

--Je pourrais croire?

--Que je suis l'écho des bruits...

--Quels bruits?

--Non, rien, des bêtises...

--Mais parlez donc...

--Ce n'est pas une raison parce qu'il court sur vous de sots propos...

--Quels propos?

--Il n'y a pas un mot de vrai là-dedans... mais les méchants affirment

que vous vous êtes trouvé malgré vous engagé dans de mauvaises affaires.

Purs cancans, bien entendu. C'est comme lorsqu'on a dit que nous jouions

à la Bourse ensemble. Ces bruits sont tombés bien vite... car je veux

que vous et moi nous devenions chèvres si...

--Ainsi vous ne croyez plus votre argent en sûreté chez moi?

--Si fait, si fait... mais j'aimerais autant l'avoir entre mes mains...

--Attendez-moi là...

Les mystères de Paris, Tome II · 第 84 / 93 题